M. PANIZZI

I

Cannes, 17 Janvier 1864.

Mon cher Panizzi,

Je ne sais guère de nouvelles de Paris que par les journaux. Je suis

fort triste de la tournure que prennent les affaires. D'un côté, les

tentatives d'assassinat recommencent; de l'autre, la discussion de

l'adresse s'envenime de jour en jour. Thiers avait bien commencé. Sauf

la fin de son premier discours, qui est ou un _lapsus linguæ_, ou

plutôt, je le crains, une complaisance à ses amis de l'opposition, il

était parfaitement dans son rôle. Son second discours, qui dément toute

sa carrière politique, montre qu'il est à la remorque de ses nouveaux

amis. L'âpreté de langage de Favre et ses insolences irritent la

majorité au dernier point et la poussent à des vivacités qui, à l'égard

d'une faible minorité, sont fâcheuses, mais à peu près inévitables. Que

faire avec des gens qui sont déterminés à abuser de toutes les libertés

qu'on leur donne? D'un autre côté, comment refuser de parti pris des

concessions qui sont justes en principe et presque promises par

l'empereur? De tous les côtés, il y a danger.

L'opposition rouge gouverne et est maintenant disciplinée. Elle veut

avant tout glorifier la défunte République. Thiers voulait qu'elle

portât à Paris M. Dufaure et Odilon Barrot. Ce sont des noms illustres,

mais ce ne sont pas des ennemis tout à fait irréconciliables.

L'opposition veut Carnot, qui, sous la République, a fait les

circulaires détestables que vous savez, et Garnier-Pagès, une des plus

grosses bêtes de la même époque. On avait un instant voulu avoir Renan;

mais ses opinions au sujet de Jésus-Christ ont effrayé, car il y a des

républicains catholiques, de même qu'il y a bon nombre de prêtres

républicains. Tous les fous ont quelque affinité les uns avec les

autres.

Voilà l'affaire du Danemark qui paraît entrer dans une phase nouvelle.

L'Autriche et la Prusse prétendent l'arranger à elles deux, à leur

manière. Les petits États de l'Allemagne ne pourront probablement pas

l'empêcher, mais ils s'en vengeront en excitant l'esprit

révolutionnaire, qui a des éléments assez nombreux et inflammables

surtout en Prusse. Au milieu de toutes ces agitations, la question

polonaise a perdu presque toute son importance et sa popularité.

L'opposition a renoncé à en faire son cheval de bataille. L'insurrection

est, d'ailleurs, presque partout comprimée.

Je n'entends plus parler de l'affaire qui a eu lieu à Tivoli entre des

soldats du pape et des nôtres. Ces soldats du pape étaient des Belges et

des Français. Le général de Montebello est aussi mal avec monseigneur de

Mérode que l'était son prédécesseur, mais il est beaucoup moins

endurant, et, de plus, il est mieux soutenu.

Il paraît certain que les quatre individus qui ont été arrêtés avec des

bombes et des poignards empoisonnés attendaient un chef de Londres. On

les surveillait pour arrêter ce chef avec eux, mais l'empereur a voulu

absolument aller patiner au bois de Boulogne. Comme il va toujours là

sans garde, le préfet de police n'a pas osé laisser cette occasion aux

gens qu'il observait. Je vois que Mazzini se défend d'avoir conseillé.

Tout mauvais cas est reniable. S'il n'a conseillé, il a du moins

inspiré.

Adieu, mon cher Panizzi; donnez-moi donc de vos nouvelles.

Lettres à M. Panizzi, tome II · 第 7 / 206 题