La bande de Sérébrany avait déjà fait plusieurs journées. Un soir, elle
s'arrêta pour passer la nuit, au carrefour d'où partait la route
conduisant au monastère; le prince quitta ses gens et s'achemina seul à
la rencontre de Michée, qui lui avait promis de lui apporter des
nouvelles d'Hélène. Il marcha toute la nuit sans s'arrêter; au point du
jour, il se trouva à un nouveau carrefour où il vit un brasier à moitié
éteint et Michée assis à côté. Deux chevaux tout sellés paissaient tout
auprès.
En entendant le pas d'un cheval, Michée se redressa vivement.--C'est
toi, mon seigneur, s'écria-t-il en reconnaissant son maître, ne va pas
plus loin, retourne sur tes pas; il n'y a plus rien à faire!
--Qu'est-il arrivé? demanda Sérébrany plein d'angoisse.
--Tout est fini, seigneur, Dieu n'a pas voulu nous donner le bonheur.
Sérébrany sauta à bas de son cheval.--Parle, dit-il, qu'est-il arrivé à
Hélène?
Le vieillard se taisait.--Mais qu'est-il donc arrivé? reprit Sérébrany,
pâle de terreur.
--Il n'y a plus d'Hélène, dit tristement Michée, il y a la soeur
Eudoxie.
Sérébrany chancela et s'appuya sur un arbre pour ne pas tomber. Michée
le regardait d'un air sombre et désespéré.
--Il n'y a plus rien à faire, la volonté de Dieu s'est accomplie! Il
paraît que nous ne sommes pas nés sous une heureuse étoile.
--Raconte-moi tout, dit Sérébrany, en se raidissant contre son malheur,
ne me ménage pas. Quand a-t-elle pris le voile?
--Lorsqu'elle a reçu la nouvelle du supplice de Morozof, lorsqu'on a
reçu au couvent la liste des suppliciés pour lesquels le Tzar exigeait
des prières, la veille enfin du jour où je suis arrivé auprès d'elle.
--L'as-tu vue?
--Oui.
Sérébrany voulut parler, mais les paroles expirèrent sur ses lèvres.
--Je ne l'ai vue qu'une seconde, ajouta Michée; elle avait d'abord
refusé de me voir.
--Que t'a-t-elle chargé de me dire? fit Sérébrany avec effort.
--De prier pour elle.
--Et puis?
--Et puis, rien.
--Michée, dit le prince, après un court silence, mène-moi au couvent; je
veux lui dire adieu.
Le vieillard secoua la tête.--Pourquoi la voir, Batiouchka, ne la
trouble plus davantage; elle est maintenant une chose sacrée. Retournons
plutôt et marchons droit sur Jizdra.
--Je ne puis, dit Sérébrany.
Michée secoua de nouveau la tête et lui amena un de ses chevaux.
--Prends celui-ci, dit-il, le tien est tout couvert d'écume.
Et ils prirent en silence le chemin du monastère. La route suivait la
forêt. Les cavaliers entendirent bientôt le bruit de l'eau et aperçurent
un ruisseau qui se frayait un chemin à travers les roseaux.
--Reconnais-tu cet endroit? demanda tristement Michée. Sérébrany leva la
tête et vit les traces d'un récent incendie. Çà et là, la terre venait
d'être profondément remuée: des restes de maison, une roue brisée
indiquaient qu'un moulin avait dû exister à cette place.
--Lorsqu'ils ont arrêté le sorcier, dit Michée, ils ont détruit sa
tanière. Ils espéraient y découvrir un trésor.
Sérébrany jeta un regard indifférent sur ces ruines et tout deux
poursuivirent leur route en silence. Au bout de quelques heures de
marche, la forêt devint plus claire. Une enceinte blanche se montra à
travers les arbres et le monastère apparut au milieu d'une prairie. A
l'encontre des bâtiments de ce genre, il n'était pas bâti sur une
éminence. De ses fenêtres étroites et grillées, on n'apercevait pas de
vastes dépendances: le regard ne rencontrait partout que des troncs de
sapins et leur sombre verdure enlaçait les murs de la maison; les
environs étaient tristes et déserts, la communauté semblait pauvre.
Les deux cavaliers descendirent de cheval et frappèrent à la porte. Au
bout de quelques minutes, on entendit le bruit d'un trousseau de clefs.
--Gloire à Notre-Seigneur Jésus-Christ! dit Michée à voix basse.
--Dans tous les siècles des siècles, répondit la soeur portière en
ouvrant un judas. Que demandez-vous?
