LE TALISMAN DE VIAZEMSKI.

Le Tzar fit appeler Morozof.

La place redevint muette; tous regardaient le Tzar en retenant leur

haleine.

--Droujina, dit majestueusement Ivan en se levant, le jugement de Dieu

t'a justifié à mes yeux. Dieu a permis qu'en terrassant ton adversaire

tu prouves à tous la justice de ta cause; aussi ma bienveillance ne te

fera-t-elle plus défaut. Ne quitte pas la Sloboda sans mon autorisation.

Mais ce n'est que la moitié de l'affaire, ajouta-t-il d'une voix

lugubre. Qu'on m'amène Viazemski.

Lorsque celui-ci s'avança, le Tzar le dévisagea avec une indéfinissable

expression.

--Athanase, lui dit-il enfin, tu sais que je tiens ma parole. J'avais

décidé que celui de vous deux qui dans sa personne ou dans celle de son

remplaçant serait vaincu en champ-clos, recevrait la mort. Ton

remplaçant a été vaincu, Athanase!

--Eh bien! Sire, répondit résolument le prince, ordonne qu'on me tranche

la tête.

Un sourire étrange se dessina sur les lèvres d'Ivan.

--Trancher la tête, dit-il d'une voix où la colère dominait l'ironie, tu

t'imagines donc qu'on ne fera que te trancher la tête? Cela pourrait

être si tu n'étais uniquement coupable qu'envers Morozof, mais tu as à

me répondre d'autres crimes. Maliouta, donne-moi son sachet.

Et, prenant des mains de Maliouta le sachet que Viazemski avait jeté à

terre, Ivan le leva en l'air.--Et ceci, dit-il en jetant un regard

terrible sur Viazemski, qu'est-ce que c'est?--Le prince voulut

s'excuser, le Tzar ne lui en laissa pas le temps.--Sujet traître et

félon, s'écria-t-il d'une voix qui fit courir le frisson dans les veines

de tous les assistants, félon infâme! je t'ai approché de mon trône, je

t'ai élevé, comblé de faveurs. Comment as-tu reconnu tout cela? Dans la

fange de ton coeur, tu as nourri, comme des serpents, des pensées

traîtresses contre moi, le Tzar! Tu as eu recours à des sortiléges et ce

n'est que pour atteindre plus sûrement ton but que tu m'as demandé de

t'inscrire dans les opritchniks. Car, qu'est-ce que les opritchniks?

continua Ivan en regardant autour de lui et en élevant la voix pour être

entendu de tous. Je suis placé par Dieu à la tête du peuple orthodoxe

pour le cultiver comme le maître de la vigne. Mes boyards, ma douma, mes

okolnitchis ont refusé de m'aider dans cette oeuvre, ils ont médité ma

perte; j'ai repris alors ma vigne de leurs mains, je l'ai confiée à

d'autres et ces autres sont les opritchniks. J'en fais maintenant juge

tout le monde: que mérite un invité qui arrive au festin sans être

revêtu d'habits de fête? Comment s'expriment à son sujet les Saintes

Écritures? «Après lui avoir lié les mains et les pieds, prenez-le et

jetez-le dans les ténèbres où on n'entend que des pleurs et des

grincements de dents!»

Ivan parla ainsi et le peuple écoutait en silence ce nouveau commentaire

de la parabole de l'Évangile; il n'aimait pas Viazemski, mais il était

cependant ému de cette chute subite du puissant favori. Pas un

opritchnik n'osa aventurer une syllabe pour la défense de Viazemski; la

terreur était peinte sur tous les visages. Seul Maliouta paraissait

n'éprouver aucune émotion; ses yeux sanguinaires laissaient voir qu'il

était disposé à exécuter sans délai les ordres du Tzar. Il n'y avait que

la physionomie de Basmanof qui exprimât une joie féroce, qu'il

s'efforçait vainement de masquer par de l'indifférence.

Viazemski jugea inutile de s'excuser. Il connaissait Ivan. Il se prépara

à supporter courageusement les tortures qui l'attendaient; il tint à se

montrer ferme et digne.

--Emmenez-le, dit le Tzar; je lui ferai infliger le même supplice qu'au

brigand qui a osé s'introduire dans ma chambre à coucher et qui attend

ma vengeance. Quant au sorcier qu'il fréquentait, qu'on le trouve et

qu'on l'amène à la Sloboda. La question lui fera faire des aveux. La

fureur du prince de ce monde est grande,--continua Ivan en levant les

yeux au ciel,--pareil au lion rugissant, il rôde autour de moi cherchant

à me dévorer et il trouve des complices même parmi mes proches. Mais

j'ai confiance en Dieu et, avec son aide, je ne permettrai pas à la

trahison de s'implanter en Russie.

Ivan descendit de l'estrade, monta à cheval et rentra au palais escorté

par une troupe silencieuse d'opritchniks.

Maliouta s'approcha de Viazemski une corde à la main.

--Pardonne-moi, prince, lui dit-il avec un méchant sourire en lui liant

les mains, nous autres valets, nous ne faisons qu'exécuter les

ordres!--Et, assisté de sa garde, il emmena le prince en prison.

Le peuple se dispersa en silence en ne parlant qu'à demi-voix de ce

qu'il venait de voir et d'entendre, et la place, naguère si pleine de

monde, redevint déserte.

Ivan le terrible; ou, La Russie au XVIe siècle · 第 73 / 92 题