LE DÉPART DE LA SLOBODA.

Godounof proposa à Sérébrany de demeurer chez lui jusqu'à son entrée en

campagne. Cette fois l'invitation était sincère, car Boris, auquel

aucune parole ni aucun mouvement du Tzar n'échappait, s'était convaincu

qu'il n'y avait aucun orage dans l'horizon et qu'Ivan se bornerait à de

la froideur vis-à-vis de Sérébrany.

Fidèle à la promesse qu'il avait faite à Maxime, Sérébrany se rendit, en

quittant le palais, chez la mère de son frère d'adoption et lui remit sa

croix. Maliouta était absent, la bonne vieille avait déjà appris la mort

de son fils; elle accueillit Sérébrany comme un parent; elle n'osa

pourtant pas le retenir, redoutant le retour de son mari; elle le

reconduisit jusqu'au perron et lui donna sa bénédiction comme s'il eût

été son propre fils.

Le soir, lorsque Godounof eut conduit son hôte dans sa chambre et lui

eut souhaité une bonne nuit, Michée s'abandonna à la joie d'avoir

retrouvé son maître.

--Enfin, boyard, dit-il, le soleil a lui pour moi après bien des jours

de ténèbres! Depuis que tu as été arrêté, il me semble n'avoir pas vu la

lumière du bon Dieu. Je n'ai fait qu'aller et venir entre Moscou et la

Sloboda dans l'espoir d'avoir de tes nouvelles. Lorsque j'appris ce

matin que tu étais de retour avec ces aventuriers, je me suis mis à

courir vers la place du palais aussi vite que mes vieilles jambes me le

permettaient, mais le Tzar était déjà sur le perron. Je suis parvenu à

fendre la foule, j'allais toucher le pan de ton habit lorsque le Tzar

m'a aperçu. Ai-je eu peur, mon Dieu! De ma vie je ne l'oublierai jamais!

Je ferai dire demain deux _Te Deum_, l'un pour la conservation de ta

santé, l'autre pour remercier Dieu de m'avoir préservé de cette vieille

sorcière, de n'avoir pas permis qu'une telle infamie s'accomplît.

Et Michée se mit à raconter longuement tout ce qui lui était arrivé

depuis le pillage de la maison de Morozof; comment il avait été trouver

Persten; comment, de retour au moulin, il y avait rencontré Hélène

Dmitriévna et s'était chargé de la conduire dans la propriété de son

époux.

Les nombreuses digressions de Michée agaçaient Sérébrany.

--Je ne suis pas aveugle, Nikita Romanovitch, disait le vieillard, je me

tais, mais je sais tout. J'avoue que tes visites chez Droujina

Andréevitch me déplaisaient souverainement. «Il n'en résultera rien de

bon,» me disais-je à moi-même. J'avais honte pour toi de te voir assis à

la même table que lui, en vous voyant boire à la même coupe. Tu me

comprends, n'est-ce pas? Je n'ignore pas que ce n'est pas ta faute; on

ne sait pas comment ces sortes de choses vous empoignent, mais c'était

un péché vis-à-vis de Morozof. Maintenant, c'est autre chose; elle n'a

plus à répondre de ses actions devant son mari, dont le bon Dieu a

l'âme. Puis, elle est trop jeune, la colombe, pour rester veuve.

--Cesse tes reproches, Michée, dit Sérébrany avec humeur, dis-moi vite

où elle est et ce qui lui est arrivé.

--Attends, Batiouchka, laisse-moi t'informer de tout cela avec ordre.

Vois-tu, lorsque revenant de chez le brigand, je retournai au moulin, le

meunier me dit: «L'oiseau féerique est tombé dans ma cage, porte-le au

Tzar de Dalmatie!» Je ne compris pas d'abord de quel oiseau et de quelle

Dalmatie il voulait parler, mais lorsqu'il me montra la boyarine, je

devinai que c'était d'elle qu'il s'agissait. Nous voilà en route avec

elle pour le domaine de Droujina Andréevitch. Tout d'abord, elle n'avait

ni bouche ni yeux; elle se décida pourtant à me demander des nouvelles

de son mari, puis des tiennes, comme si cela avait été par hasard.