--La soeur Eudoxie, dit à demi-voix Michée qui craignait de raviver les
douleurs de son maître en prononçant trop distinctement ce nom. Tu me
connais, car j'ai été ici il n'y a pas longtemps.
--Je ne puis te connaître, répondit la soeur, car je ne suis chargée que
de ce matin de la porte où était auparavant soeur Agnès... Et la nonne
considérait avec crainte les arrivants.
--Cela ne fait rien, continua Michée, laisse-nous entrer. Informe
l'abbesse que le prince Nikita Romanovitch Sérébrany est arrivé.
La portière jeta un regard craintif sur Sérébrany, fit un pas en arrière
et ferma brusquement le judas. On l'entendit s'éloigner précipitamment
en murmurant: Seigneur Jésus-Christ, aie pitié de nous!
--Que signifie cela? pensa l'écuyer. Pourquoi a-t-elle peur de mon
maître?
Il regarda le prince et comprit que son armure couverte de poussière,
son habit déchiré par les ronces, ses yeux inquiets et hagards avaient
pu effrayer la religieuse. L'expression de la figure de Nikita avait
tellement changé que Michée lui-même n'aurait pas reconnu son maître
s'il n'était arrivé avec lui.
Au bout de quelque temps, on entendit de nouveau le pas de la portière.
--Veuillez ne pas nous en vouloir, dit-elle en tremblant à travers la
porte, notre abbesse ne peut pas vous recevoir maintenant; venez plutôt
demain après matines.
--Je ne puis attendre! s'écria Sérébrany, et d'un coup de pied, il
enfonça la clôture et entra dans la cour. Il se trouva en face de
l'abbesse presqu'aussi pâle que lui-même.
--Au nom du Christ notre Sauveur, dit-elle d'une voix tremblante,
arrête-toi... je sais pourquoi tu es venu... mais Dieu punit ceux qui
perdent les âmes et le sang innocent retombera sur ta tête!
--Révérende mère, répondit Sérébrany, ne comprenant rien à cette
terreur, mais trop ému pour être surpris de quelque chose, laisse-moi
voir la soeur Eudoxie. Quand ce ne serait que pour un instant, pour lui
faire mes adieux.
--Lui faire tes adieux! répéta l'abbesse. Tu ne veux réellement que lui
faire tes adieux?
--Laisse-moi lui faire mes adieux, révérende mère, et je donnerai toute
ma fortune à ton monastère.
L'abbesse le regarda avec défiance.
--Tu as pénétré ici de force, dit-elle, tu t'intitules prince et Dieu
sait qui tu es, dans quel but tu es venu... Je sais que les opritchniks
parcourent maintenant les monastères et exterminent les épouses et les
soeurs des hommes justes qu'on a récemment suppliciés à Moscou... La
soeur Eudoxie est veuve d'un boyard supplicié...
--Je ne suis pas un opritchnik, s'écria Sérébrany, j'aurais donné tout
mon sang pour Morozof. Laisse-moi voir la boyarine!
Les traits de Sérébrany reflétaient la loyauté et la franchise.
L'abbesse se rassura et le regarda avec sympathie.
--Je suis coupable à ton égard, dit-elle. Grâce à Jésus-Christ et à sa
Mère Immaculée, je vois maintenant que je me suis trompée; tu n'es pas
un opritchnik. La portière m'a effrayée, je ne songeais qu'à gagner du
temps et à cacher soeur Eudoxie. Les temps sont difficiles; ceux qui
sont tombés en disgrâce auprès du Tzar ne peuvent même pas trouver un
refuge dans les monastères. Mais, grâce à Dieu, je me suis trompée. Si
tu es un ami ou un parent de Morozof, je te conduirai auprès de sa
veuve. Suis-moi, sa cellule est là derrière.
L'abbesse conduisit Sérébrany à travers le jardin vers une cellule
isolée, cachée derrière une touffe d'églantiers et de chèvre-feuilles.
Vêtue de noir, couverte d'un voile, Hélène était assise sur un banc
devant la porte. Les rayons du soleil couchant l'éclairaient à travers
d'épais érables et doraient au-dessus de sa tête les feuilles
jaunissantes. L'été tirait à sa fin; les dernières fleurs des églantiers
s'effeuillaient; la robe noire de la recluse était couverte de leurs
pétales vermeils. Hélène contemplait mélancoliquement la chute lente et
monotone des feuilles d'érable jaunies; c'est à peine si elle entendit
le bruit des pas qui approchaient.
Levant la tête, elle vit l'abbesse et fit un pas à sa rencontre; mais,
en reconnaissant tout à coup Sérébrany, elle poussa un cri, appuya les
mains sur son coeur et retomba épuisée sur le banc.
