Cannes, 4 février 1864.
Mon cher Panizzi,
Il n'y a pas de calissons à Cannes; mais, la poste n'étant pas faite
pour les chiens, je viens d'écrire à Aix pour en avoir. Je pense que la
caisse partira après-demain au plus tard.
Vous aurez vu le succès de l'emprunt de M. Fould. On lui a donné seize
fois plus d'argent qu'il n'en demandait. On prétend que cet empressement
à souscrire est effrayant, parce que cela peut et doit donner le goût
d'employer tant d'argent à quelque entreprise chanceuse.
Cependant, jusqu'à présent, rien ne donne lieu de présumer que nous nous
mêlions de cette diable d'affaire du Sleswig-Holstein. On croit, au
contraire, qu'en vertu du respect que nous professons pour les
nationalités, nous nous abstiendrons. En effet, si nous venions au
secours des Danois, qui m'intéressent autant que vous, nous ne
manquerions pas de réconcilier à l'instant tous les Allemands les uns
avec les autres et de ramener les beaux jours de 1814 et 1815.
La difficulté est grande pour lord Russell. Je ne sais pas trop comment
il pourra se tirer de cette mauvaise affaire avec _élégance_, comme
disait Archambauld de Talleyrand, à propos de la guerre d'Espagne de
1809. Lord Russell a pris les Allemands pour plus bêtes et plus lourds
qu'ils ne le sont. Il s'est fait battre par M. de Beust dans des notes
diplomatiques, et je crois qu'il n'a aucune envie d'en venir à l'_ultima
ratio_.
Je serais enchanté, pour ma part, que les Danois battissent rudement les
alliés; malheureusement le bon Dieu a la mauvaise habitude d'être
toujours du côté des gros bataillons. Il me paraît impossible que la
guerre, s'il y a guerre, ne soit très promptement terminée. Les
Allemands, une fois maîtres du Sleswig, s'arrêteront et on ne se battra
plus qu'à coups de protocoles.
Si, par hasard, l'Angleterre réussissait à faire une coalition contre
l'Allemagne avec la Russie et la France, l'affaire prendrait des
proportions telles, qu'il faudrait avoir le diable au corps pour
l'entamer. Ce serait un remaniement complet de la carte de l'Europe.
D'un autre côté, quels seraient les gagnants à la guerre? les Russes et
nous, car nous avons des rognures allemandes à prendre de notre côté du
Rhin, et la Russie a aussi ses prétentions sur des provinces slaves.
Comme l'Angleterre, avec beaucoup de raison, ne fait pas la guerre,
comme nous, pour des idées, qu'elle ne peut la faire seule sur le
continent, je suis porté à croire qu'elle se bornera à protester; mais
comment le Parlement prendra-t-il la prépotence et les menaces de lord
Russell, qui n'aboutissent qu'à la compromettre et à faire rire les
Allemands (_naturæ dedecus_) à ses dépens? Lord Palmerston aura bon
besoin de sa santé, que vous dites si bonne, pour résister aux attaques
de l'opposition.
Thiers, en allant à Londres, s'il y va, ne peut avoir qu'un but, c'est
de faire sa paix avec les princes d'Orléans. A mon avis, c'est une faute
qui couronne toutes les autres.
Adieu, mon cher Panizzi; je vous préviendrai du départ des calissons.
Portez-vous bien et ne vous exterminez pas à travailler.