Rêveries de femmes, que tout cela! Je lui dis tout ce que je savais;

cela la rendit toute triste, la pauvre chère dame; elle ne dit plus un

seul mot durant le reste du trajet. Je remarquai qu'en approchant de la

terre de Morozof, elle s'inquiétait. «Qu'as-tu donc?» lui demandai-je.

Cette question la fit fondre en larmes. J'essayai de la consoler. «Ne te

chagrine pas, lui dis-je, Morozof se porte bien.» Au nom de Morozof,

elle se mit à pleurer encore davantage. Je la regardai et ne sus plus

que lui dire. «Le prince Nikita est, il est vrai, en prison,

continuai-je, mais probablement il se porte aussi très-bien.» Je sentais

que je parlais à tort et à travers, mais il fallait bien dire quelque

chose. Lorsque j'eus prononcé ton nom, elle arrêta brusquement son

cheval. «Non, dit-elle, je ne puis aller dans la propriété de mon

mari.--Mais où veux-tu donc aller? lui demandai-je.--Vois-tu ces croix

dorées briller au-dessus de la forêt?--Oui, je les vois.--C'est un

monastère de femmes, dit-elle, je le connais, menez-y moi.» Je fis tout

mon possible pour la détourner de son projet, mais elle ne voulut pas en

démordre. «J'y resterai une huitaine de jours, j'y prierai Dieu, j'en

informerai Droujina Andréevitch, il m'enverra chercher.» Toute

résistance était inutile; je la conduisis au monastère et je l'y ai

laissée entre les mains de l'abbesse.

--Combien y a-t-il d'ici à ce monastère? demanda Sérébrany.

--Il est à une quarantaine de verstes du moulin; de Moscou, cela doit

être un peu plus loin. Du reste, c'est presque sur notre chemin en

allant à Jizdra.

--Michée, dit Sérébrany, rends-moi un service. Je ne puis quitter la

Sloboda avant demain matin; mes hommes doivent prêter serment au Tzar,

mais toi, tu peux partir cette nuit; va trouver la boyarine, raconte-lui

tout, demande-lui de me recevoir, insiste surtout pour qu'elle ne se

décide à rien avant de m'avoir vu.

--J'entends, Batiouchka, mais de quoi as-tu peur? qu'elle prenne le

voile? cela n'arrivera pas. Un an s'écoulera, elle pleurera, c'est

naturel, c'est indispensable, comment ne pas pleurer Droujina

Andréevitch, que Dieu ait son âme! puis au bout d'un an, nous fêterons

votre mariage: on ne peut pas pleurer un siècle.

Cette même nuit, Michée partit pour le monastère et dès l'aube Sérébrany

alla prendre congé de Godounof. Boris était déjà rentré des matines,

auxquelles il assistait régulièrement avec le Tzar.

--Comment, te voilà déjà debout? prince, lui dit-il. C'est bon pour nous

autres ermites, mais après la journée d'hier tu aurais pu te reposer.

Aurais-tu été mal chez moi?

Et le fin regard de Godounof laissait comprendre qu'il devinait la cause

de l'insomnie du prince.

L'aménité de Boris, le sincère intérêt qu'il lui avait montré, les

services qu'il lui avait rendus, surtout sa dissemblance avec les autres

courtisans attiraient vers lui Nikita Romanovitch. Il s'ouvrit avec lui

touchant Hélène.

--Je sais tout cela depuis longtemps, dit en souriant Boris; j'ai deviné

tout cela à ta façon de regarder Viazemski. Et lorsque je faisais tomber

la conversation sur Morozof, tu n'en parlais qu'à contre-coeur, quoique

vous fussiez fort liés. Tu ne sais pas dissimuler, prince; tout ce que

tu penses se reflète immédiatement sur ton visage. Ta parole est aussi

par trop franche; permets-moi de te le faire observer. J'ai tremblé pour

toi lorsque hier tu as si formellement refusé au Tzar d'entrer dans les

opritchniks.