--N'aie pas peur, mon enfant, dit l'abbesse d'un ton caressant; c'est
quelqu'un que tu connais, un ami de ton défunt époux qui est venu exprès
pour prendre congé de toi.
Hélène ne put répondre. Elle tremblait et regardait avec frayeur le
prince. Tous deux demeurèrent longtemps silencieux.
--C'est ainsi, dit enfin Sérébrany, que nous étions destinés à nous
revoir!
--Nous ne pouvions nous revoir autrement, dit à peine intelligiblement
Hélène.
--Pourquoi ne m'as-tu pas attendu, Hélène Dmitriévna?
--Si je t'avais attendu, murmura-t-elle, je n'aurais pas eu assez de
force... tu ne m'aurais pas laissée... j'en ai bien assez comme cela à
me reprocher...
Nouveau silence. Le coeur de Sérébrany battait violemment.--Hélène
Dmitriévna, dit-il d'une voix entrecoupée par l'émotion, je viens te
faire un éternel adieu. Laisse-moi voir une dernière fois tes yeux, lève
ton voile.
Hélène souleva de sa main amaigrie le voile noir qui couvrait le haut de
son visage et le prince revit ses yeux calmes mais rougis par les
larmes, voilés par l'insomnie et la souffrance.
--Adieu, Hélène, s'écria-t-il, adieu pour toujours! Dieu veuille me
faire oublier que nous aurions pu être heureux!
--Non, Nikita Romanovitch, dit tristement Hélène, le bonheur n'a pas été
fait pour nous. Le sang de Droujina Andréevitch nous en sépare. Je suis
cause qu'il est tombé en disgrâce, qu'il est mort. Jamais nous n'aurions
pu être heureux. Et qui est-ce qui peut l'être maintenant?
--Oui, répéta Sérébrany, qui est-ce qui peut être heureux maintenant?
Dieu n'est pas clément aujourd'hui pour la sainte Russie. Cependant,
jamais je n'aurais pensé que, vivants, nous pussions ainsi nous séparer
pour toujours!
--Pas pour toujours, reprit Hélène avec un triste sourire, mais
seulement ici-bas, pour cette vie. Cela devait être ainsi. Il ne nous
convenait pas d'avoir une seule joie lorsque le pays tout entier est
aussi malheureux.
--Pourquoi, dit Sérébrany d'un air sombre, n'ai-je pas été tué par les
Tatars? pourquoi le Tzar ne m'a-t-il pas fait trancher la tête lorsque
je la lui ai apportée? Que me reste-t-il donc à faire dans ce monde?
--A porter ta croix, Nikita, comme je porte la mienne. Ton lot est plus
léger que le mien. Tu peux défendre la patrie, je ne puis que prier pour
toi et pleurer mes fautes.
--La patrie, s'écria Sérébrany, où est-elle cette patrie et contre qui
la défendre? Ce ne sont pas les Tatars, mais le Tzar qui la perd. Mes
idées se brouillent, Hélène Dmitriévna; toi seule tu soutenais encore ma
raison; maintenant tout est ténèbres autour de moi, je ne distingue plus
la vérité du mensonge. Tout ce qui est bon périt, tout ce qui est
méchant triomphe. Bien des fois Kourbski me vient à l'esprit. Tant que
j'avais un but dans la vie, je chassais loin de moi ces coupables
pensées; maintenant, je n'ai plus de but, je n'ai plus de forces, ma
raison s'obscurcit...
--Dieu t'éclairera, Nikita Romanovitch; si ton bonheur est perdu, ce
n'est pas une raison pour trahir ou abandonner ton pays. Dieu nous
envoie cette épreuve afin que nous puissions nous retrouver dans un
monde meilleur. Ne te démens pas.
Sérébrany baissa la tête. Son indignation fit place au sentiment du
devoir dans lequel il avait été élevé et qu'il maintenait pur dans son
coeur, lors même que la force lui manquait pour s'y soumettre.
--Porte ta croix, reprit Hélène, va où le Tzar t'envoie. Tu as refusé
d'entrer dans les opritchniks, ta conscience doit donc être tranquille.
Va combattre les ennemis de la Russie; je ne cesserai de prier pour toi
jusqu'à ma dernière heure.
--Adieu donc, Hélène, adieu ma soeur!
Le regard d'Hélène resta calme en face des terribles émotions de
Nikita.--Adieu, répéta-t-elle, et, baissant son voile, elle se retira
précipitamment dans sa cellule.
