DANS L'ABRI-CAVERNE

Je me jette vers toi et il me semble aussi que tu te jettes

vers moi

Une force part de nous qui est un feu solide qui nous

soude

Et puis il y a aussi une contradiction qui fait que nous

ne pouvons nous apercevoir

En face de moi la paroi de craie s'effrite

Il y a des cassures

De longues traces d'outils traces lisses et qui semblent

être faites dans de la stéarine

Des coins de cassures sont arrachés par le passage des

types de ma pièce

Moi j'ai ce soir une âme qui s'est creusée qui est vide

On dirait qu'on y tombe sans cesse et sans trouver de

fond

Et qu'il n'y a rien pour se raccrocher

Ce qui y tombe et qui vit c'est une sorte d'êtres laids

qui me font mal et qui y viennent de je ne sais où

Oui je crois qu'ils viennent de la vie d'une sorte de vie

qui est dans l'avenir dans l'avenir brut qu'on n'a pu

encore cultiver ou élever ou humaniser

Dans ce grand vide de mon âme il manque un soleil il

manque ce qui éclaire

C'est aujourd'hui c'est ce soir et non toujours

Heureusement que ce n'est que ce soir

Les autres jours je me rattache à toi

Les autres jours je me console de la solitude et de toutes

les horreurs

En imaginant ta beauté

Pour l'élever au-dessus de l'univers extasié

Puis je pense que je l'imagine en vain

Je ne la connais par aucun sens

Ni même par les mots

Et mon goût de la beauté est-il donc aussi vain

Existe-tu mon amour

Où n'es-tu qu'une entité que j'ai créée sans le vouloir

Pour peupler la solitude

Es-tu une de ces déesses comme celles que les Grecs

avaient douées pour moins s'ennuyer

Je t'adore ô ma déesse exquise même si tu n'es que

dans mon imagination

Calligrammes: Poèmes de la paix et de la guerre (1913-1916) · 第 80 / 155 题