LE JUGEMENT DE DIEU.

En l'absence de Viazemski, Maliouta avait été chargé d'une affaire

importante. Le Tzar lui avait ordonné de saisir les domestiques les plus

intimes du prince Athanase Ivanovitch et de les torturer habilement pour

savoir si leur maître allait pratiquer des sortiléges au moulin, combien

de fois il s'y était rendu et ce qu'il complotait contre le Tzar.

La majeure partie des domestiques n'avoua rien, mais plusieurs ne purent

endurer la question et déclarèrent tout ce qu'il plut à Maliouta de

mettre dans leur bouche. Ils déclarèrent que le prince allait au moulin

pour perdre le Tzar, qu'il avait pris des empreintes de ses pas et les

avait brûlées; quelques-uns même assurèrent que Viazemski travaillait à

mettre le prince Vladimir Andréevitch sur le trône. Quelque absurdes que

fussent ces déclarations, elles étaient soigneusement notées par les

greffiers et communiquées au Tzar. Celui-ci y ajoutait-il foi? Dieu le

sait! Toujours est-il qu'il recommanda sévèrement à Maliouta de cacher à

Viazemski la véritable cause de l'emprisonnement de ses domestiques et

de se borner à lui dire qu'on les avait soupçonnés d'être compromis dans

un vol fait au trésor.

Leurs déclarations étaient pleines de contradictions. Ivan fit appeler

Basmanof pour que celui-ci lui répétât tout ce qu'il prétendait tenir

des gens de Viazemski. On ne trouva pas Basmanof dans la Sloboda. Il

était parti la veille pour Moscou; le Tzar se mit fort en colère de ce

qu'il avait osé s'absenter malgré sa défense. Maliouta en profita pour

faire naître dans l'esprit du Tzar des soupçons sur Basmanof lui

même.--Qui sait, fit observer Skouratof, dans quel but il t'a désobéi?

Peut-être s'entend-il avec Viazemski et ne l'a-t-il dénoncé que pour

masquer plus sûrement son jeu?

Le Tzar ordonna à Maliouta de garder là-dessus un profond silence et de

ne pas laisser voir à Basmanof, à son retour, que son absence avait été

remarquée.

Sur ces entrefaites vint le jour désigné pour le combat singulier. Avant

l'aube, la populace accourut sur la place Rouge; les fenêtres étaient

remplies de spectateurs, les toits en étaient couverts. La nouvelle de

ce combat s'était répandue dans les environs. Les noms illustres des

combattants avaient attiré une foule nombreuse; bien du monde était venu

même de Moscou pour voir auquel des deux combattants Dieu allait donner

la victoire.

--Poussez en avant,--disait un joueur de tympanon, élégamment vêtu, à

son camarade, jeune gars fortement constitué, ayant un bon, mais niais

visage,--poussez toujours, peut-être arriverons-nous jusqu'à la chaîne.

Quelle foule! laissez-nous passer, orthodoxes; permettez aussi aux

Vladimiriens de voir le jugement de Dieu.

Mais ses tentatives demeurèrent vaines. La foule était si compacte

qu'avec la meilleure volonté du monde il n'y avait pas moyen de la

percer.

--Mais va donc, marsouin! reprit le joueur de tympanon en poussant son

camarade dans les reins, est-ce que tu ne sais donc pas te faire jour?

--Et pourquoi? répondit le gars d'une voix traînante. Toutefois il donna

dans la foule un coup de ses larges épaules. Il s'éleva des cris, des

vociférations, mais les deux camarades s'avancèrent sans y prêter la

moindre attention.

--Plus à droite, disait le plus âgé; pourquoi penches-tu à gauche,

imbécile? Pousse là-bas où tu vois briller les lances.

La place qu'il indiquait était celle qui était préparée pour le Tzar

lui-même. C'était une estrade en bois, recouverte de drap pourpre; on y

avait placé le fauteuil du Tzar et les lances qui y brillaient étaient

celles des opritchniks qui entouraient constamment Sa Majesté. D'autres

opritchniks veillaient à la chaîne, qui limitait le champ clos; ils

retenaient la foule avec leurs hallebardes et l'empêchaient de s'en trop

approcher.

A force de pousser, le joueur de tympanon et son vigoureux camarade

arrivèrent jusque-là.

--Où grimpez-vous? s'écria un opritchnik en levant sur eux sa

hallebarde.

