Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée et
n'a pas été harmonisée.
TROIS MOIS
SOUS LA NEIGE
JOURNAL
D'UN JEUNE HABITANT DU JURA.
PAR
JACQUES PORCHAT.
OUVRAGE COURONNÉ PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE
ET AUTORISÉ PAR L'UNIVERSITÉ.
ÉDITION REVUE ET CORRIGÉE.
NEW YORK:
LEYPOLDT & HOLT.
F. W. CHRISTERN.
1866.
INTRODUCTION.
Jeunes amis,
Le récit que nous vous présentons, sous un titre qui peut vous étonner,
repose cependant sur un fond de vérité; il ne surprendra nullement les
personnes qui connaissent les pays de montagnes et les accidents
auxquels leurs habitants sont exposés.
Puisque nous avons recueilli cette histoire, non-seulement pour vous
amuser, mais aussi pour vous instruire, nous décrirons en peu de mots
les lieux où la scène se passe, ainsi que la vie dure et laborieuse des
montagnards du Jura. Le récit principal en sera plus clair et plus
intéressant pour vous.
Le Jura est une chaîne de montagnes, formée de plusieurs chaînes
parallèles, qui s'étendent depuis Bâle, en Suisse, jusqu'en France, en
longeant les départements du Doubs, du Jura et de l'Ain, dans la
direction du nord-ouest au sud sud-ouest, sur une longueur de 280
kilomètres environ, et une largeur de 60 à 64. Le Jura renferme un grand
nombre de vallées, et présente plusieurs sommets très-élevés, parmi
lesquels on distingue le Reculet, qui a plus de 1,740 mètres au-dessus
du niveau de la mer, la Dôle et le Mont-Tendre, qui dépassent 1,700
mètres.
Ces détails sont importants à connaître, mes amis, car, c'est en grande
partie la différence de hauteur des montagnes qui les rend plus ou moins
habitables: plus elles sont hautes, plus il y fait froid, plus l'été y
est court, la végétation difficile, et la neige précoce et abondante; il
y en a même qui sont si hautes, que jamais elle n'y fond entièrement.
Mais toutes les montagnes du Jura finissent par s'en dépouiller chaque
année; quelque végétation s'y développe sur les sommets les plus élevés;
sur beaucoup de points elles sont couvertes de bois magnifiques de
hêtres, de chênes, et surtout de sapins, tandis que d'autres parties
offrent d'excellents pâturages, où l'on nourrit de très-beau bétail, et
particulièrement des bœufs, des vaches et des chèvres. Néanmoins, ces
belles montagnes ne sont guère habitables que pendant cinq mois de
l'année, depuis mai ou juin, jusqu'aux premiers jours d'octobre.
Dès que les neiges sont fondues et que les sommets reverdissent, les
villages, tous bâtis dans les vallées ou sur les pentes inférieures,
envoient leurs troupeaux à la montagne. Ce départ est un jour de fête,
et pourtant les pauvres bergers vont s'exiler loin de leur famille,
pendant toute la belle saison, pour mener une vie dure, laborieuse et
pleine de privations. Ils se nourriront presque uniquement de laitage,
n'auront souvent à boire que de l'eau de citerne, et passeront tout leur
temps à paître leurs troupeaux et à faire ces grands et beaux fromages
de pâte ferme, qu'on vend sous le nom de _fromages de Gruyère_.
C'est à la montagne qu'ils se fabriquent. Là, chaque berger a un
_chalet_, maison chétive, bien que bâtie le plus souvent en pierre. Elle
est couverte en petites planchettes de sapin, nommées _bardeaux_ ou
_tavillons_; de grosses pierres, posées de place en place, les pressent
de leur poids et empêchent que l'orage ne les emporte. L'intérieur du
chalet est divisé en trois pièces: une étable bien close, pour loger le
bétail le soir; une étroite et fraîche laiterie, où l'on dépose le lait
dans des baquets de bois blanc, et une cuisine servant en même temps de
chambre à coucher, où le pauvre berger n'a souvent pour lit que de la
paille. Cette cuisine a une vaste cheminée, sous laquelle pend une
énorme chaudière, pour chauffer le lait et le convertir en fromage.
Pendant toute la durée de leur séjour à la montagne, les bergers ne
voient guère que quelques étrangers qui visitent le pays. Ils leur
donnent volontiers de la crême, et reçoivent en échange un peu de pain
frais, régal bien rare dans les chalets. Cependant ces pâtres ne se
plaignent pas de leur sort; ils ne cherchent pas à changer de condition;
ils aiment leurs âpres solitudes, et restent fidèles aux coutumes, aux
labeurs et aux foyers de leurs pères.
Leur campagne d'été ne finit qu'à la Saint-Denis, le 9 octobre. Alors
ils quittent la montagne; c'est une fête comme celle du départ, mais
plus douce, puisque cette fois ils vont revoir leur famille. D'autres
travaux, bien différents, commencent alors au village. Ces montagnards,
obligés de se suffire en grande partie à eux-mêmes, sont très-adroits;
ils fabriquent des ustensiles de ménage, des outils, des meubles,
découpent et sculptent une foule de jolis objets en bois, qui, vendus
dans le voisinage, se répandent ensuite dans toute l'Europe.
Pendant ces longues journées d'hiver, les enfants s'instruisent sous le
toit paternel, le chemin de l'école n'étant pas toujours ouvert ou
praticable. Rassemblés auprès de leurs parents, plusieurs enfants
prennent le goût de l'étude, font en commun quelque lecture
intéressante, et s'instruisent en même temps qu'ils distraient leur
famille.
Notre jeune villageois n'est donc pas un esprit sans culture; il a pu
écrire son histoire, et nous avons préféré le laisser parler lui-même.
Il nous apprendra comment il fut conduit à rédiger ce journal, et
comment il en trouva les moyens, lorsque, par suite de circonstances
qu'il nous fera connaître tout à l'heure, il se vit emprisonné, avec son
grand-père, dans un chalet.
Nous souhaitons, jeunes amis, que vous ne soyez jamais exposés à de si
rudes souffrances: mais, dans le cours de la vie, vous aurez souvent
besoin de patience et de courage: l'exemple de Louis Lopraz vous
convaincra que l'enfant animé par la confiance en Dieu est capable
d'efforts qu'on n'aurait pas attendus de son âge; vous apprendrez que
l'école du malheur est souvent la plus utile à l'homme, et que la bonté
divine se révèle aussi clairement à notre égard dans nos afflictions que
dans nos prospérités.
TROIS MOIS SOUS LA NEIGE.
JOURNAL D'UN JEUNE HABITANT DU JURA.
