Le lendemain du départ des ambassadeurs lithuaniens, les habitants de
Moscou virent des préparatifs effrayants.
Une quantité de potences furent élevées sur la grande place du marché au
milieu de Kitay-gorod. Çà et là se dressaient quelques billots. Un peu
plus loin, une immense chaudière en fer était suspendue à une charpente
construite à cet effet. D'un autre côté, on voyait un poteau isolé avec
des chaînes rivées; à son pied, des ouvriers apprêtaient un bûcher.
Entre les gibets étaient éparpillés des engins de tortures inconnues qui
éveillaient dans le peuple des hypothèses pleines d'épouvante et
serraient d'avance le coeur.
Peu à peu, tous ceux qui étaient venus au bazar pour vendre ou acheter,
se dispersèrent terrifiés. Non-seulement la place, mais encore toutes
les rues adjacentes devinrent désertes. Les habitants s'enfermèrent dans
leurs logis en parlant à demi-voix de l'événement qui se préparait. Le
bruit des terribles préparatifs se répandit dans tout Moscou et un
silence de mort régna partout. Les boutiques se fermaient, personne ne
se montrait dans les rues, on n'y entendait que galoper de temps en
temps les courriers du Tzar qui venait de descendre dans son habitation
favorite à l'Arbat. Dans le Kitay-gorod, on n'entendait d'autre bruit
que celui de la hache des charpentiers et la voix des opritchniks qui
dirigeaient leurs travaux. Lorsque vint la nuit, ces bruits cessèrent et
la lune, s'élevant au-dessus des murs crénelés du Kitay-gorod, éclaira
la place déserte, hérissée de pals et de potences. Pas une fenêtre
n'était éclairée, tous les volets étaient hermétiquement clos; c'est à
peine si on distinguait parfois la faible lumière des petites lampes,
brûlant devant les images extérieures des églises. Cependant, personne
ne ferma l'oeil cette nuit: tous priaient en attendant l'aube.
Cette matinée fatale arriva enfin; elle fut inaugurée par le croassement
d'une nuée de corbeaux, qui, pressentant la curée, arrivaient de toutes
parts dans le Kitay-gorod, tournoyaient au-dessus de la place,
couvraient en bandes noires les croix des églises, les crêtes des toits
et les traverses des gibets. Puis, on entendit de loin et se rapprochant
de plus en plus des tambourins et des tymbales et on vit les opritchniks
à cheval, s'avançant cinq de front. Les musiciens les précédaient pour
faire écarter le peuple et faire place au Tzar; mais cette fois ils
avaient beau agiter leurs instruments, on ne voyait nulle part âme qui
vive. Derrière les opritchniks venait le Tzar en personne, à cheval, en
grand costume, le carquois à la selle, l'arc doré derrière le dos. Son
casque était surmonté d'une image représentant le Sauveur, la Mère de
Dieu, saint Jean-Baptiste et plusieurs autres saints. La chabraque de sa
selle étincelait de pierres précieuses; au cou de son cheval était
pendue, sous forme de talisman, une tête de chien. A ses côtés marchait
le Tzarévitch, derrière lui la foule des courtisans, trois par trois,
puis 300 individus condamnés à mort: enchaînés, épuisés par les
tortures, ils pouvaient à peine se traîner, malgré les bourrades des
opritchniks. Un nombreux détachement de cavaliers fermait la marche.
Lorsque le cortége fut entré dans le Kitay-gorod et que toutes les
troupes eurent mis pied à terre autour des gibets, Ivan, sans descendre
de cheval, parcourut la place du regard et remarqua qu'elle était
entièrement vide de spectateurs.
--Qu'on rassemble du monde, dit-il aux opritchniks, que personne ne
craigne rien! Annoncez aux habitants de Moscou que le Tzar supplicie les
traîtres, mais qu'il promet sa faveur aux innocents.
Bientôt la place se remplit, les volets s'ouvrirent et aux fenêtres se
montrèrent des visages pâles et craintifs.
Entre temps, le bûcher placé près de la chaudière fut allumé et les
bourreaux montèrent sur les échafauds.
Ivan ordonna de faire sortir de la foule des condamnés ceux qu'il
considérait comme moins coupables.--Votre amitié et vos rapports avec
les traîtres, dit-il d'une voix claire et retentissante pour être
entendu par tout le peuple, vous ont mérité leur sort, mais, dans la
bonté de mon coeur et par pitié pour vos âmes, je vous fais grâce de la
vie, afin que vous puissiez par la pénitence racheter vos fautes et
prier pour moi, indigne!
Sur un signe du Tzar, ces graciés furent écartés.
--Peuple de Moscou, dit alors Ivan, vous allez assister à des supplices
et des tortures, mais je ne frappe que ceux qui voulaient trahir l'État.
