Avec son chauffeur nous étions trois

Nous dîmes adieu à toute une époque

Des géants furieux se dressaient sur l'Europe

Les aigles quittaient leur aire attendant le soleil

Les poissons voraces montaient des abîmes

Les peuples accouraient pour se connaître à fond

Les morts tremblaient de peur dans leurs sombres

demeures

Les chiens aboyaient vers là-bas où étaient les frontières

Je m'en allais portant en moi toutes ces armées qui se

battaient

Je les sentais monter en moi et s'étaler les contrées où

elles serpentaient

Avec les forêts les villages heureux de la Belgique

Francorchamps avec l'Eau Rouge et les pouhons

Région par où se font toujours les invasions

Artères ferroviaires où ceux qui s'en allaient mourir

Saluaient encore une fois la vie colorée

Océans profonds où remuaient les monstres

Dans les vieilles carcasses naufragées

Hauteurs inimaginables où l'homme combat

Plus haut que l'aigle ne plane

L'homme y combat contre l'homme

Et descend tout à coup comme une étoile filante

Je sentais en moi des êtres neufs pleins de dextérité

Bâtir et aussi agencer un univers nouveau

Un marchand d'une opulence inouïe et d'une taille

prodigieuse

Disposait un étalage extraordinaire

Et des bergers gigantesques menaient

De grands troupeaux muets qui broutaient les paroles

Et contre lesquels aboyaient tous les chiens sur la route

Et quand après avoir passé l'après-midi

Par Fontainebleau

[Illustration: La petite Auto.]

Nous arrivâmes à Paris

Au moment où l'on affichait la mobilisation

Nous comprîmes mon camarade et moi

Que la petite auto nous avait conduits dans une époque

Nouvelle

Et bien qu'étant déjà tous deux des hommes mûrs

Nous venions cependant de naître

[Illustration: La mandoline, l'œillet et le bambou.]

Calligrammes: Poèmes de la paix et de la guerre (1913-1916) · 第 37 / 155 题