Le 22 Novembre 18--.
Puisque c'est la volonté de Dieu que je sois enfermé dans ce chalet avec
mon grand-père, je vais écrire jour par jour ce qui nous arrivera dans
cette prison, afin que, si nous devons y périr, nos parents et nos amis
sachent comment nous avons passé nos derniers jours, et que, si nous
sommes délivrés par la bonté divine, ce journal conserve le souvenir de
nos dangers et de nos souffrances. C'est mon grand-père qui veut que
j'entreprenne ce travail, pour abréger un peu les heures qui vont être
sans doute bien longues à passer, et bien difficiles à remplir. Je
rapporterai d'abord ce qui nous est arrivé hier.
Nous attendions mon père au village depuis plusieurs semaines; la
Saint-Denis était passée; tous les troupeaux étaient descendus de la
montagne avec leurs bergers. Mon père seul ne paraissait point, et l'on
se dit chez nous: "Qu'est-ce qui peut le retenir?" Mes oncles et mes
tantes assuraient qu'il fallait être sans inquiétude; qu'il restait
apparemment de l'herbe à consommer, et que c'était la raison pour
laquelle mon père gardait le troupeau quelque temps de plus à la
montagne.
Mon grand-père finit par s'alarmer de ce retard; il dit: "J'irai
moi-même savoir ce qui arrête François; je ne serai pas fâché de faire
encore une visite au chalet. Qui sait si je dois le revoir l'année
prochaine? Veux-tu venir avec moi?" ajouta-t-il en me regardant.
J'allais moi-même lui demander la permission de l'accompagner, car nous
ne nous séparons guère l'un de l'autre.
Nous fûmes bientôt prêts à partir. Nous montâmes lentement, tantôt en
suivant des gorges étroites, tantôt en côtoyant des précipices profonds.
A un quart de lieue du chalet, je m'approchai par curiosité d'une pente
escarpée; et mon grand-père, qui m'avait déjà dit plus d'une fois que
cela lui donnait de l'inquiétude, s'avança rapidement pour me prendre la
main; une pierre lui roula sous le pied, et il se donna une entorse qui
lui causa une douleur très-vive; mais, au bout de quelques moments, il
put marcher, et nous espérâmes que cela se passerait ainsi. En s'aidant
de son bâton de houx et en s'appuyant sur mon épaule, il se traîna
jusqu'ici.
Mon père fut bien surpris de nous voir. Il était occupé à faire des
préparatifs pour le départ, en sorte que, si nous l'avions attendu
tranquillement au village un jour de plus, il serait venu lui-même nous
tirer d'inquiétude.
--C'est vous, mon père! dit-il, en s'avançant pour le soutenir. Vous
avez cru qu'il m'était arrivé un accident?
--Oui, nous venons savoir ce qui t'arrête, quand tous les voisins sont
descendus.
--Quelques-unes de nos vaches étaient malades; mais les voilà guéries.
J'envoie Pierre ce soir même avec le reste de nos fromages; je
descendrai demain avec le troupeau.
--Es-tu bien fatigué, Louis? me dit mon grand-père.
Le ton dont il me fit cette question m'annonçait quelque intention
secrète, et je ne répondis pas d'une manière bien claire.
--Je pensais, ajouta mon grand-père, qu'il serait prudent de renvoyer
l'enfant avec Pierre; le vent a changé depuis une demi-heure, et nous
amènera peut-être du mauvais temps cette nuit.
Mon père exprima la même crainte et m'engageait à suivre ce conseil.
--Si tu veux, me dit grand-papa, je ferai un effort, et je descendrai
avec toi; quelques moments de repos me suffiront.
--J'aimerais mieux vous attendre, dis-je à mon père, en me jetant à son
cou. Une nuit de repos est bien nécessaire à grand-papa, qui s'est
blessé au pied, parce que j'ai manqué à mon devoir.
Je racontai là-dessus ce qui nous était arrivé à quelque distance du
chalet. Il fut convenu que nous descendrions ensemble le lendemain, qui
était hier.
Il y avait alors sur le feu une marmite que je regardais avec des yeux
où mon père vit un signe d'impatience. Il nous servit, dans une terrine,
une soupe à la farine de maïs, cuite au lait, que nous mangeâmes, comme
des soldats, à la gamelle; après quoi, je me couchai. Je m'endormis,
sans trop faire attention à la conversation de mon grand-père et de mon
père, qui causèrent longtemps à demi-voix après souper.
Le lendemain, je fus bien surpris de voir la montagne toute blanche. La
neige tombait encore avec une abondance extraordinaire, chassée par un
vent violent. Cela m'aurait fort amusé, si je n'avais pas remarqué
l'embarras de mes parents. Je fus bien inquiet moi-même, quand je vis
mon grand-père essayer de faire quelques pas, et se traîner avec
beaucoup de peine, en s'appuyant sur les meubles et contre les murs.
L'accident de la veille lui avait fait enfler le pied, et il ressentait
une douleur très-vive.
--Partez, partez, nous dit-il. Emmène cet enfant, avant que la neige
s'élève davantage. Tu vois bien qu'il m'est impossible de vous suivre.
--Mais croyez-vous, mon père, que je puisse vous abandonner?
--Mets d'abord en sûreté ton fils et le troupeau; tu penseras ensuite à
moi. Vous remonterez avec un brancard pour me tirer d'ici.
--Laissez-moi, mon père, vous porter sur mes épaules, et partons sans
retard, je vous en prie.
--Mon ami, tu ne pourrais, si pesamment chargé, emmener le troupeau et
guider les pas de cet enfant.
Nous passâmes ainsi une partie du jour sans prendre un parti. Nous
espérions encore qu'on viendrait de chez nous à notre secours. Je dis
enfin que j'étais assez grand pour me passer de guide, et pour aider mon
père à conduire le troupeau. Ces représentations furent inutiles; mon
grand-père persista dans sa résolution. Il ne voulait pas nous mettre en
danger, en nous chargeant de sa personne.
Mon père le pressait avec une vivacité qui ressemblait à l'emportement.
Je pleurais. Enfin cette contestation s'apaisa, et j'ose dire que ce ne
fut pas sans mon secours. Je dis à mon père:
--Laissez-moi aussi dans le chalet. Vous en arriverez plus tôt chez
nous; vous reviendrez avec du monde pour nous délivrer; grand-papa aura
quelqu'un pour le servir et lui tenir compagnie: ce sera pour moi une
occasion de reconnaître ses bontés; nous nous garderons l'un l'autre,
et le Tout-Puissant nous gardera tous deux.