--Et que pouvais-je lui répondre?

--Il fallait le remercier et accepter cette faveur.

--Tu plaisantes, Boris Féodorovitch! Comment le remercier pour une

pareille proposition? toi-même fais-tu partie des opritchniks?

--Pour moi, c'est autre chose, prince; je sais ce que je fais; je ne

m'oppose jamais à la volonté du Tzar, mais je me suis posé sur un tel

pied, qu'il ne me proposera jamais de m'enrôler dans les opritchniks. En

acceptant le poste de Viazemski, en devenant le capitaine des gardes du

Tzar et en même temps son favori, tu aurais rendu un immense service au

pays tout entier. Nous aurions réuni nos efforts, nous aurions fini par

faire licencier les opritchniks.

--Jamais je n'y serais parvenu, Boris; tu dis toi-même que toutes mes

pensées se lisent sur ma figure.

--C'est parce que tu ne veux pas te contraindre, prince. Si tu avais pu

faire violence à ta franchise et entrer dans les opritchniks, ne fût-ce

que pour la forme, que n'aurions-nous pas accompli tous deux! Au lieu de

cela qu'arrive-t-il? je demeure seul à me heurter contre les obstacles,

comme un brochet contre la glace; je suis obligé d'épier tout le monde,

de peser chacune de mes paroles. Il y a des moments où j'en perds la

tête, tandis que si nous étions deux auprès du Tzar, notre force serait

doublée. Des hommes comme toi ne se rencontrent pas souvent, prince. Je

te l'avoue franchement, j'avais jeté mes vues sur toi dès notre première

entrevue.

--Je ne vaux rien pour une pareille entreprise, Boris; toutes les fois

que j'ai essayé de me conformer aux habitudes d'autrui, il n'en est rien

résulté de bon. Pour toi, c'est autre chose, tu es fort dans cette

partie. J'avoue que cela me déplaisait au commencement de t'entendre

dire tout le contraire de ce que tu pensais; mais maintenant je conçois

ta tactique et je l'excuse. Mais, si je voulais en faire autant, je ne

le pourrais pas; Dieu ne m'a pas donné cette faculté, il n'y a plus du

reste à parler de tout cela; tu sais que je vais à la frontière.

--Cela ne fait rien, prince, tu battras de nouveau les Tatars, le Tzar

t'appellera de nouveau auprès de lui. Tu ne peux plus être son capitaine

des gardes, mais tu pourrais toujours te laisser inscrire dans les

opritchniks. Quand même tu n'aurais pas l'occasion de battre les Tatars,

il faut bien que tu retournes à Moscou, lorsque le temps du veuvage

d'Hélène sera passé. Ne crains pas qu'elle prenne le voile, laisse-lui

le temps de sécher ses larmes et, si tu le veux, je serai ton garçon

d'honneur.

--Merci, Boris, merci. J'ai vraiment honte de tout ce que tu as fait

pour moi sans que je puisse le reconnaître. Je n'hésiterais pas un

moment à te sacrifier ma vie, s'il le fallait, mais ne me propose pas de

devenir opritchnik ou favori du Tzar. Il faut pour cela ou n'avoir pas

de conscience, ou avoir ton habileté, et moi je n'aurais qu'inutilement

tordu mon âme. A chacun Dieu a tracé sa voie: le vol du faucon n'est pas

le même que celui du cygne, mais cela importe peu, pourvu que chacun

serve la vérité et la justice.

--Alors, tu ne me reproches plus, prince, d'avoir préféré le chemin de

traverse à la grande route?

--C'eût été de ma part un grand péché que de t'adresser un pareil

reproche. Sans me compter, que de bien tu as fait à d'autres! Sans toi,

il en aurait cuit à mes pauvres gens! Aussi le peuple t'aime; tous

mettent en toi leur confiance, tout le pays commence à fixer les yeux

sur toi.