Le jeune gars ouvrit la bouche et, ne sachant que répondre, se tourna

vers son compagnon. Celui-ci ôta son petit feutre, orné d'un galon d'or

et d'une plume de paon, et, saluant deux fois de suite jusqu'à la

ceinture l'opritchnik, il lui dit:--Permettez, honorables seigneurs, à

des joueurs de Vladimir de voir le jugement de Dieu. Nous arrivons de

Vladimir exprès pour cela. Permettez-nous de rester, honorables

seigneurs.

Et souriant finement il faisait briller des dents blanches à travers une

barbe noire.

--Soit! dit l'opritchnik, il ne vous serait pas d'ailleurs facile de

reculer; restez-là, mais ne vous avancez pas, car je vous fends la

cervelle.

Dans l'enceinte réservée on voyait se promener les avocats et les

répondants des deux parties. On y remarquait aussi un boyard et un

okolnitchi, assistés de deux secrétaires, chargés du cérémonial. L'un

des secrétaires tenait le Soudebnik de Vladimir Gousef, publié par le

grand-prince Ivan III et discutait les différents cas que pouvait

présenter le combat, lorsque leur discussion fut interrompue par des

cris: le Tzar arrive! le Tzar arrive! et toutes les têtes se

découvrirent.

Entouré d'une multitude d'opritchniks, Ivan Vasiliévitch ne descendit de

cheval qu'au pied de l'estrade; il la gravit lentement, salua le peuple

et s'affaissa sur le fauteuil avec l'air d'un homme qui se prépare à un

spectacle intéressant. Derrière et à côté de lui se tenaient debout les

courtisans.

En ce moment les cloches de toutes les églises de la Sloboda se mirent

en branle et, par deux chemins opposés, Viazemski et Morozof entrèrent

dans le champ clos, tous deux armés en guerre. Morozof portait une

armure composée de plaques d'acier avec des incrustations d'argent; ses

brassards, ses gants et ses cuissards étaient à l'avenant. Son casque

était noir et argent. Une fine cotte de mailles descendait de ce casque

sur les épaules et était agrafée sur la poitrine par des plaques

d'argent. A sa ceinture de couleurs variées était pendu un glaive dans

un fourreau monté en argent. Au pommeau de la selle était suspendue une

hache d'armes, signe du commandement, autrefois inséparable compagne du

boyard dans ses glorieux combats, aujourd'hui trop lourde pour sa main.

Il montait un cheval gris de fer à large poitrail, couvert d'une

chabraque de velours cerise ornée de plaques d'argent. A l'armure

d'acier qui protégeait le front du coursier pendaient des glands en soie

cerise entremêlés de fils d'argent; un gland semblable mais plus grand

pendait sur le poitrail. Une chaîne en argent, à mailles plates de

différentes grandeurs, servait de brides et de rênes. Le cheval avançait

en levant très-haut ses jambes protégées par des genouillères d'argent

et en dressant fièrement sa tête; lorsque Morozof l'arrêta à environ

cinq sagènes de son adversaire, il se mit à remuer son épaisse crinière

qui tombait jusqu'au sol, à ronger son mors et à fouiller le sable du

pied avec impatience en montrant chaque fois les clous brillants de ses

larges fers. Ce coursier puissant semblait être fait exprès pour son

majestueux cavalier, sa crinière blanche s'harmonisait avec la barbe

blanche du boyard.

L'armure de Viazemski était infiniment plus légère. Souffrant encore de

ses récentes blessures, il n'avait pas voulu mettre de cuirasse et avait

préféré une souple cotte de mailles en forme de tunique. Son col et ses

manches étincelaient de pierres précieuses. Au lieu d'un casque élevé,

le prince avait un petit casque en fer d'une courbe gracieuse, à bordure

d'or, surmonté d'une gerbe d'épis d'or ornés de saphirs. Ce casque était

muni d'une flèche, destinée à garantir le visage; mais, toujours

téméraire, Viazemski, au lieu d'abaisser cette flèche, l'avait relevée

jusqu'à la gerbe d'or qui lui servait de cimier, de manière à laisser à

découvert sa pâle figure et sa barbe foncée. La flèche apparaissait

comme une plume d'or élégamment plantée sur la coiffure d'acier.

Le cheval d'Athanase Ivanovitch était un argamak alezan doré, couvert,

de la tête à la queue, de grelots d'argent. Au lieu de chabraque, une

peau de léopard recouvrait ses reins; son front était protégé par une

plaque d'argent sur laquelle brillaient d'énormes saphirs montés en or;

ses jambes étaient fines et nerveuses, il n'était pas ferré, un grelot

d'argent était attaché à chacun de ses pieds. Il y avait déjà quelque

temps qu'on entendait sur la place le hennissement sonore de l'argamak.