C'est en pleurant que je livre leurs corps aux épreuves, mais je suis le
juge que Dieu a désigné pour vous juger. Il n'y a pas de partialité dans
mes sentences; comme Abraham qui a levé le couteau sur son propre fils,
je sacrifie jusqu'à mes plus proches. Que leur sang retombe sur la tête
de mes ennemis!
Alors on fit avancer en premier lieu le boyard Droujina Andréevitch
Morozof.
Dans son premier accès de rage, Ivan avait résolu de le faire expirer
dans les plus affreuses tortures, mais par suite de la mobilité de son
caractère ou parce qu'il savait que Morozof était généralement aimé et
estimé à Moscou, il changea de résolution et, la veille de l'exécution,
il ordonna que le vieux boyard fût simplement mis à mort.
Un conseiller de la Douma, debout près de l'échafaud, déploya un long
parchemin et lut à haute voix:
--Ci-devant boyard Droujina! tu t'es vanté de vouloir troubler l'État,
d'appeler en Russie le Khan de Crimée, le roi de Lithuanie Sigismond et
toutes sortes de calamités. Tu as insulté, par des paroles méchantes et
mordantes, le Tzar lui-même, grand prince de toutes les Russies et
excité ses bons sujets à la révolte. Tu as mérité un supplice pire que
la mort, mais notre souverain, par souvenir de tes actions d'éclat et
par commisération, daigne faire une exception en ta faveur, t'exempter
des tortures et t'accorder une prompte mort. Tu auras la tête tranchée
et tes biens n'entreront pas dans les apanages de l'État.
Morozof, déjà monté sur l'échafaud, fit le signe de la croix.
--Je me sais innocent devant Dieu et devant le Tzar, répondit-il
tranquillement. Je livre mon âme à Notre-Seigneur Jésus-Christ, je ne
demande au Tzar qu'une seule grâce: que tout ce que je laisse soit
divisé en trois parts, j'en destine la première à l'Église et aux
services pour le repos de mon âme, la seconde aux pauvres, la troisième
à mes fidèles serviteurs. Je donne la liberté à mes serfs. Je pardonne à
ma veuve et la laisse libre de se remarier à son gré.
Après ces paroles, Morozof fit encore le signe de la croix et plaça
lui-même sa tête sur le billot. Un coup sec retentit, la tête de
Droujina Andréevitch roula et son noble sang couvrit les planches de
l'échafaud.
Après cette exécution, les opritchniks amenèrent, à la grande surprise
du peuple, le favori du Tzar, le prince Viazemski, Féodor Basmanof et
son père Alexis que Féodor avait dénoncé à la question.
--Peuple de Moscou, dit Ivan en les montrant du doigt, vous voyez mes
ennemis et les vôtres! Ils avaient oublié leurs serments et vous
pressuraient, sans souci du jugement dernier; ils pillaient,
massacraient le peuple que j'avais confié à leur garde. Ils vont subir
aujourd'hui la peine qu'ils ont méritée.
Viazemski et les deux Basmanof, comme ayant abusé de la confiance du
Tzar, devaient être livrés aux plus atroces tortures. Le conseiller leur
fit lecture de l'arrêt qui les frappait pour avoir voulu, au moyen de
sortiléges, ruiner la santé du Tzar, pour s'être mis en relations avec
des ennemis de l'État et avoir pressuré le pauvre peuple au nom d'Ivan.
Lorsque les bourreaux saisirent Féodor et le firent monter sur
l'échafaud, ils se tourna vers la foule et dit d'une voix éclatante:
Peuple orthodoxe! je veux avant de mourir, confesser mes péchés. Je veux
que ma confession soit connue de tous. Écoutez, orthodoxes...
Mais Maliouta, qui était derrière lui, ne lui laissa pas le temps de
continuer: d'un coup de sabre il lui trancha la tête au moment où il
commençait sa confession.
Son corps ensanglanté tomba sur l'échafaud; sa tête roula en faisant
sonner ses boucles d'oreilles, jusque sous les pieds du cheval d'Ivan
qui se cabra en hennissant et en la regardant d'un air effaré. La
dernière impudence de Basmanof le délivra des tortures qui
l'attendaient.
Son père et Viazemski n'eurent pas cette chance. On les fit monter avec
le vieux Korchoun sur un échafaud où étaient préparés d'épouvantables
instruments. On attacha en même temps le meunier au bûcher.