--L'enfant a raison, dit mon grand-père; la neige est déjà si haute, et
l'orage est si fort, que je vois plus de danger pour lui à te suivre
qu'à rester avec moi. Tiens, François, prends ce bâton; il est fort, il
est armé d'une pointe de fer, il t'aidera à descendre, comme il m'a aidé
à monter. Fais sortir les vaches de l'étable; laisse-nous la chèvre et
les provisions qui restent. Je suis plus inquiet pour toi que pour nous.
Depuis un moment mon père tenait la tête baissée: il la releva tout à
coup, et me prit vivement dans ses bras; je sentis ses larmes couler sur
mes joues.
--Je ne te ferai point de reproches, mon cher Louis, mais tu vois les
suites de ta désobéissance: promets-moi de n'y plus retomber. Dieu a
permis ce que nous voyons, et, il faut bien l'avouer, ni ton grand-père
ni moi nous n'avons prévu l'extrême embarras où nous sommes. Si nous
avions supposé hier au soir que notre situation serait si fâcheuse
aujourd'hui, nous aurions profité du secours de Pierre pour emmener le
grand-papa.
Quand j'ai vu mon père près de partir, je lui ai présenté une jolie
bouteille empaillée, où il restait un peu de vin, et dont je m'étais
pourvu la veille.
--Prenez ceci, lui ai-je dit; vous en aurez plus besoin que nous
aujourd'hui. Vous savez que ma pauvre mère m'avait donné cette
bouteille, la première fois que je vins vous faire visite à la montagne:
je suis heureux qu'elle serve dans une occasion si importante pour vous
et pour nous.
--Marie! s'écria mon père avec émotion; elle est en paix.
Et il me pressa encore une fois dans ses bras, en mémoire de celle qui
ne pouvait plus me faire de caresses.
Nous fîmes sortir le troupeau, qui parut bien surpris de trouver la
terre couverte de neige. Quelques vaches s'écartaient et couraient
autour du chalet. Enfin elles se sont mises en marche. Au bout de
quelques pas, mon père a disparu avec elles dans les tourbillons de
neige.
On ne les voyait plus, et mon grand-père semblait toujours les suivre
des yeux. Il était appuyé sur la fenêtre, sans rien dire, mais ses
lèvres paraissaient articuler quelques paroles; il avait les mains
jointes et restait immobile. Son recueillement m'a fait comprendre mon
devoir; je me suis uni à ses sentiments, et j'ai recommandé mon père à
Dieu. Nous sommes demeurés ainsi fort longtemps, puis le vent a soufflé
avec plus de violence; de gros nuages noirs nous ont enveloppés, et la
nuit est tombée presque subitement. Cependant notre horloge de bois
venait à peine de sonner trois heures.
--Bon Dieu, ayez pitié de lui! dit mon grand-père; mais il a passé la
forêt depuis longtemps, et il n'est pas exposé à cette bourrasque. Comme
il va être inquiet sur notre sort!
Nous avions été si distraits tout le jour, que nous n'avions pas pensé à
prendre la moindre nourriture, et je mourais de faim. A ce moment, j'ai
fait remarquer à grand-papa les bêlements de la chèvre.
--Pauvre Blanchette! a-t-il dit. Son lait lui pèse; elle nous appelle.
Allume la lampe; nous irons la traire et nous souperons.
--Nous déjeunerons aussi, grand-papa!
Cette parole le fit sourire, et, comme je pus m'en apercevoir à la
clarté de la lampe, il reprit un air plus tranquille, qui me rendit un
peu de courage. Cependant le vent grondait bien fort. Il s'engouffrait
sous les bardeaux, qu'il faisait frémir, et l'on aurait dit que le toit
du chalet allait être emporté. Je levais la tête par moments.
--Ne crains rien, m'a dit mon grand-père. Cette maison a soutenu bien
d'autres orages. Les bardeaux sont chargés de grosses pierres, et le
toit, peu incliné, n'offre pas beaucoup de prise au vent.
Ensuite il m'a faite signe de marcher devant lui, et nous sommes entrés
à l'étable.
Quand la chèvre nous a vus, elle a redoublé ses bêlements; on aurait dit
qu'elle allait rompre son lien, tant elle faisait d'efforts pour venir à
nous. Avec quelle avidité elle a mangé la poignée de sel que je lui ai
donnée! Sa langue a passé et repassé sur ma main, pour ne pas en laisser
une parcelle. Elle nous a donné un grand pot de lait. J'en avais besoin.
Mon grand-père m'a dit, en revenant à la cuisine:
--Gardons-nous bien d'oublier encore Blanchette; nous la trairons
soigneusement matin et soir; notre vie dépend de la sienne.
Je lui ai répondu:
--Vous croyez donc que nous resterons longtemps ici?
--Cela n'est pas certain mon ami, mais cela peut être. Il faut toujours
espérer le mieux, et prendre ses précautions comme si le pire devait
arriver.
Après souper, je suis allé remplir la crêche de notre nourrice; je lui
ai donné de la litière fraîche; je l'ai caressée, il faut l'avouer, plus
amicalement que de coutume; elle me semblait aussi plus joyeuse de me
voir. C'est qu'elle est à présent toute seule dans l'étable; et les
chèvres ont tant de peine à se passer de compagnie! Quand elle m'a vu
rentrer à la cuisine, elle s'est mise à bêler d'un ton plaintif.
Nous sommes restés encore quelques moments au coin du feu; mais il s'en
faut beaucoup que l'on y soit aussi bien que dans notre maison de la
plaine. La cheminée est aussi grande par le bas qu'une chambre
ordinaire; elle va en se rétrécissant par le haut, mais l'ouverture est
encore si vaste sur le toit, que la neige qui s'y introduisait, chassée
par les tourbillons, nous incommodait extrêmement; elle faisait un bruit
désagréable en fondant au feu, et, de temps en temps, il nous fallait
secouer les flocons dont nos habits étaient couverts.
--Tu le vois bien, mon enfant, a dit mon grand-père, nous ne pourrons
trouver ce soir de la chaleur que dans notre lit. Allons nous y
réfugier: la neige ne nous y atteindra pas; demain nous tâcherons de
nous en préserver au coin du feu. Prions Dieu, et remettons-nous à sa
garde; il est présent partout, sur la montagne comme dans la plaine;
quand la neige qui nous couvre serait cent fois plus épaisse, nous n'en
serions pas moins sous ses yeux; il voit nos mains jointes; il entend
nos faibles soupirs. Oui, Seigneur, vous êtes avec nous: _nous
reposerons sans crainte à l'ombre de vos ailes_.
J'étais ému, et je n'ai jamais prié avec plus de confiance qu'hier au
soir.