Maintenant, la tête haute, les narines ouvertes, la queue relevée, il

avançait d'un pas léger, effleurant à peine le sol, à la rencontre du

cheval de Morozof; mais, lorsque le prince rassembla les rênes pour

éviter celui-ci, son cheval fit un écart et eût franchi la chaîne si

Viazemski ne l'eût adroitement ramené à sa place. Le cheval se cabra

alors et, tournant sur ses pieds de derrière, il allait se renverser

lorsque le prince, portant son corps en avant et rendant la bride,

enfonça dans les flancs de sa monture ses éperons acérés. Le cheval fit

un saut et devint immobile. Pas un poil de sa crinière ne bougeait; ses

yeux, injectés de sang, jetaient des regards obliques et sur sa peau

transparente on voyait trembler le réseau de ses veines gonflées.

Lorsque Viazemski parut, bruyant et brillant, comme dans une auréole de

diamants et d'or, le joueur de tympanon ne put contenir son admiration,

mais son admiration se rapportait plus au cheval qu'au cavalier.

--Quel cheval! s'écriait-il en prenant sa tête des deux mains dans un

accès d'enthousiasme, quel cheval! jamais je n'en ai vu de pareil; il

m'en a cependant bien passé devant les yeux. Quel dommage, ajouta-t-il

mentalement, qu'il ne se soit pas égaré vers la mare maudite!

--Dis-donc, continua-t-il gaiement en donnant un coup de coude à son

compagnon, dis-donc, imbécile, lequel des deux chevaux te va-t-il plus

au coeur?

--Celui-là, répondit le gars en désignant du doigt le cheval de Morozof.

--Celui-là, et pourquoi celui-là?

--Pourquoi? parce qu'il est plus solide, répondit le gars nonchalamment.

Le joueur de tympanon partit d'un éclat de rire, mais en ce moment

retentit la voix des hérauts d'armes.

--Orthodoxes, proclamaient-ils aux quatre coins du champ-clos, le

jugement de Dieu va commencer entre le prince Athanase Viazemski et le

boyard Droujina Morozof, par suite de plaintes portées pour coups et

blessures, déshonneur et rapt. Orthodoxes, priez la très-sainte Trinité

qu'elle accorde la victoire au bon droit!

La place devint muette, tous les spectateurs faisaient le signe de la

croix; le boyard préposé à l'observation des règles du combat s'approcha

du Tzar et lui dit:

--Ordonnes-tu, sire, de commencer le combat?

--Commencez! dit Ivan.

Le boyard, l'okolnitchi, les répondants, les avocats, les secrétaires se

placèrent de côté. Le boyard fit un signe, les adversaires tirèrent

leurs armes. Au second signe, ils devaient fondre l'un sur l'autre,

mais, à l'extrême surprise de tous les spectateurs, Viazemski chancela

sur sa selle et lâcha ses rênes. Il fût infailliblement tombé à terre si

ses répondants et son conseiller ne fussent accourus et ne l'eussent pas

aidé à descendre de cheval. Les hommes d'écurie s'empressèrent de

retenir le cheval.

--Emmenez-le! dit Viazemski, en regardant autour de lui avec des yeux

éteints, je me battrai à pied.

Voyant le prince descendu de cheval, Morozof en fit autant et donna sa

monture aux écuyers; son conseiller lui présenta un grand bouclier en

cuir garni de cuivre, préparé pour le cas où le combat aurait lieu à

pied. Le conseiller de Viazemski lui apporta également un bouclier en

fer oxydé avec des ornements en or. Mais le prince n'eut pas la force de

passer son bras dans le bouclier; ses jambes se dérobaient sous lui et

il serait tombé, si on ne l'eût pas soutenu.

--Qu'as-tu, prince? demandèrent d'une seule voix son répondant et son

conseiller en le regardant attentivement, remets-toi; quitter l'arène

équivaudrait à être battu!

--Otez-moi cette armure! dit Viazemski d'une voix étranglée. L'herbe

m'étouffe!

Il jeta son casque, retira sa cotte de mailles et arracha de son sein le

sachet qui contenait l'herbe bleue du marais.

--Sois maudit, sorcier! s'écria-t-il en jetant au loin ce sachet, sois

maudit pour m'avoir trompé!

