Paris, 19 mars 1864.
Mon cher Panizzi,
Je suis arrivé avant-hier à Paris en assez médiocre état de
conservation. J'ai trouvé votre lettre et j'y réponds à mon premier
moment de loisir.
En mettant pied à terre, j'ai trouvé qu'une assez grosse bataille allait
se livrer dans le Sénat entre le parti clérical et celui des
philosophes. Le nouveau cardinal de Rouen, qui a été longtemps
procureur, demandait protection pour notre sainte religion. Il a mis
beaucoup d'art à troubler le peu de cervelle de messieurs les sénateurs,
et à leur faire peur des deux grands monstres de ce temps-ci, le diable
et les salons. Les vieux généraux sont particulièrement timides quand il
s'agit du _green gentleman below_ et des douairières chez lesquelles ils
vont faire leur whist. L'ouvrage de Renan a tellement irrité les
prêtres, qu'ils ne se tiendront tranquilles que lorsqu'ils auront fait
brûler l'auteur. En attendant, ils lui ont fait gagner beaucoup
d'argent, car il n'y a rien qui fasse autant lire un livre que la
défense de l'autorité. Nous avons gagné la bataille aujourd'hui, mais ce
n'a pas été sans peine.
Ce matin, j'ai reçu la visite d'un des sommeliers de Sa Majesté,
précisément celui que vous aviez gagné par je ne sais quels procédés, et
qui vous versait toujours deux verres de porto doré au lieu d'un. Il
venait me dire qu'il n'avait pas voulu mettre en bouteille à Saint-Cloud
le baril venu de Portugal, attendu que le droit d'octroi serait dans ce
cas infiniment plus cher, mais qu'il m'enverrait le baril et son _alter
ego_, pour le coller et le mettre en bouteilles.
Je suis fâché de ce que vous me dites de la santé de lord Palmerston.
J'ai un certain tendre pour lui. Il est si gracieux, qu'il plaît, même
dans ses méchancetés, tandis que lord Russell a le talent de déplaire
toujours. Demandez à toutes les chancelleries de l'Europe en quelle
odeur il est.
Il me semble que les Danois vont être égorgés et que, lorsqu'ils seront
entièrement aplatis, on trouvera quelque moyen de leur venir en aide.
Malheureusement, je ne les trouve pas aussi héroïques que je les
voudrais. Un homme assez désintéressé dans la question dit qu'il n'y a
que les Autrichiens qui se soient vraiment bien battus; les Prussiens
médiocrement et les Danois comme des conscrits.
Adieu, mon cher Panizzi; j'espère que le rhumatisme dont vous vous
plaigniez aura cédé aux premiers rayons de soleil.