Un léger incarnat colora le teint basané de Godounof et un éclair de

joie brilla dans ses yeux. Ce n'était pas pour lui un mince triomphe que

d'avoir l'approbation d'un homme comme Sérébrany; les éloges qu'il

venait de recevoir lui donnaient la mesure de l'influence qu'il avait

acquise.

--A mon tour, prince, je te remercie. Je ne te demande plus qu'une

chose: puisque tu es décidé à ne pas m'aider, du moins, lorsque tu

entendras mal parler de moi, n'y ajoute pas foi et relève les

calomniateurs.

--Sois tranquille, Boris, je ne permettrai à personne de parler mal de

toi. Mes aventuriers prient déjà Dieu pour la conservation de ta santé

et, lorsqu'ils rentreront chez eux, ils enjoindront à tous les leurs de

prier pour toi. Mais Dieu veuille que tu ne perdes pas la tête au milieu

de ce chaos!

--Dieu protége ceux qui n'ont pas de méchants desseins, dit Godounof en

baissant modestement les yeux. Tout est d'ailleurs entre ses mains. Au

revoir, prince, à bientôt; n'oublie pas que tu m'as promis de m'inviter

à tes noces.

Ils s'embrassèrent cordialement et Sérébrany sortit tout joyeux. Il

avait une haute idée de la perspicacité de Godounof; ses craintes au

sujet d'Hélène se dissipèrent. Bientôt après il quittait la Sloboda à la

tête de sa bande; mais, dès qu'il eut franchi les barrières survint un

incident qui, d'après les idées du temps, devait être considéré comme un

mauvais augure.

La bande fut arrêtée près d'une église par une foule compacte de

mendiants qui, se pressant devant le porche, attendaient sans doute

quelques abondantes aumônes de hauts personnages qui allaient sortir de

l'église. En avançant lentement, Sérébrany entendit les chants de la

messe des morts et voulut savoir qui l'avait ordonnée. On lui répondit

que c'était Maliouta qui faisait célébrer un service pour le repos de

l'âme de son fils Maxime, tué par les Tatars. Au même instant retentit

un grand cri et l'on vit quelques personnes emportant une vieille dame

évanouie; sa figure pâle était inondée de larmes, ses cheveux gris

s'échappaient en désordre d'un petit bonnet de velours. C'était la mère

de Maxime. Derrière elle sortit Maliouta, vêtu d'habits de deuil; son

regard se croisa avec celui de Sérébrany, mais les yeux de Maliouta

n'avaient plus leur expression habituelle de férocité: ils étaient fixes

et mornes. Après avoir fait déposer sa femme sur le portique, il rentra

dans l'église pour assister à la fin de la messe, pendant que Sérébrany

et ses gens passaient, nu-tête et faisant le signe de la croix, devant

la grande porte de l'église à travers laquelle arrivèrent jusqu'à eux

les notes lugubres du _De profundis_.

Ces tristes chants, le souvenir de Maxime impressionnèrent vivement

Sérébrany; mais il se rappela les paroles consolantes de Godounof et

l'émotion produite par la messe des morts s'effaça bientôt de son

esprit. Arrivé à l'angle que décrivait la route en s'enfonçant dans la

forêt, il se retourna du côté de la Sloboda et, lorsque les coupoles

dorées du palais d'Ivan disparurent derrière les arbres, il se sentit

soulagé d'un poids énorme. La matinée était fraîche, le soleil éclatant.

Bien vêtus, bien armés, les ci-devant brigands marchaient d'un pas

résolu derrière Sérébrany, escorté par quelques cavaliers. Une obscurité

verdâtre les enveloppait de tous côtés. Plein d'une impatiente ardeur,

le cheval de Sérébrany arrachait en passant les feuilles des arbres à sa

portée et Bouian, qui ne quittait plus le prince depuis la mort de

Maxime, ouvrait la marche, levant de temps à autre son museau pour

aspirer l'air et dressant ses oreilles chaque fois qu'un son lointain

retentissait dans la forêt.

Ivan le terrible; ou, La Russie au XVIe siècle · 第 85 / 92 题