Droujina s'approcha de Viazemski avec son épée nue.

--Rends-toi, chien, dit-il en levant son épée, avoue ta félonie.

Les répondants et les conseillers s'interposèrent entre le prince et

Morozof.

--Non! répondit Viazemski, et ses yeux reprirent leur première

expression de méchanceté, il est encore trop tôt de me rendre. Tu m'as

jeté un sort, vieux corbeau. Tu as plongé ton sabre dans l'eau sainte.

Mais je me ferai remplacer et nous verrons alors qui aura le dessus.

Une dispute s'éleva entre les conseillers des deux parties; l'un

affirmait que le jugement était prononcé en faveur de Morozof; l'autre

soutenait qu'il ne pouvait y avoir de jugement puisqu'il n'y avait pas

eu de combat.

Le Tzar avait remarqué le mouvement de Viazemski et s'était fait

apporter le sachet qu'il avait jeté. Après l'avoir examiné avec

curiosité et défiance, il appela Maliouta:

--Conserve cela, lui dit-il à voix basse. Et maintenant, dit-il à haute

voix, qu'on m'amène Viazemski!

--Eh bien! Athanase, lui dit-il lorsqu'il se fut approché de lui, il

paraît que tu n'es pas de taille à lutter avec Morozof?

--Sire, répondit le prince dont le visage était couvert d'une pâleur

mortelle, mon adversaire m'a jeté un sort. En outre, depuis que j'ai été

blessé, je n'ai pu endosser d'armure. Mes plaies se sont rouvertes; vois

comme mon sang a percé ma cotte de mailles. Permets-moi, sire, d'appeler

un amateur à ma place.

La demande de Viazemski était irrégulière. Celui qui ne voulait pas

combattre en personne, devait le déclarer d'avance. Une fois dans

l'arène, on ne pouvait plus se faire remplacer. Mais le Tzar avait en

vue la perte de Morozof et y consentit.

--Appelle un amateur, dit-il, il se trouvera peut-être quelqu'un de plus

vaillant que toi, mais, si personne ne se présente, Morozof aura eu

raison et tu seras livré au bourreau.

On aida Viazemski à s'éloigner et, selon son désir, des crieurs

parcoururent le long de la chaîne en criant:

--Qui veut, parmi les habitants de la Sloboda, de Moscou ou d'autres

lieux, se mesurer arec Morozof? Qui veut se battre pour le prince

Viazemski? Sortez, combattants volontaires, sortez pour Viazemski!

Mais tout faisait silence et personne ne se présenta.

--Venez, braves combattants, reprirent les crieurs. Le prince promet

tout son patrimoine à celui qui tuera Morozof et, si c'est un homme du

peuple, il lui donnera tout son or!

Personne ne répondait; tous savaient que la cause de Morozof était

juste. Malgré toute sa haine pour Droujina, le Tzar allait prononcer le

jugement en sa faveur, lorsqu'on entendit tout à coup des cris.

--Il vient un amateur!

Et Mathieu Khomiak apparut dans l'enceinte.

--Hoida! dit-il en faisant pirouetter son sabre en l'air. Approche,

boyard, je représente Viazemski.

A la vue de Khomiak, Morozof, tenant toujours son glaive nu, s'adressa

avec dépit aux régulateurs du combat:

--Je ne me bats pas, dit-il fièrement, avec un mercenaire. Il ne

convient pas au boyard Morozof de se mesurer avec un valet d'écurie de

Grichka Skouratof.

Et, remettant son glaive dans son fourreau, il s'approcha de l'estrade

du Tzar.

--Sire, dit-il, tu as permis à mon adversaire de se faire remplacer;

permets-moi donc aussi d'opposer un mercenaire à un mercenaire, ou fais

remettre l'épreuve à un autre jour.

Quelque avide que fût Ivan Vasiliévitch de la perte de Morozof, sa

demande était trop juste pour n'y pas faire droit. Le Tzar ne voulait

pas montrer de la partialité dans un jugement de Dieu.

--Appelle un amateur, dit-il avec colère; si tu n'en trouves pas,

bats-toi ou reconnais tes torts et marche au supplice.

Pendant ce temps, Khomiak se promenait le long de la chaîne en faisant

tourner son sabre et en se moquant des spectateurs.--Voilà bien des

corbeaux qui se sont réunis, disait-il, et il n'y a pas parmi vous un

seul faucon! Personne de vous n'entrera donc en lice afin que je puisse

essayer mon sabre et divertir le Tzar! Il paraît qu'à force de battre le

blé, vous vous êtes démanché les bras! A force d'être étendus sur la

paille, vous vous êtes enfoncé les côtes.