Ce matin, à mon réveil, je me suis trouvé dans l'obscurité la plus
complète, et j'ai d'abord supposé que le sommeil m'avait quitté plus tôt
que de coutume; cependant j'entendais mon grand-père marcher à tâtons,
et je me suis frotté les yeux, mais je n'en voyais pas plus clair.
--Grand-papa, ai-je dit, vous vous levez avant le jour!
--Mon enfant, a-t-il répondu, si nous attendions que le jour nous
éclairât, nous resterions longtemps au lit. Je crois que la neige
dépasse la fenêtre.
A cette nouvelle, j'ai poussé un cri d'effroi, et, sautant à bas du lit,
j'ai allumé bien vite notre lampe, et nous avons pu nous assurer que la
triste supposition de mon grand-père était fondée.
--Mais la fenêtre est basse, a-t-il ajouté; d'ailleurs, il est probable
que la neige a été amoncelée en cet endroit; peut-être n'en
verrions-nous pas deux pieds à quelques pas de la muraille.
--Alors on viendra nous délivrer?
--Je l'espère; mais, après Dieu, comptons d'abord sur nous-mêmes.
Supposons qu'il veuille nous tenir enfermé ici quelque temps, voyons
quelles sont nos ressources, et, quand nous les connaîtrons, nous
réglerons l'emploi que nous en devons faire. Le jour est venu, ce n'est
pas douteux. Le _coucou_[1] marque sept heures; heureusement je n'avais
pas oublié de le remonter hier au soir. C'est une précaution que nous
devrons prendre soigneusement; on aime toujours à savoir comment on vit,
et il faut que nous soyons ponctuels avec Blanchette.
[1] C'est le nom que l'on donne aux horloges de bois qui se
fabriquent dans ces montagnes et dont la marche est
très-regulière.
C'est ainsi que nous avons commencé la journée; mais elle a été triste
et fatigante: je ne peux plus tenir la plume; grand-papa est d'avis que
je renvoie à demain la suite de mon récit.
Le 23 Novembre.
Si cela continue, j'aurai bien de la peine à écrire chaque soir
l'histoire de la journée. Quand j'étais à l'école, on me louait souvent
pour la facilité que j'avais à faire les petites compositions prescrites
comme exercices aux plus avancés; mais je suis bien loin de pouvoir dire
et surtout écrire tout ce que je pense et tout ce que je sens. Je m'y
appliquerai de mon mieux. Si ces pages doivent être lues un jour par
quelques étrangers, ils n'oublieront pas qu'ils les ont trouvées dans un
chalet, et qu'elles sont l'ouvrage d'un écolier.
Hier matin, quand nous eûmes reconnu que nous étions plus étroitement
prisonniers que la veille, nous fûmes bien attristés; cependant nous
pensâmes au déjeuner et à la chèvre. Pendant que grand-papa était
occupé à la traire, je le regardais de près, avec beaucoup d'attention.
--Tu fais bien, m'a-t-il dit; il faut que tu apprennes à me remplacer.
Tu vois que j'ai un peu de peine à me courber pour atteindre à la
mamelle de Blanchette. Approche-toi, essaye de la traire toi-même.
Au bout d'un moment, je suis parvenu à faire jaillir quelques gouttes de
lait; mais il paraît que j'ai blessé notre nourrice, car elle a regimbé,
et il s'en est peu fallu qu'elle n'ait renversé le baquet; depuis,
c'est-à-dire hier au soir et ce matin, j'ai fait deux nouveaux essais,
et j'ai mieux réussi.
Après déjeuner nous avons fait la revue de ce qui se trouve dans le
chalet pour notre usage. J'en donnerai le détail un autre jour; j'ai
encore tant de choses à dire, que je crains de rester en chemin comme
hier.
Quand nous eûmes reconnu ce que nous avions en denrées et en ustensiles,
nous désirâmes savoir quel temps il faisait. Je me plaçai sous la
cheminée, et je regardai par la seule ouverture qui restât libre dans le
chalet. Au bout de quelques moments, le soleil brilla tout à coup sur la
neige qui s'élevait autour de l'ouverture à une hauteur considérable.
Je fis remarquer la chose à mon grand-père.
On distinguait assez bien l'épaisseur de la couche, parce que
l'ouverture ne fait point de saillie sur le toit. C'est un simple trou,
comme serait celui du fenil.
--Si nous avions une échelle, a dit mon grand-père, tu monterais
là-haut, et tu dégagerais une trappe que ton père a placée, m'a-t-il dit
dernièrement, pour se garantir de la pluie et du froid, en attendant
qu'on réparât la cheminée, qui était en mauvais état, et que l'orage a
renversée.
--Si la cheminée était plus étroite, ai-je répondu, il n'y aurait pas
besoin d'échelle, j'essaierais de monter comme les ramoneurs.
Nous sommes restés alors pensifs quelques moments; mais grand-papa s'est
rappelé qu'il avait vu dans l'étable une longue perche de sapin, et il
m'en a fait souvenir. J'ai frappé des mains en signe de joie.
--C'est tout ce qu'il me faut, ai-je dit; j'ai grimpé bien souvent à des
arbres dont la tige n'était pas plus grosse. La perche a encore son
écorce, c'est une facilité de plus.
Mais il fallait l'introduire dans le canal: voilà ce qui pouvait être
malaisé. Heureusement, l'entrée en est fort large et fort élevée, et
nous sommes venus à bout de l'entreprise, aidés encore par la souplesse
du bois.
Ensuite je me suis mis à l'œuvre, après avoir attaché autour de ma
ceinture une ficelle, afin de hisser jusqu'à moi une pelle, quand je
serai en haut. J'ai tant fait des pieds et des mains, en m'appuyant
aussi contre les parois du canal, que je suis arrivé sur le toit. J'ai
commencé par m'y faire une place, en déblayant la neige avec le secours
de la pelle, et j'ai pu reconnaître qu'il y en avait environ trois
pieds; autour du chalet il me parut qu'il y en avait bien davantage.
C'était en effet le vent qui l'y avait amoncelée; mais il n'en était pas
moins tombé une masse énorme de neige dans un temps bien court.
Tout l'espace que l'on voit autour du chalet n'est qu'un tapis blanc; la
forêt de sapins qui la couvre du côté de la vallée, et qui borne la vue,
est blanche comme le reste, à l'exception des troncs, qui semblent tout
noirs. Plusieurs arbres se sont brisés sous le poids; j'ai vu de grosses
branches, et même des tiges, rompues en éclats.