Les vêpres sonnèrent. Sérébrany resta longtemps les yeux fixés sur
l'endroit où avait disparu Hélène. Il n'entendit pas ce que lui disait
l'abbesse, il ne sentit pas qu'elle le prit par le bras et l'emmena
jusqu'à la porte d'entrée. Il monta silencieusement à cheval et reprit,
en compagnie de Michée, la route de la forêt. La cloche du monastère le
fit enfin sortir de cet engourdissement moral. Il comprit toute la
profondeur de son malheur. Ce tintement déchirait son coeur, mais il
l'écoutait avec bonheur comme s'il lui apportait les adieux d'Hélène; et
lorsque ces sons cadencés, ne formant plus à distance qu'un bruit vague,
expirèrent dans l'air du soir, il lui sembla qu'on venait de lui
arracher l'âme et il fut saisi par le sentiment de son irrémédiable
isolement...
Le lendemain, le détachement de Sérébrany s'enfonçait de plus en plus
dans la forêt de Briansk; le prince marchait à sa tête; Michée le
suivait de loin, n'osant pas interrompre son silence.
Sérébrany avait la tête baissée; cependant, au milieu de ses sombres
pensées, un sentiment consolant lui apparaissait à l'horizon. C'était la
conviction qu'il avait toujours rempli son devoir dans la mesure de ses
forces, qu'il avait toujours suivi le droit chemin sans en avoir jamais
intentionnellement dévié. C'est là un sentiment précieux qui, au milieu
des peines et des tristesses de cette vie, se cache comme un trésor
inviolable dans le coeur de l'honnête homme et en comparaison duquel
tous les biens de ce monde, tout ce qui constitue le but des ambitions
humaines n'est que poussière et néant.
Cette profonde conviction d'avoir accompli son devoir soutenait
Sérébrany. En repassant les moindres détails de ses adieux avec Hélène,
en se rappelant chacune de ses paroles, il trouvait une triste
consolation dans cette pensée qu'il eût été honteux pour lui d'être seul
heureux à l'époque épouvantable qu'on traversait, qu'il valait mieux
qu'il portât avec tous ses frères sa part dans l'infortune générale. Les
paroles de Godounof lui revinrent à l'esprit, il sourit avec amertume au
souvenir de l'assurance avec laquelle son ami lui avait parlé de sa
connaissance du coeur humain. «Il paraît, pensa-t-il, que Boris ne peut
pas tout deviner. Les affaires de l'État, le coeur du Tzar lui sont
connus; il sait d'avance ce que dira Maliouta, ce que fera tel ou tel
opritchnik, mais le coeur, le sentiment de ceux qui sont désintéressés
ne sont pour lui que ténèbres.» Et involontairement il se souvint aussi
de Maxime et songea que son frère adoptif lui aurait autrement parlé. Il
ne lui aurait pas dit: «Elle t'attendra»; mais «presse-toi, tue ton
cheval, arrête-la pendant qu'il en est encore temps.» Au souvenir de
Maxime, son isolement lui parut encore plus cruel, car il savait que
personne ne pouvait, comme Maxime, sympathiser avec lui, combler par une
tendre amitié le vide de son âme, lui expliquer bien des choses qu'il ne
comprenait que vaguement et que, dans les préoccupations de la vie, il
ne savait pas envisager d'une manière nette et résolue...
Sérébrany marchait la tête baissée, les rênes sur le cou de son cheval,
à travers la forêt aussi sombre que ses pensées. Le silence n'était
troublé que par le pas cadencé des brigands. Les sauvages habitants du
lieu, peu habitués à redouter l'homme dans ces endroits inhabités, ne se
cachaient point à la vue de la troupe; ils grimpaient lestement sur les
hautes branches et la regardaient passer avec curiosité; des oiseaux aux
couleurs variées se cramponnaient à l'écorce rugueuse des arbres,
tournaient leurs têtes rouges du côté des brigands et recommençaient à
frapper de leurs becs contre le bois sec.
Frappé de la majesté de cette solitude, un bandit entonna à demi-voix
une chanson traînante; ses camarades l'accompagnèrent; bientôt toutes
les voix s'unirent en un choeur dont les sonores mélodies se
répercutaient au loin sous la sombre voûte des arbres.
On pourrait terminer ici ce lamentable récit, mais il reste à dire ce
qui est advenu des autres personnages qui ont peut-être partagé avec
Sérébrany l'intérêt du lecteur. Nous entendrons encore parler de Nikita
à la fin de ce drame; mais pour cela il faut sauter par dessus dix-sept
lourdes années et nous transporter, d'un bond, à Moscou à l'époque
glorieuse de la conquête de la Sibérie.