--Ah! démon, dit à demi-voix le joueur de tympanon, je te rosserais

joliment si j'avais mon sabre! Regarde, dit-il à son camarade en le

poussant, le reconnais-tu?

Mais celui-ci n'entendait pas; il avait la bouche ouverte et il semblait

dévorer Khomiak des yeux.

--Eh bien! continua Khomiak, il paraît qu'il n'y a pas d'amateurs! Vous

n'êtes que des mesureurs d'archines, des vendeurs de kalatches et de

chiffons! qui veut se mesurer avec moi?

--Moi, dit subitement le gars et, saisissant à deux mains la chaîne, il

la fit passer si vivement sur sa tête que les pieux qui la soutenaient

faillirent tomber. Il se trouva ainsi dans l'arène, et semblait lui-même

étonné de sa témérité.

--Qui es-tu? lui demanda le boyard préposé au champ-clos.

--Qui je suis? dit-il et, réfléchissant un peu, il sourit.

Le boyard répéta sa question.

--Mais Mitka, répondit-il candidement et comme s'il ne comprenait rien à

cette question.

--Merci, mon gaillard, lui dit Morozof, merci de venir défendre le bon

droit. Si tu as le dessus sur mon adversaire, je ne marchanderai pas ta

récompense. On ne m'a pas complétement dévalisé; grâce à la bonté

divine, il me reste encore assez pour te récompenser.

Khomiak avait déjà rencontré Mitka à la mare maudite; il l'y avait vu

assommer un cheval d'un coup de bâton; mais dans cette mêlée, il n'avait

pas distingué son visage qui n'avait d'ailleurs rien de remarquable; il

ne savait donc pas à qui il allait avoir affaire.

--Avec quoi veux-tu te battre? demanda le même boyard, regardant avec

curiosité le nouveau champion complétement désarmé.

--Avec quoi? répéta Mitka et il se retourna, cherchant des yeux le

joueur de tympanon comme pour lui demander conseil. Mais celui-ci avait

changé de place; Mitka avait beau regarder, il ne pouvait le découvrir.

--Eh bien! lui dit le boyard, prends un sabre, revêts une armure et

mets-toi en place.

Mitka, troublé, regardait toujours de tous côtés. Cela amusait

infiniment le Tzar.

--Qu'on lui donne des armes, ordonna-t-il, nous allons voir comment il

va s'en tirer.

On apporta une armure à Mitka, mais il eut beau faire tous ses efforts,

il ne put passer son bras dans le brassard et le casque était si petit

pour sa tête qu'il ne couvrait que son sommet. Accoutré de cette façon,

Mitka, de plus en plus embarrassé, se retournait à droite et à gauche,

espérant toujours retrouver son compagnon et lui demander avis.

Le Tzar se mit à éclater de rire. Son exemple fut suivi d'abord, par les

opritchniks, puis par tous les spectateurs.

--Qu'avez-vous à vous écorcher la gorge? dit Mitka avec humeur, je n'ai

pas besoin de votre bonnet et de cette chemise de fer pour rosser ce

drôle. Et il montra du doigt Khomiak, tout en retirant sa cotte de

mailles.

Les éclats de rire redoublèrent.

--Mais avec quoi vas-tu donc te battre? demanda le boyard.

Mitka se gratta la nuque.

--N'auriez-vous pas un gourdin? demanda-t-il d'un ton traînard aux

opritchniks.

--Quel est cet imbécile! lui répartirent-ils. D'où sort-il? Crois-tu que

nous nous battons comme des paysans, avec des bûches?

Mais la figure de Mitka récréait le Tsar; il défendit qu'on le renvoyât.

--Qu'on lui donne un gourdin, dit-il, qu'il se batte à sa manière.

Khomiak se fâcha.

--Sire, s'écria-t-il, ne permets pas à un paysan d'insulter ton

serviteur. J'ai toujours servi avec honneur ta Majesté comme opritchnik

et je ne me suis jamais battu à coups de bâton.

Mais le Tzar était en veine de gaîté.

--Tu te battras avec ton sabre, dit-il, et que le gars se batte à sa

manière. Qu'on lui donne un gourdin. Nous allons voir comment un paysan

va défendre Morozof.