Dans ce moment, il soufflait une bise[2] violente et glacée; les nuages
sombres qu'elle poussait devant elle s'ouvraient par intervalles pour
laisser briller le soleil, et cette clarté éblouissante courait sur le
champ de neige avec la vitesse d'une flèche.
[2] Vent du nord-est.
Le froid me gagnait. Quand j'ai voulu expliquer à grand-papa ce que je
voyais, il s'est aperçu que je claquais des dents; il m'a dit alors de
me hâter, et de dégager la trappe, en déblayant, autant que je pourrais,
tout l'espace autour de la cheminée. Ce travail m'a pris bien du temps,
et m'a donné beaucoup de peine, mais il m'a réchauffé. Après l'avoir
achevé, selon les directions de mon grand-père, j'ai replacé la corde
dans une poulie, de façon qu'en tirant à soi on ouvre la trappe, et
qu'elle se ferme par son poids, quand on lâche la corde, qui passe hors
du canal et par le plancher dans des trous pratiqués exprès. Après que
nous eûmes fait deux ou trois fois cette petite manœuvre, pour nous
assurer qu'elle réussirait toujours, je suis descendu plus facilement
que je n'étais monté.
Mes habits étaient tout mouillés; et je n'en avais pas d'autres. Nous
avons allumé un feu clair de branchages et de pommes de pin, puis,
baissant la trappe et laissant seulement l'espace nécessaire pour que la
fumée pût s'échapper, nous avons ainsi passé la plus grande partie du
jour au coin du feu, sans autre lumière que celle du foyer, car notre
provision d'huile est bien petite, et nous voyons qu'il ne faut pas nous
attendre à quitter de sitôt notre prison. Nous n'avons rallumé notre
lampe qu'au moment de traire la chèvre.
C'est une chose bien nouvelle et bien triste pour nous de languir ainsi
toute une journée. Je crois pourtant que les heures m'auraient semblé
moins longues, si je n'avais été dans une attente continuelle. Il me
semblait toujours qu'on allait venir nous délivrer. Je suis remonté sur
le toit pour voir si personne n'arrivait; je n'ai pas cessé de
questionner grand-papa. Il espère, dit-il, que mon père est arrivé chez
nous en bonne santé; mais peut-être les chemins sont-ils éboulés, ou les
passages obstrués par des amas de neige.
Enfin, après avoir fermé complétement l'ouverture de la cheminée, nous
nous sommes couchés hier avec l'espérance qu'on viendrait aujourd'hui à
notre secours; mais ce matin nous avons reconnu que, pour le moment, la
chose est presque impossible. Il n'a pas cessé, à ce qu'il nous semble,
de neiger toute la nuit. Nous avons eu la plus grande peine à rouvrir la
trappe: j'y suis enfin parvenu, et nous avons pu allumer du feu. J'ai
trouvé deux pieds de neige nouvelle. Grand-papa ne veut plus que
j'espère de quitter ce tombeau avant le printemps. Cette captivité n'est
pas ce qui m'attriste le plus: les dangers que mon père a courus, et,
s'il y est échappé, ses craintes à notre sujet m'inquiètent bien
davantage.
Ce printemps, j'étais venu passer quelques jours auprès de lui, et
j'avais apporté de l'encre, des plumes et du papier, parce qu'il ne veut
pas que je cesse tout à fait d'étudier et d'écrire, quand je ne vais pas
à l'école. Au moment de le quitter, je voulus emporter ce qui me restait
de ce petit bagage, mais il me dit:
--Laisse tout cela dans cette armoire; tu le retrouveras l'année
prochaine en bon état.
C'est là le papier et les plumes dont je me sers aujourd'hui, et bien
autrement que je ne m'y attendais.
Le 24 Novembre.
Je suis encore tremblant d'épouvante, quand je pense au malheur qui
pouvait nous arriver! Comment imaginer qu'ensevelis sous la neige, nous
ayons manqué d'être consumés par l'incendie? Voilà un nouveau danger
contre lequel il faudra nous tenir en garde. Nous étions devant notre
feu, et, pour passer le temps, mon grand-père me faisait un peu
calculer; j'avais répandu de la cendre sur le foyer, comme on fait du
sable, dans quelques écoles, pour tracer des chiffres dessus; pendant
que j'achevais mon petit calcul, à la clarté des tisons, nous avons
senti de la chaleur par derrière: elle venait d'une gerbe de paille,
dont nous voulions nous servir pour faire quelques ouvrages, et que
j'avais placée trop près du foyer. Elle brûlait déjà par un bout. J'ai
voulu me jeter dessus pour éteindre le feu: je n'ai réussi qu'à me
brûler les mains. Grand-papa, malgré la peine qu'il a toujours à se
lever, s'est élancé sur la gerbe, et l'a portée sans hésiter sous la
cheminée, toute flambante.
--Écarte, m'a-t-il crié, tout ce qui pourrait prendre feu!
J'ai écarté nos siéges, la provision de bois et tout ce qui était dans
le voisinage du foyer. Alors nous avons passé un moment affreux. La
flamme allait toujours en augmentant; nous tenions la gerbe dressée
contre le mur, à l'aide d'une fourche de fer et de la pelle à feu. Pas
une goutte d'eau en réserve! Le chalet était éclairé par une flamme
rougeâtre; la fumée ne pouvait se faire passage et nous suffoquait.
Cependant, si nous laissions tomber la gerbe, le feu se répandait
partout, et nous étions certainement perdus. Des brins de paille
enflammés voltigeaient de côté et d'autre: ils pouvaient tomber sur le
lit, au coin de la chambre, ou mettre le feu aux solives sur nos têtes
ou à la cloison qui nous séparait de l'étable... Il semble qu'une gerbe
de paille doive être bientôt consumée, et pourtant j'ai cru que je n'en
verrais jamais le bout. Enfin l'embrasement s'est apaisé.
--Marche vite, m'a dit grand-papa, sur ce qui brûle encore; étouffe les
moindres étincelles.
Il m'en a donné l'exemple lui-même. Au bout d'un moment, nous étions
retombés dans une profonde obscurité; mais nous n'avons pas cessé de
craindre, avant de nous être assurés que le feu n'avait pris nulle part
autour de nous. Peu à peu la fumée s'est dissipée à son tour; nous avons
allumé la lampe, et nous nous sommes vus noirs comme des charbonniers;
mais, grâce à Dieu, nous voilà sauvés, nous et notre chalet, sans autre
mal que légères brûlures aux mains et aux pieds.