Épuisé par les tortures, n'ayant plus la force de se tenir sur ses
jambes, soutenu par les valets du bourreau, Viazemski jetait de tous
côtés des regards effarés. On ne pouvait lire dans ses yeux ni la peur
ni le repentir. En apercevant le meunier enchaîné au poteau et la fumée
qui s'élevait du bûcher, le prince se rappela les dernières paroles du
vieillard, lorsque celui-ci, après avoir ensorcelé son sabre, était
courbé sur le baquet d'eau; il se souvint aussi de la vision qui lui
apparut, une nuit par un beau clair de lune, lorsqu'il cherchait à
deviner son avenir sous les roues du moulin, qu'il y vit l'eau devenir
couleur de sang, des scies aller et venir, des tenailles s'ouvrir et se
fermer...
Le meunier ne remarqua pas Viazemski. Dans sa terreur, il se parlait à
lui-même et bondissait d'une manière insensée sur le bûcher en faisant
résonner ses chaînes.
--Chikaliou! Chikaliou! marmottait-il, les corbeaux sont arrivés pour un
grand festin. La roue tourne, tourne sans cesse! Ce qui était en bas est
en haut, ce qui était en haut est descendu. Chagadam, vent du moulin,
lève-toi! tourbillonne sur mes ennemis! Koula! Koula! disperse le
bûcher! éteins le feu!
En effet, comme obéissant aux exorcismes du meunier, une brise s'éleva
sur la place; mais, au lieu d'éteindre le bûcher, elle enflamma les
broussailles sèches et les flammes, s'échappant à travers le bois sec,
enveloppèrent le meunier et le cachèrent aux yeux de la foule.
--Chagadam! Koula! Koula! entendait-on à travers un nuage de fumée, et
la voix s'éteignit dans le pétillement du bûcher embrasé.
Malgré un long emprisonnement et de cruelles tortures, le vieux Korchoun
n'avait pas changé. Sa vigoureuse nature avait résisté aux horreurs de
la question, mais l'expression de sa figure n'était plus la même: elle
était douce; ses yeux ne peignaient aucune anxiété. Depuis la nuit où il
avait été surpris dans la chambre à coucher du Tzar et jeté au cachot,
sa conscience avait cessé de le tourmenter. Il accepta le supplice qui
l'attendait comme une expiation de ses crimes; étendu sur de la paille
pourrie, il dormait d'un sommeil paisible.
Le conseiller lut au peuple le crime dont Korchoun était convaincu et la
peine qui l'attendait.
Monté sur l'échafaud, Korchoun fit autant de signes de croix qu'il
apercevait de clochers d'églises et fit à l'assistance quatre profonds
saluts, aux quatre coins de la plate-forme.
--Pardonne-moi, peuple orthodoxe, dit-il, mes péchés, mes brigandages,
mes vols et mes assassinats! Pardonne-moi tout ce dont je me suis rendu
coupable devant toi. J'ai mérité la peine de mort; qu'elle rachète mes
fautes!--Et, se tournant vers les bourreaux, il leur tendit ses mains,
et leur dit presque gaiement, en secouant sa vieille tête
chevelue:--Allons, à l'ouvrage! et une syllabe ne sortit plus de ses
lèvres.
Alors, sur un signe d'Ivan, le conseiller se tourna vers les condamnés
restants et lut l'arrêt qui les accusait d'avoir comploté contre le
Tzar, d'avoir voulu livrer Novgorod et Pskof au roi de Lithuanie,
d'avoir entretenu des relations criminelles avec le Sultan. On s'apprêta
à conduire les uns sur les échafauds, d'autres à la chaudière bouillante
et vers les instruments de tortures aussi nombreux que variés, dont la
place était garnie.
Le peuple se mit à prier à haute voix.--Seigneur, entendait-on de toutes
parts, aie pitié d'eux! Prends vite leurs âmes!--Quelques-uns
ajoutaient: Hommes justes, souvenez-vous de nous lorsque vous serez
entrés dans le royaume de Dieu!
Pour étouffer cette manifestation, les opritchniks se mirent à hurler:
Goyda! Goyda! périssent les ennemis du Tzar!
En cet instant, la foule s'agita, toutes les têtes se tournèrent vers un
point et l'on entendit s'écrier: Voilà le _Bienheureux_ qui vient!
A l'extrémité de la place apparut un homme d'une quarantaine d'années;
il avait une barbe rare; il était pâle, pieds nus et n'avait pour tout
vêtement qu'une chemise de toile. Son visage était singulièrement
affable; sur ses lèvres se dessinait un sourire étrange, un franc
sourire d'enfant.
L'aspect de cet homme, au milieu de tant de visages portant la terreur
ou la férocité, produisit une émotion générale et profonde. La place
devint muette, les supplices s'arrêtèrent. Tout le monde connaissait le
_Bienheureux_, personne ne lui avait vu l'expression qu'il avait ce
jour-là. Contrairement à son habitude, ses lèvres étaient convulsivement
contractées, comme s'il luttait contre un sentiment pénible. Le corps en
avant, faisant résonner les chaînes et les croix de fer dont sa poitrine
était couverte, le _Bienheureux_ perça la foule en se dirigeant droit
vers le Tzar:
--Ivachko! Ivachko! lui criait-il de loin en égrenant son chapelet de
bois, tu m'as donc oublié!