On apporta plusieurs gourdins. Mitka les examina lentement, les pesa les

uns après les autres, puis s'adressant directement au Tzar:--N'y en

a-t-il pas de plus solides? dit-il de sa voix traînante en regardant le

Tzar dans le blanc des yeux.

--Apportez-lui un timon, dit le Tzar tout joyeux de l'effet qu'allait

produire ce timon.

Quelques instants après, Mitka tournait réellement dans ses mains un

énorme timon que les opritchniks avaient détaché d'un chariot qui se

trouvait sur la place.

--Eh bien! celui-là va-t-il? demanda le Tzar.

--Cela peut aller, répondit Mitka. Et, saisissant le timon par un bout,

il le fit pirouetter au-dessus de sa tête avec une telle force qu'il

souleva un tourbillon de poussière.

--Quel démon! murmurèrent les opritchniks.

Le Tzar se tourna vers Khomiak:

--Avance, toi, dit-il impérieusement. Nous allons voir, ajouta-t-il avec

ironie, comment tu t'en tireras avec ce paysan.

Pendant ce temps, Mitka retroussait ses manches, crachait dans ses deux

mains et, saisissant le timon, il le secouait en regardant Khomiak. Sa

timidité avait disparu.

--Eh bien! te mets-tu en garde, oui ou non? lui cria-t-il résolument. Je

vais t'apprendre à voler les fiancées!

La situation de Khomiak, en face de l'instrument bizarre et de la force

herculéenne de Mitka, était des plus critiques. Le peuple sympathisait

évidemment avec ce dernier et commençait à railler Khomiak. La

perplexité de l'écuyer récréait le Tzar; il jouissait de ce spectacle

comme d'une chasse à l'ours et ordonna de commencer le combat.

Mitka leva son timon et se mit à le faire tournoyer au-dessus de sa

tête, en s'approchant de Khomiak par une série de sauts obliques. C'est

en vain que Khomiak s'efforçait de saisir une seconde favorable pour

appliquer à Mitka un coup de sabre; il avait assez à faire pour éviter

le terrible timon qui, décrivant de grands cercles autour de Mitka, le

rendait invulnérable.

A l'extrême joie des assistants et au grand divertissement du Tzar,

Khomiak ne tarda pas à reculer et à ne plus songer qu'à son salut; mais

Mitka, pareil à un ours, le poursuivait de ses sauts obliques et ne

cessait pas de faire siffler comme un ouragan le timon au-dessus de sa

tête.

--Je t'apprendrai à voler les fiancées! répétait-il, de plus en plus

animé, cherchant à atteindre Khomiak tantôt à la tête, tantôt aux

jambes.

La sympathie des spectateurs pour Mitka commença à se manifester par des

exclamations et ne tarda pas à se changer en enthousiasme.

--Oui, oui! criait le peuple, oubliant la présence du Tzar, arrange-le!

courage, mon gaillard, venge Morozof et le bon droit!

Mais Mitka ne songeait nullement à Morozof.

--Je t'apprendrai à voler les fiancées! hurlait-il en continuant à faire

tournoyer le timon et en poursuivant Khomiak, qui faisait des gambades

désespérées pour esquiver l'effrayante massue. Les opritchniks qui

gardaient la chaîne étaient souvent obligés, pour l'éviter, de se

courber jusqu'à terre.

Soudain un coup sourd retentit et Khomiak, atteint au flanc, fut lancé à

quelques sagènes et tomba lourdement à terre, les bras en croix.

Des cris de joie s'élevèrent de toutes parts.

Mitka s'élança sur Khomiak et se mit en devoir de l'étrangler.

--Assez! assez! s'écrièrent les opritchniks.

Maliouta se baissa vivement à l'oreille du Tzar.

--Sire, dit-il d'une voix haletante, arrête ce diable; Khomiak est le

meilleur des opritchniks.

--Tirez cet imbécile par les jambes, cria le Tzar, jetez-lui des seaux

d'eau sur la tête, mais ne lui faites pas de mal!

C'est à grande peine que les opritchniks réussirent à faire lâcher prise

à Mitka.

Lorsqu'ils relevèrent Khomiak, il n'était déjà plus en vie. Pendant

qu'ils étaient occupés à l'examiner, le joueur de tympanon se glissa à

côté de Mitka et le tira par le pan de son habit.

--Suis-moi, brute, lui dit-il dans l'oreille, si tu ne veux pas laisser

ici ta tête.

Et tous deux disparurent dans la foule affolée.

Ivan le terrible; ou, La Russie au XVIe siècle · 第 71 / 92 题