Nous avons secoué la cendre et la poussière dont nous étions couverts,
et mon grand-père, s'accusant encore de négligence, m'a dit:
--On ne saurait réparer trop promptement ses torts. Si nous avions eu
sous la main un seau d'eau, nous aurions évité ce danger; nous avons
dans la laiterie un tonneau vide, il faut le défoncer par un bout et le
placer sur l'autre au bout du foyer. Nous le remplirons de neige, qui
sera bientôt fondue, et nous aurons une provision d'eau en cas
d'accident. Mais surtout soyons plus prudents et plus attentifs. Je n'ai
pas besoin de te dire que l'incendie du chalet serait notre mort; nous
n'avons aucun moyen d'échapper; un pareil accident est aussi redoutable
pour nous que pour des marins sur l'Océan.
Nous nous sommes donc mis à l'œuvre sur-le-champ. Nous avons ouvert la
porte du chalet, et nous avons rempli le tonneau, après l'avoir placé
dans un endroit convenable. Ce n'est pas la neige qui nous manquera!
J'ai eu le cœur serré, lorsqu'en ouvrant notre porte, j'ai vu devant
nous cette muraille blanche qui nous sépare du monde entier.
Le 25 Novembre.
Dieu veut que nous mettions toute notre espérance en lui. La neige
continue à tomber avec abondance. J'ai eu de nouveau beaucoup de peine à
nettoyer la trappe qui en était chargée. Nous avons jugé prudent de
débarrasser le toit d'une partie du fardeau qu'il porte. Je m'en suis
occupé longtemps aujourd'hui. Je laisse sous mes pieds une couche de
neige assez épaisse pour nous garantir du froid, et je fais tomber le
reste.
C'est une distraction pour moi d'être un peu hors de mon cachot, et
pourtant ce que je vois est bien triste. On ne distingue presque plus
autour de la maison les inégalités du terrain; la citerne, que je voyais
encore hier, a complétement disparu; rien de plus morne que ce paysage;
la terre est blanche, le ciel est noir. J'ai lu à l'école des récits de
voyages dans l'Océan glacial et aux terres polaires: il me semble que
nous y sommes transportés. Mais puisque de malheureux voyageurs, qui ont
tant souffert du froid et couru de si grands dangers, sont quelquefois
revenus dans leur patrie, j'espère aussi que nous reverrons mon père et
le village.
Nous ne sommes pas dépourvus de tout dans notre habitation solitaire.
Nous avons trouvé plus de foin et de paille qu'il n'en faudrait pendant
une année pour la nourriture et la litière de Blanchette. Si elle ne
cesse pas de nous donner du lait, nous avons là un secours bien
précieux. Mais un accident peut nous en priver, et nous avons été fort
aises de trouver, dans un coin de l'étable, une petite provision de
pommes de terre, que nous ménagerons. Nous avons commencé par les
couvrir de paille pour les garantir de la gelée. C'est aussi à l'étable
que mon père avait fait serrer le bois; mais ce qu'il en reste serait
insuffisant pour nous chauffer pendant un long hiver; c'est donc fort
heureux que nous puissions fermer la trappe, dans les moments où nous
n'aurons pas un besoin pressant de feu: quand on est exposé à manquer de
combustible, il faut savoir écarter le froid. Heureusement la neige, qui
nous emprisonne, nous abrite en même temps. Je suis surpris que nous
sentions si peu le froid, ensevelis comme nous voilà:
--C'est ainsi, dit mon grand-père, que le blé se conserve si bien sous
la neige.
Nous ferons de même; nous nous tiendrons cachés tout l'hiver, et, au
printemps, nous mettrons la tête à la fenêtre. Mais jusqu'alors nous
allons éprouver bien de l'ennui, et Dieu veuille que tout se borne là!
Pour suppléer au bois, nous avons un tas de pommes de pin, dont j'avais
amassé moi-même une partie, pour les brûler au village. C'est par hasard
qu'on ne les a pas descendues. Enfin, si nous y sommes forcés, nous
n'hésiterons pas à brûler les crèches de l'étable. Quand il s'agit de
sauver sa vie, on n'y regarde pas de si près; nous ferons comme les
navigateurs qui jettent leurs marchandises à la mer.
On avait déjà démeublé en grande partie le chalet. Ce que nous
regrettons le moins, c'est la grande chaudière à faire le fromage. On
nous a laissé quelques-uns des ustensiles nécessaires pour la cuisine,
et, de plus, une hache, mais tout ébréchée, et une scie, qui ne coupe
guère. Nous avions l'un et l'autre un couteau de poche. Quoiqu'il manque
beaucoup de pièces à notre mobilier, nous saurons aller comme cela. Nous
regrettons plus le manque de provisions; les nôtres sont chétives. Quel
dommage de n'avoir trouvé que trois pains, de ceux que l'on garde toute
une année à la montagne, et que l'on finit par briser à coups de hache!
Ils étaient dans une vieille armoire de chêne à moulures, que mon père a
fait monter ici, il y a quelques années, parce qu'elle prenait trop de
place là-bas; nous y avons aussi trouvé du sel, un peu de café en
poudre, un peu d'huile et une petite provision de saindoux.
--Voici qui vient à propos, ai-je dit en la découvrant.
--Fort bien, a dit mon grand-père, mais nous n'y toucherons pas pour
notre cuisine; c'est mon avis. Ceci suppléera, pour la lampe, à l'huile
dont nous avons trop peu. N'aimes-tu pas mieux y voir plus clair et te
réduire à la plus maigre nourriture?
--Oui, sans doute! ai-je répondu. Comment supporter, sans cela, des
veillées qui commencent dès le matin?
Nous n'avons qu'un lit, mais nous y dormons à l'aise; il est, suivant
l'usage de nos montagnes, assez grand pour cinq ou six personnes. Il est
placé dans un coin de la seule pièce d'habitation, qui est en même temps
la cuisine et le laboratoire où l'on fait le fromage. Une seule
couverture nous a été laissée; si elle ne suffit pas, nous avons de la
paille et du foin. Point de draps, point de matelas, mais une grossière
paillasse. Je voudrais bien une couche plus commode pour grand-papa: un
bon lit fait oublier à un vieillard beaucoup de privations. Pour moi,
qui dormirais sur la terre nue, et qui ai souvent passé la nuit dans le
fenil, je n'ai rien à regretter ici.
--Je voudrais seulement, ai-je dit, avoir pendant trois ou quatre mois
l'instinct des marmottes; et m'endormir jusqu'au retour de la belle
saison.
Là-dessus mon grand-père m'a fait reconnaître mon ingratitude et ma
folie. Il m'a dit:
--Laissons à la brute ce long sommeil: notre part est plus belle. Dieu
nous condamne à la souffrance, il est vrai; mais il daigne se révéler à
nous. Récompense magnifique! Accepte-la, mon fils, avec reconnaissance,
et accomplis les devoirs qu'elle t'impose. _Veillez_, nous est-il dit,
_car vous ne savez pas à quelle heure le Seigneur viendra_.