A sa vue, le Tzar voulut pousser son cheval, mais l'innocent était déjà
à ses côtés.
--Regarde-moi donc, dit-il, en arrêtant le cheval par la bride, pourquoi
ne me fais-tu pas supplicier aussi? En quoi Vasia est-il pire que les
autres?
--Que Dieu soit avec toi, dit le Tzar en tirant une poignée d'or d'une
riche aumônière suspendue à sa ceinture par une chaînette, prends ceci,
va-t'en, prie pour moi.
Le bienheureux présenta ses deux mains, mais il les écarta subitement et
les pièces d'or roulèrent par terre.--Aie, aie! cela brûle,
s'écria-t-il, en soufflant sur ses doigts et en les secouant en l'air,
pourquoi as-tu chauffé ton argent au feu? pourquoi l'as-tu chauffé au
feu de l'enfer?
--Va-t'en, répéta impatiemment Ivan, laisse-nous, ta place n'est pas
ici.
--Si, ma place est ici avec les martyrs. Donne-moi aussi la couronne des
martyrs! Pourquoi me mets-tu ainsi de côté et me fais-tu tort? Donne-moi
la même couronne que tu distribues aux autres!
--Va-t'en, dit Ivan avec une colère croissante.
--Je ne m'en irai pas, dit obstinément l'innocent, en se cramponnant à
la bride du cheval, mais tout à coup il éclata de rire en montrant Ivan
du doigt: Voyez, dit-il, qu'a-t-il au front? Qu'as-tu là, Ivachko? tu as
des cornes au front, de vraies cornes de bouc et ta tête est devenue
semblable à celle d'un chien!
Les yeux d'Ivan lancèrent des éclairs.--Va-t'en, insensé, s'écria-t-il,
et, arrachant une lance à un opritchnik, il la leva sur l'innocent. Un
cri d'indignation partit de la foule.
--Ne le touche pas, s'écria la foule, ne touche pas au bienheureux! tu
es maître de nos têtes, mais non de celle du bienheureux!
Ce dernier continuait à sourire d'un sourire moitié enfantin, moitié
idiot.--Transperce-moi, roi Saül, dit-il en écartant les croix de sa
poitrine, pique ici, droit au coeur! En quoi est-ce que je vaux moins
que ces hommes justes? Envoie moi aussi au Ciel! Serais-tu jaloux parce
que nous y serons et que tu n'y entreras pas, roi Hérode, roitelet!
La lance frémit dans la main d'Ivan. Encore une seconde et elle
s'enfonçait dans la poitrine de l'innocent, mais un nouveau cri du
peuple l'arrêta en l'air. Le Tzar fit un violent effort sur lui-même,
mais la tempête devait éclater. L'écume à la bouche, les yeux en feu, la
lance au poing, il donna de l'éperon à son cheval, fondit sur la
phalange des condamnés et transperça le premier qui lui tomba sous la
main.
Lorsqu'il revint au pas à sa place, en abaissant la lance ensanglantée,
les opritchniks avaient enlevé le bienheureux.
Ivan fit un signe de la main et les bourreaux se mirent à l'ouvrage.
Les couleurs reparurent sur la pâle figure d'Ivan; ses yeux
s'agrandirent, les veines de son front se gonflèrent, ses narines se
dilatèrent...
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Enfin, rassasié de meurtres, il retourna son cheval et après avoir fait
le tour de la place, il s'éloigna, tout éclaboussé de sang, avec sa
suite dont les vêtements présentaient le même aspect. Les corbeaux, qui
guettaient sur les croix des églises et les crêtes des toits, battirent
alors des ailes l'un après l'autre et commencèrent à s'abattre sur les
morceaux de membres déchirés. Sur les cadavres qui se balançaient aux
potences...
En ce jour, Boris Godounof ne fit pas partie du cortége du Tzar; il
s'était offert pour reconduire les ambassadeurs lithuaniens.
Le lendemain du supplice, la place du marché fut nettoyée; les cadavres
furent enlevés et inhumés dans les fossés du Kremlin. C'est à cet
endroit, que les habitants de Moscou élevèrent plus tard quelques
églises en bois, _sur les os et sur le sang_, selon l'expression des
vieilles chroniques. Bien des années se sont écoulées, le souvenir de
cet épouvantable supplice s'est effacé de la mémoire du peuple;
cependant ces modestes églises ont été assez longtemps debout et ceux
qui y venaient prier pouvaient entendre des panikhides pour le repos de
l'âme de ceux qui ont été torturés et suppliciés par ordre du Tzar et
grand prince Ivan Vasiliévitch quatrième du nom.