Le 26 Novembre.
J'aurais encore à mettre dans notre inventaire plusieurs objets qui
pourront nous être utiles, mais je n'en parlerai pas, tant il me tarde
de rapporter ici la découverte que j'ai faite, et qui a été pour les
deux captifs le sujet d'une vive joie.
En examinant l'état de notre mobilier et de nos provisions, j'avais
cherché dans les plus petits recoins si je ne trouverais pas quelques
livres. Je savais que mon père ne montait jamais au chalet sans y porter
plusieurs ouvrages de piété, afin de faire avec ses valets quelques
lectures, à la place de l'office divin, dont ils étaient privés par
l'éloignement; mais apparemment il avait déjà renvoyé au village sa
petite bibliothèque.
Nous regrettions bien vivement, dans notre prison solitaire, de n'avoir
pas ce moyen de nous soutenir et de nous consoler pendant nos longues
veilles. Aujourd'hui, ayant aperçu, derrière l'armoire de chêne, une
planche qu'on y avait logée, j'ai voulu la retirer, jugeant qu'elle
pourrait nous être bonne à quelque chose, et j'ai fait tomber en même
temps un livre tout poudreux, égaré sans doute depuis des années.
C'était l'_Imitation de Jésus-Christ_. En reconnaissant cet ouvrage, mon
grand-père s'est écrié:
--C'est le meilleur des amis, qui nous visite dans notre solitude! Mon
enfant, l'_Imitation_ est un livre fait pour les malheureux, ou plutôt
c'est un livre qui nous prouve, de la manière la plus touchante, qu'il
n'y a qu'un malheur, c'est d'oublier Dieu, et un seul bonheur
véritable, de l'aimer. Tu le vois, mon cher Louis, si nous sommes à
l'écart, nous ne sommes pas abandonnés; nous avons déjà trouvé ce qui
soutient la vie du corps; nous possédons maintenant la nourriture de
l'âme; il ne nous manque rien que de savoir en faire un bon usage.
--Mais remarque, mon enfant, par quelle suite d'événements nous sommes
amenés, d'abord à ressentir le plus pressant besoin de l'assistance
divine, ensuite à trouver ce secours, devenu si nécessaire! Ton père se
fait attendre quelques jours: nous nous inquiétons, et nous voulons
connaître les causes de son retard. Si nous l'avions attendu un jour de
plus, nous l'aurions vu reparaître: nous partons. Tu sais quel accident
m'arrive sur la route, qui me rend le retour impossible le lendemain: la
neige s'accumule, et nous voilà prisonniers. C'était le point où le
Seigneur voulait nous amener pour nous rapprocher de lui. Après avoir
cherché vainement ce qui nous manquait si fort, un livre capable de nous
avancer dans la piété, tu trouves par hasard ce que nous n'espérions
plus de découvrir! Voilà un exemple, entre mille, de ce qu'on appelle
avec raison les voies de la Providence. En effet, elle a disposé les
affaires du monde de sorte que l'une naisse de l'autre, et que nous
soyons visités tantôt par la joie, tantôt par la douleur, et toujours
exercés par l'épreuve; car, dans ces agitations de la vie, dans cette
succession d'événements heureux et malheureux, le caractère se forme;
nous pouvons acquérir les vertus qui font la dignité du chrétien; nous
nous approchons par degrés de notre modèle; nous imitons Jésus-Christ.
J'ai répondu:
--Je n'ai pas besoin, mon grand-père, de vous dire à quel point je suis
touché de ces réflexions: vous le voyez bien. Depuis que nous sommes
ici, tout ce que vous me dites sur mes devoirs envers Dieu me frappe
d'une manière nouvelle. Jusqu'ici je priais pour suivre vos conseils; je
m'y soumettais pour vous plaire: aujourd'hui je trouve en moi un
sentiment nouveau; j'aime véritablement le Seigneur; mon cœur éprouve,
à la pensée de Dieu, un attendrissement pareil à celui que réveille chez
moi votre souvenir ou celui de mon père. Seulement, comme c'est une
chose à laquelle je ne suis pas accoutumé, et sans doute aussi parce que
l'idée de Dieu est grande et redoutable, mon amour pour lui est mêlé
d'une crainte profonde, qui me trouble, mais que je suis heureux de
ressentir. C'est à vous, mon grand-père, que je dois ces dispositions
favorables, et je n'ose plus regretter l'accident qui nous arrête ici.
Après avoir tenu ces discours et beaucoup d'autres pareils, nous nous
sommes embrassés, et nous avons gardé longtemps le silence. Je n'avais
jamais senti une joie si douce et si forte. Ainsi Dieu sait changer le
mal en bien; on est heureux d'être affligé; on bénit l'épreuve et Celui
qui l'envoie.
Seigneur, vous m'avez approché de vous par la souffrance; ne permettez
pas que je vous oublie, si la souffrance vient à cesser! Comme vous
m'enseignez aujourd'hui la résignation, inspirez-moi plus tard la
reconnaissance!
Le 27 Novembre.
Toujours la neige! Il est rare, dans cette saison, d'en voir tomber une
si grande quantité, même sur les montagnes. Malgré cela, je ne cessais
pas d'être étonné que mon père ne fût pas venu à notre secours, et je
continuais d'en exprimer ma surprise. Jusqu'ici mon grand-père n'avait
pu se résoudre à me laisser voir son inquiétude; notre conversation
d'aujourd'hui m'a fait connaître qu'il n'est pas moins alarmé que moi.
--En effet, lui disais-je, cette neige n'est pas survenue tout d'un
coup; le premier, le second et même le troisième jour de notre
captivité, on aurait pu, à ce qu'il me semble, ouvrir un chemin jusqu'à
nous.
--Je suis bien sûr, a dit mon grand-père, que François aura fait tout ce
qu'il a pu; mais peut-être n'a-t-il pas réussi à faire partager ses
craintes à nos amis et à nos voisins, et il ne pouvait pas nous délivrer
tout seul.
--Vous croyez que, pouvant nous tirer d'ici, on nous y aurait laissés,
au risque de nous trouver morts au printemps? Est-ce que nos voisins
auraient moins d'humanité que ces gens dont on parle quelquefois dans le
journal, et qui entreprennent les plus rudes travaux, même au péril de
leur vie, pour sauver des malheureux enfouis dans une mine, dans un
puits ou sous les décombres d'un souterrain?
--Je conviens que notre position est triste, mon cher Louis; mais enfin
on sait que nous avons un abri et quelques provisions.
--Mais on sait aussi que cela peut nous manquer; que vous êtes âgé et
infirme, et que je n'ai pas encore les forces d'un homme: on doit avoir
pitié de nous.
--On aura fait quelques tentatives, et l'on aura trouvé l'exécution trop
difficile.
--Cependant, lorsqu'il faut ouvrir la grande route, encombrée par la
neige, et faire dans toute sa longueur un large chemin aux voitures, on
en vient à bout, et cela se voit presque tous les hivers.
--Mais c'est le gouvernement qui ordonne ces travaux pour le service
public, et cela coûte beaucoup d'argent.
--Quoi donc? Ce qu'on fait pour la commodité des voyageurs, on ne le
ferait pas pour sauver deux malheureux en danger de la vie? Je
trouverais cela bien cruel.
--Le gouvernement ignore sans doute que nous sommes ici.
--Mon père n'aura pas manqué de faire du bruit, et d'appeler tout le
monde à notre secours.
Voilà ce que nous disions l'un et l'autre, et grand-papa ayant fait
silence, j'ai ajouté, en lui prenant les mains:
--Ne me cachez rien, je vous en prie. N'est-il pas vrai que vous êtes
inquiet comme moi? Parlez-moi franchement. Depuis que je sais me
résigner à la volonté de Dieu, je ne suis plus indigne de votre
confiance: faites-moi part de vos suppositions, et ne me laissez pas
plus longtemps livré aux miennes. J'aime mieux entrevoir plus clairement
mon malheur, et savoir là-dessus tout ce que vous pensez.
--Eh bien! mon pauvre Louis, je te l'avoue, je crains qu'un accident
n'ait surpris ton père. Il faut bien te le dire; d'ailleurs, tu m'as
pénétré. Je n'en reste pas moins dans le plus grand embarras; car, à son
défaut, d'autres personnes ont dû penser à nous.
Alors je me suis mis à pleurer et à sangloter. Grand-papa m'a laissé
quelque temps livré à ma douleur. Nous étions devant le feu qui
s'éteignait. Nous sommes ainsi restés assez tard dans les ténèbres; mon
grand-père tenait une de mes mains dans les siennes, et la pressait de
temps en temps.
--Je t'ai dit mes craintes, a-t-il enfin ajouté. Ne veux-tu pas que je
te dise aussi mes espérances? Nous ne saurions tout imaginer. Le pouvoir
de l'Éternel surpasse toute intelligence. Ne te laisse pas abattre, et
conserve-toi pour ton père ou pour ton aïeul.
Le 28 Novembre.
Nous avons calculé, aussi exactement que possible, combien notre lampe
brûle d'huile ou de graisse en un jour, et nous avons reconnu que, si
nous la laissions allumée douze heures par jour, nos provisions seraient
épuisées en un mois. Nous avons donc résolu de nous réduire à trois
heures d'éclairage. La lueur du foyer nous en tiendra lieu quelquefois;
mais il faudra nous donner ce plaisir avec ménagement, et c'est dommage,
car le bois de sapin produit un feu brillant dont j'aime le pétillement
et l'éclat. Pendant que la lampe ne brûle pas, nous causons. Mon
grand-père a toujours quelque chose d'intéressant à me dire, et je
sortirai d'ici, pour peu que notre captivité se prolonge, bien plus
instruit que je n'étais. Il y a plusieurs années qu'il ne peut guère
travailler; il a passé ce temps à lire de bons livres, qu'un riche
voisin lui prêtait: aujourd'hui je profite de ses lectures. Il me fait
aussi quelques leçons. Une de celles qui abrégent le mieux la journée
sont les exercices de calcul de tête. Il me propose de petits problèmes,
et c'est à qui les aura résolus le premier. Quand l'un de nous est prêt
à donner la solution, il avertit l'autre, et nous nous servons de
contrôle. De cette façon, une heure ou deux sont bientôt passées.
L'émulation s'en mêle. D'abord, mon grand-père avait l'avantage sur moi,
au point que, pour ne pas me décourager, il me laissait croire qu'il
cherchait encore la solution, quand il l'avait déjà trouvée. Au bout de
quelques expériences, mon attention s'est fortifiée, et il assure que ce
n'est rien auprès de ce que je peux encore gagner.
Le 29 Novembre.
Mon journal m'amène à une date que je ne peux oublier: c'est le 29
novembre que j'ai perdu ma mère; il y a de cela quatre ans. L'année
dernière, ce jour était un dimanche. Après être sorti de l'église, j'ai
été avec mon père faire le tour du cimetière, et nous nous sommes
arrêtés quelques moments devant la tombe où repose la dépouille de notre
meilleure amie. L'herbe n'était pas encore flétrie par le froid;
quelques marguerites avaient refleuri, comme il arrive souvent. Il me
semble que je les vois encore s'agiter au souffle du vent, comme pour
nous saluer, et nous remercier de notre visite. Nous sommes restés ainsi
longtemps sans rien dire, des lèvres du moins, car nos mains, qui se
pressaient, en disaient plus que toutes les paroles n'auraient pu faire.
Je n'ai pas assez vécu avec ma mère pour avoir pu connaître toutes ses
vertus; mais les souvenirs qu'elle a laissés dans notre maison
m'apprennent toujours mieux la grandeur de la perte que j'ai faite.
Depuis que ma mère est morte, je ne crois pas que mon père ait passé un
jour sans me parler d'elle. Quelquefois il me regarde, et démêle sa
ressemblance sur mon visage, ou, si je lui parle, au lieu de me
répondre: "Il me semble, dit-il, que c'est elle que j'entends."
Maintenant mon grand-père, qui me voit séparé de tous les deux, a la
bonté de les rappeler sans cesse dans nos entretiens. Il me conte ce
qui s'est passé chez nous avant ma naissance et depuis, avant que j'aie
pu me connaître moi-même et connaître mes parents. Ah! quand il est sur
ce sujet, je n'ai pas besoin d'autres distractions; nous pouvons
éteindre la lampe et attendre sans impatience l'heure du repos. Tout ce
qu'il me dit, à quoi il n'aurait pas songé peut-être sans notre
accident, se grave pour toujours dans ma mémoire.
Ainsi donc j'ai fait longtemps la joie de mes parents sans le savoir et
sans y penser! Je leur ai fait des caresses dont je ne me souviens plus;
je leur ai dit, sans me rappeler ni l'occasion ni le moment, des paroles
enfantines auxquelles ils prenaient un vif plaisir! C'était là tout le
prix de leurs soins et de leurs veilles. A ce sujet mon grand-père me
disait: