Fatigué de la chasse, Ivan se retira plus tôt que d'habitude dans sa
chambre à coucher. Maliouta ne tarda pas à l'y suivre avec les clefs de
la prison.
Aux questions du Tzar, il répondit qu'il n'y avait rien de nouveau, que
Sérébrany avait avoué qu'il s'était mis du côté de Morozof, avait tué
sept opritchniks et fendu la tête de Viazemski.
--Mais, ajouta Maliouta, il ne convient pas d'avoir comploté contre toi
et de s'obstiner également à justifier Morozof. Après les matines, nous
lui ferons subir la plus effroyable question; si la torture ni le feu ne
lui arrachent rien sur le compte de Morozof, il n'y a plus à attendre et
on pourra en finir avec lui.
Ivan ne répondit pas. Maliouta voulait continuer, mais la vieille
nourrice Onoufrevna entra dans la chambre à coucher.--Petit père,
dit-elle, tu as envoyé, ici ce matin, deux aveugles; ne sont-ce pas des
conteurs? ils attendent dans l'antichambre.
Le Tzar se souvint de sa rencontre et ordonna de faire entrer les
aveugles.
--Mais les connais-tu? demanda Onoufrevna.
--Et quoi?
--A savoir s'ils sont bien aveugles?
--Comment? dit Ivan, et le soupçon s'empara aussitôt de son esprit.
--Écoute-moi, seigneur, continua la nourrice; prends garde à ces
conteurs; quelque chose me dit qu'ils ont de mauvais projets;
surveille-les, petit père, écoute-moi.
--Qu'en sais-tu? parle! dit Ivan.
--Ne me questionne pas, petit père. Ma science ne s'exprime pas en
paroles; je sens que ce sont de méchantes gens, mais pourquoi est-ce que
je le sens, je ne le saurais dire. Je n'ai encore averti personne en
vain. Si ta défunte mère m'avait écoutée, elle serait peut-être encore
en vie.
Maliouta regardait avec terreur la nourrice.
--Qu'as-tu à me regarder ainsi? dit Onoufrevna. Tu ne sais que faire
périr des innocents, mais découvrir les méchants n'est pas ton affaire.
Tu n'as pas assez de flair pour cela, vieux chien roux!
--Sire, s'écria Maliouta, permets-moi d'éprouver ces gens. Je saurai
tout de suite ce qu'ils sont et par qui ils sont envoyés.
--C'est inutile, dit Ivan, je les interrogerai moi-même. Où sont-ils?
--Ils attendent dans l'antichambre, répondit Onoufrevna.
--Donne-moi, Maliouta, ma cotte de mailles suspendue au mur; puis fais
semblant de rentrer chez toi et, lorsqu'ils seront entrés, reviens dans
l'antichambre et cache-toi avec des gardes derrière cette porte. Dès que
j'appellerai, entrez et saisissez-les. Onoufrevna, donne-moi mon bâton.
Le Tzar passa sa cotte de mailles, la recouvrit d'une dalmatique noire,
s'étendit sur son lit et mit à sa portée ce même bâton ferré avec lequel
il avait, peu de temps auparavant, percé le pied de l'émissaire du
prince Kourbski.
Maintenant, qu'ils entrent, dit-il. Maliouta mit les clefs sous
l'oreiller du Tzar, et sortit avec la nourrice. Les lampes qui étaient
devant les images éclairaient seules et faiblement la chambre. Le Tzar
était étendu sur sa couche avec un air fatigué.
--Entrez, mendiants, dit la nourrice, le Tzar l'a ordonné.
Persten et Korchoun entrèrent en posant avec précaution les pieds et en
tâtonnant.
En un clin d'oeil, Persten se rendit compte de la chambre et des objets
qu'elle renfermait.
A gauche de la porte d'entrée était un poêle bas, à l'angle, le lit du
Tzar; entre le lit et le poêle se trouvait une fenêtre dont les volets
ne se fermaient jamais, parce que le Tzar aimait que les premiers rayons
du soleil pénétrassent dans sa chambre à coucher. Maintenant c'était la
lune qui était encadrée dans cette fenêtre; sa lueur argentée jouait sur
la faïence bigarrée du poêle.
--Bonjour, aveugles, katachniki de Mourom, vagabonds! dit le Tzar, en
examinant attentivement mais à la dérobée les traits des brigands.
--Longues années à ta Majesté! répondirent Persten et Korchoun en
s'inclinant jusqu'à terre. Que la Mère de Dieu te protége, te sauve, te
comble de faveurs et t'inspire d'avoir pitié de nous, pauvres mendiants,
errants sur la terre et sur l'onde sans voir la lumière de Dieu! Que
saint Pierre et saint Paul, saint Jean Chrysostome, saint Côme et saint
Damien, les Thaumaturges de Khoutin et tous les saints veillent sur toi!
Que le Seigneur exauce tes prières! Qu'il te soit donné de marcher sur
l'or, de manger avec appétit, de te reposer doucement! Que tes ennemis,
au contraire, meurent de faim et de soif! Que leurs reins se tordent
comme un roseau et que tout leur corps devienne semblable à une feuille
de parchemin!
--Merci, merci, mendiants, dit Ivan, continuant à considérer les
brigands. Y a-t-il longtemps que vous êtes devenus aveugles?
--Dès l'enfance, mon petit père, répondit Persten en fléchissant le
genou; tous deux nous sommes aveugles depuis l'enfance et nous ne nous
souvenons pas d'avoir vu le soleil du bon Dieu.
--Et qui est-ce qui vous a appris à chanter des chansons et à conter des
contes?
--Dieu lui-même, seigneur, et il y a bien longtemps.
--Comment cela? demanda Ivan.
--Nos anciens racontent, répondit Persten, et nos trouvères le chantent,
jadis lorsque le Christ s'éleva dans les cieux, les pauvres, les
aveugles, les boiteux, en un mot, notre gent affamée, se mirent à
pleurer et à dire: Où t'envoles-tu, Seigneur? A qui nous abandonnes-tu?
Qui est-ce qui va désormais nous nourrir? Et le Christ, roi du ciel,
leur répliqua: Je vous donnerai une montagne d'or, une rivière de miel,
des jardins pleins de vigne et des pommiers touffus; vous serez
rassasiés et désaltérés, vous serez chaussés et vêtus.--Saint Jean
Damascène prit alors la parole en ces termes: Ah! miséricordieux
Sauveur! ne leur donne ni montagnes d'or, ni rivières de miel, ni
jardins pleins de vignes, ni pommiers touffus. Ils ne sauront pas s'en
servir; les puissants viendront et leur raviront tous ces biens.
Donne-leur plutôt, Seigneur Jésus, ton nom divin; donne-leur le don de
chanter de doux chants, de raconter les merveilles du passé et des
hommes de Dieu. Ils iront mendiant et célébrant ces grandes choses;
chacun leur ouvrira la porte et le pain ne leur manquera pas.--Qu'il
soit fait, Jean, comme tu le désires, dit le Roi des cieux; qu'ils aient
pour partage les doux chants, le tympanon sonore et les récits
merveilleux! Et celui qui les abreuvera ou les nourrira, sera à l'abri
des ténèbres: je lui donnerai une place au paradis; les portes du ciel
ne seront pas fermées à celui-là.
--Amen, dit le Tzar. Et quels contes savez-vous donc?
--Nous en connaissons de toutes sortes, seigneur Tzar. Je puis te conter
celui d'Ercha Erchovitch, des sept Siméons, du serpent de Gorinitz, des
tympanons qui jouent tout seuls, de Dobrinia Nikitich, d'Akoundin...
--Mais, interrompit Ivan, es-tu seul à conter des contes? et le vieux,
pourquoi est-il venu avec toi?
Persten s'aperçut que Korchoun n'avait pas en effet desserré les dents;
pour faire cesser ce mutisme, peu d'accord avec le rôle de conteur, il
changea de ton et se mit à dire, sur celui de la plaisanterie, en
marchant à la dérobée sur son pied:
--Le vieux, mon camarade, Émilien Giadok, a bien la barbe longue, mais
l'esprit court. Quand je raconte une histoire gaillarde, il me donne
bien la réplique mais sans que cela paraisse. N'est-ce pas, barbe
blanche, plumes de canard et pieds de poule? ne faisons pas fausse
route.
--C'est connu, répliqua Korchoun, reprenant ses sens; notre coupe est
pleine jusqu'au bord, il y a de quoi boire jusqu'au lendemain. Gosier de
coq, oeil de taupe; une fois en route, nous irons loin.
--Aï Scouli Tararath! les chèvres dansent sur les montagnes, entonna
Persten en se dandinant, les chèvres dansent, les mouches volent et
l'oreille gauche de la grand-mère Euphrosine bourdonne...
--Aï Sioulichenki Scouli! reprit Korchoun en piétinant également,
l'écrevisse est à sec sur le sable, mais elle ne s'en inquiète pas;
quand l'eau remontera, le malheur cessera.
--Ah! seigneur Tzar, conclut Persten en saluant bien bas, ne nous
regardez pas de travers; ce n'est pas notre conte, mais seulement son
prélude.
--C'est bien, dit Ivan en bâillant, j'aime les joyeux propos; commencez
votre conte sur Dobrinia; peut-être m'endormirai-je en vous écoutant.
Persten salua encore, toussa et commença:
«Il y avait une fois, dans le château de Vladimir, prince de Kief, un
splendide festin, où il n'y avait que princes, boyards et preux
chevaliers. C'était le soir et on n'était qu'à la moitié du repas,
lorsque retentit la trompette guerrière. Vladimir, prince de Kief,
l'astre des Sviatoslaf, tint alors ce langage: Princes, boyards,
puissants et valeureux seigneurs! Chargez deux des meilleurs d'entre
vous de vous informer qui est-ce qui ose se présenter devant Kief et
défier à sa table le prince Vladimir? Aussitôt, tout est en mouvement
dans le château: les glaives étincellent, les chevaux sont déliés des
épieux auxquels ils étaient attachés, les chapeaux volent en l'air. Les
puissants chevaliers revêtent leur cuirasse de combat, montent leurs
vaillants chevaux et sortent en rase campagne...
--Arrête, dit Ivan, dans l'intention de donner plus de vraisemblance à
son désir d'entendre le conteur; je connais ce conte. Raconte-moi plutôt
celui d'Akoundin.
--Celui d'Akoundin, dit Persten avec trouble, se souvenant que dans ce
conte on célébrait la disgrâce de Novgorod; celui d'Akoundin, c'est un
vilain conte, un conte de paysans; ce sont ces stupides paysans qui
l'ont inventé, puis il me semble, père Tzar, l'avoir oublié...
--Raconte, aveugle, dit Ivan d'un ton menaçant, raconte-le tout entier
et garde-toi bien d'en omettre un seul mot!
Et le Tzar sourit intérieurement de la situation difficile dans laquelle
il plaçait le conteur.
Désolé d'avoir proposé lui-même ce conte, ne sachant pas jusqu'à quel
point Ivan le connaissait, Persten se décida, tête baissée, à commencer
son récit, sans en rien retrancher.
«Dans l'antique ville de Novgorod, du côté de la Posada, vivait un
vaillant jeune homme appelé Akoundin. Il ne fabriquait ni bière, ni
eau-de-vie, ne se livrait à aucun trafic; il mettait son plaisir à errer
sur le Volkhof. Un jour, il monte dans sa barque bien gréée, place son
aviron d'érable dans ses taquets de chêne et s'assied à la poupe. La
barque suivit le cours du Volkhof et s'arrêta près de la berge escarpée.
A ce moment passa sur la rive un estropié. L'estropié prit la blanche
main d'Akoundin, le conduisit sur une haute colline et lui dit:
«Regarde, jeune homme, la ville de Rostislaf, située sur l'Oka, et vois
ce qui s'y passe.» Akoundin regarda la ville de Rostislaf et y vit un
lamentable spectacle. Les fidèles serviteurs du jeune prince de Rézan,
Gleb Olégovitch, se réunissent sur la place du marché, ils veulent
défendre la ville, mais ils n'en ont pas la force. Sur l'Oka nage un
monstre incroyable, le serpent Tougarin. Ce serpent Tougarin avait trois
cents sagènes de long; de sa queue il balaie les guerriers de Rézan, son
dos bouleverse les rives du fleuve; il réclame le vieux tribut. Alors
l'estropié prit la main blanche d'Akoundin et lui dit: Dis-moi ton nom,
bon jeune homme? A cette question, Akoundin répondit: Novgorod est ma
patrie, on m'appelle Akoundin Akoundinitch.--Eh bien! Akoundin
Akoundinitch, voilà juste trente-trois ans que je t'attends; reconnais
en moi ton oncle, le propre frère de ton père. Et voici le glaive de ton
père, Akoundin Coutiatich! Ayant dit ces mots, l'estropié sentit ses
forces le trahir, sa fin approcher et, avant de mourir, il dit encore au
jeune homme:--Écoute-moi, mon aimable enfant, Akoundin Akoundinitch!
lorsque tu rentreras dans la grande Novgorod, salue-la et dis-lui: Que
le Seigneur t'accorde de vivre des siècles et permette à tes enfants de
se couvrir de gloire! Croîs en puissance, Novgorod, et que tes enfants
croissent en richesse!...
--Cesse! interrompit avec colère le Tzar, oubliant à ce moment que son
but était seulement d'éprouver le conteur. Commence un autre conte.
Persten, simulant la terreur, se jeta à genoux et s'inclina presque
jusqu'à terre.
--Quel conte daigneras-tu entendre, seigneur, dit Persten, avec une
frayeur feinte et peut-être quelque peu réelle. Dois-je te raconter
l'histoire de la sorcière Iaga ou celle du lac de saint Jean? Ou ta
grâce n'ordonnerait-elle pas de raconter quelque chose de pieux?
Ivan se ressouvint qu'il ne devait pas effrayer les aveugles, c'est
pourquoi il bâilla encore une fois et demanda d'une voix déjà endormie:
--Et que sais-tu de pieux?
--Je sais la légende d'Alexis, homme de Dieu, celle du brave saint
Georges, celle de saint Joseph, le _livre des Pigeons_...
--Va pour le _livre des Pigeons_, dit Ivan dont les yeux semblaient se
fermer. Il nous convient mieux à nous autres, pécheurs, de nous endormir
sur un récit religieux.
Pour la seconde fois, Persten toussa, se redressa et commença d'une voix
traînante:
--Un terrible nuage s'élève, le ciel se déchire et le livre des pigeons
tombe sur la terre. Autour du livre se réunissent quarante Tzars et fils
de Tzars, quarante rois et fils de rois, quarante princes et fils de
princes, quarante prêtres et fils de prêtres, beaucoup de boyards, de
gens de guerre et du peuple. Parmi eux il y avait cinq Tzars au dessus
de tous les autres; le tzar Isaü, le tzar Vasili, le tzar Constantin, le
tzar Vladimir et le sage roi David. Le Tzar Vladimir s'exprima ainsi:
Qui de nous, frères, est expert dans la lecture? Qu'il lise ce livre des
pigeons. Il nous apprendra ce que c'est que ce monde, d'où vient le
soleil rayonnant, d'où vient la lune et d'où viennent les étoiles
innombrables, et les claires aurores et les vents tumultueux, et les
nuées terribles, et les sombres nuits; d'où nous viennent les Tzars et
les boyards et le peuple. A cela tous les Tzars gardèrent le silence; il
n'y eut que le sage roi David qui fit une réponse en ces termes:--Je
vous expliquerai, frères, le livre des pigeons. Ce n'est pas un petit
livre; il a 40 sagènes de long sur 20 de large; nul bras humain ne peut
le soulever, nul oeil humain ne saurait parcourir toutes les lignes
qu'il contient, nulle main humaine ne saurait en feuilleter toutes les
pages. C'est saint Jean qui l'a écrit et Isaü qui l'a lu; il l'a lu
durant trois ans et, durant ces trois ans, il n'a pu en lire que trois
pages. Ce n'est donc pas moi qui puis lire le livre divin. Il s'est
ouvert de lui-même, les pages se sont tournées d'elles-mêmes, les mots
se sont lus d'eux-mêmes. Je vous parlerai, seigneurs, sans le regarder,
non par la lecture, mais par la mémoire et la tradition. Le soleil
rayonnant nous est venu de la face resplendissante de Dieu; la lune aux
doux reflets est sortie de son sein, les innombrables étoiles de ses
yeux; les claires aurores sont les reflets de sa robe, les vents
tumultueux sont son souffle, les nuées terribles sa pensée et les nuits
sombres son manteau. La foule vient d'Adam; les Tzars sont sortis de sa
tête, les princes avec les boyards de ses reins, les paysans de ses
genoux, et c'est de là aussi que vient le sexe féminin.--Tous les Tzars
le saluèrent, disant: Merci, sage et prudent tzar David, mais dis-nous
encore qui est le Tzar des Tzars? quelle est la première des terres, la
première des mers, la première des rivières, la première des montagnes,
la première des villes?
Ici Persten regarda furtivement Ivan, qui semblait s'assoupir de plus en
plus. De temps en temps, il soulevait péniblement ses paupières et les
refermait aussitôt; mais à chaque fois il jetait imperceptiblement sur
le narrateur un regard scrutateur et défiant. Persten cligna de l'oeil à
Korchoun et continua:
Le sage Tzar David leur fit cette réponse: Je vous dirai, mes frères, ce
qui est écrit dans le livre des pigeons; c'est le Tzar blanc qui sera le
Tzar des Tzars, parce qu'il professe la foi chrétienne, croit en la
Trinité et vénère la Mère de Dieu. Toutes les hordes lui rendent
hommage, tous les peuples se sont soumis à lui; sa puissance s'étend sur
l'univers, sa main est au dessus de toutes les têtes et tous s'inclinent
devant le Tzar blanc, parce que le Tzar blanc est le Tzar des Tzars. La
sainte Russie est la première de toutes les terres, c'est là que se
construisent les églises apostoliques, oecuméniques. L'Océan est la mer
des mers; sur ses rives s'élève une cathédrale et dans cette cathédrale
repose le corps du pape de Rome, du pape Clément; cette mer circonvient
la terre, tous les fleuves viennent se jeter dans son sein, tous
viennent saluer l'Océan. Le Jourdain est le fleuve des fleuves, parce
que Jésus-Christ, le roi des cieux, y a été baptisé. Le Thabor est la
montagne des montagnes parce que Jésus-Christ s'y est transfiguré et y a
révélé sa gloire à ses disciples. Jérusalem est la mère des villes,
parce qu'elle est au centre de la terre, parce que c'est là que se
conservent le tombeau du Seigneur, sa tunique, autour desquels fume de
l'encens, brûlent des cierges qui ne s'éteignent jamais...
Persten regarda de nouveau Ivan. Ses yeux étaient fermés, sa respiration
régulière; le Terrible paraissait dormir. L'ataman toucha Korchoun de
son coude. Le vieillard fit deux pas en avant. Persten poursuivit en
nasillant:
--Tous les Tzars le saluèrent et lui dirent: Merci, sage David, mais
dis-nous encore quel est le premier des poissons, le premier des
oiseaux, le premier des animaux, la première des pierres, le premier
arbre, la première plante?--Le sage David leur fit cette réponse: La
baleine est le premier poisson, l'oiseau Estrophyle est le roi des
oiseaux, il demeure sur les rives de la mer Bleue; lorsqu'il bat des
ailes, toute la mer tremble, les vaisseaux se brisent et
s'engloutissent; lorsqu'il se réveille, à deux heures après minuit, tous
les coqs de l'univers se mettent à chanter et toute la terre alors
s'illumine...
Persten jeta un regard sur Ivan. Le Tzar était étendu les yeux fermés;
sa bouche était ouverte comme celle d'un homme endormi. En ce moment,
d'accord avec sa dernière phrase, Persten vit par la fenêtre que
l'église du château et les édifices voisins étaient éclairés par un
commencement d'incendie. Il poussa doucement Korchoun qui fit un nouveau
pas:
--Le quadrupède Indra, reprit Persten, est le roi des animaux; il marche
sous la terre comme le soleil sous la voûte du ciel; il fouille la terre
avec ses cornes et il en fait jaillir les sources, les ruisseaux et les
fleuves. La pierre à bâtir est la reine des pierres; c'est sur elle que
Jésus-Christ s'est reposé, que le roi des cieux a conversé avec ses
douze apôtres, a fondé la foi chrétienne et a distribué des livres par
toute la terre. Le cyprès est le roi des arbres, c'est avec du cyprès
qu'a été taillée la croix sur laquelle Jésus-Christ a été crucifié entre
deux larrons. La salicaire est la mère des plantes. Lorsque Jésus fut
crucifié, sa sainte mère se rendit auprès de son fils attaché sur la
croix. En marchant, elle pleurait et ses larmes, en tombant, ont fait
pousser la salicaire; de la racine de cette plante on fait chez nous, en
Russie, de merveilleuses petites croix que les vieux moines et les gens
pieux portent sur la poitrine.
Ivan Vasiliévitch soupira profondément à cet endroit du récit, sans
ouvrir les yeux. Le reflet de l'incendie devenait plus brillant. Persten
ne voulait pas que l'alarme fût donnée avant qu'il n'ait réussi à
prendre les clefs. Ne se décidant pas à bouger, pour que le Tzar ne
s'aperçût pas par sa voix de son mouvement, il montra du doigt à
Korchoun l'incendie, le Tzar endormi et continua:
--Tous les Tzars le saluèrent en disant: Merci, sage David, tu es habile
à parler de mémoire, tu es disert comme un livre, et le Tzar Vladimir
lui dit: Explique-moi encore une chose. Cette nuit, je dormais peu et
rêvais beaucoup. Je vis deux animaux qui se rencontraient, l'un était
blanc, l'autre gris; ils se battirent ensemble et c'est au blanc que
demeura la victoire. Le sage David lui répondit: O Tzar Vladimir, ce
n'étaient pas deux animaux qui se rencontraient et se battaient. Ce que
tu as rêvé est la réalité, cela s'est vu sur cette terre: l'animal
blanc, c'est la vérité; l'animal gris, c'est le mensonge; la vérité a
vaincu le mensonge et elle est remontée vers Dieu. Le mensonge terrassé
est resté ici-bas. Qui vivra de la vérité, celui-là héritera du royaume
du ciel; celui qui vivra du mensonge, sera condamné à des tourments
éternels...
Ici on entendit Ivan ronfler légèrement. Korchoun étendit la main vers
l'oreiller du Tzar; Persten s'approcha insensiblement de la fenêtre;
mais, afin de ne pas réveiller Ivan par un silence subit, il poursuivit
son récit sur le même ton monotone:
--Tous se levèrent et le saluèrent. Merci, lui dirent-ils, mais ne nous
laissez pas ignorer quels sont les péchés qui seront pardonnés et ceux
qui ne le seront jamais.--A quoi le sage David répondit: S'il y a
rémission pour tous les péchés, il y en a trois qui exigent une extrême
contrition; celui qui a eu des relations avec sa commère, celui qui a
insulté son père et sa mère, celui...
En ce moment, le Tzar ouvrit soudain les yeux. Korchoun retira la main,
mais il était trop tard; son regard avait rencontré celui d'Ivan.
Pendant quelques secondes, ils se regardèrent fixement, comme s'ils
étaient tous deux fascinés par une force magique.
--Aveugle, s'écria tout à coup le Tzar en se relevant vivement, et le
troisième péché? c'est celui de se déguiser en mendiant pour pénétrer
ainsi dans la chambre à coucher du Tzar.
Et de son bâton ferré, il frappa Korchoun dans la poitrine. Le brigand
s'accrocha au bâton, chancela et roula par terre.
--A moi! s'écria le Tzar en arrachant le fer de la poitrine de Korchoun.
Les opritchniks se précipitèrent dans la chambre, le sabre nu.
--Saisissez-les tous deux! ordonna Ivan.
Maliouta se précipita comme un chien enragé sur Persten, mais l'ataman
lui appliqua, avec une agilité extraordinaire, un coup de poing dans
l'estomac, d'un coup de pied défonça la petite fenêtre et sauta dans le
jardin.
--Cernez le jardin! attrapez le brigand! hurla Maliouta, courbé en deux,
et se tenant l'estomac des mains.
Les opritchniks avaient, en attendant, relevé Korchoun.
Vêtu de sa dalmatique noire, sous laquelle brillait une cotte de
mailles, Ivan était debout, tenant d'une main frémissante son bâton
ferré, fixant son regard menaçant sur le brigand blessé. Des serviteurs
effarés apportaient des torches. A travers la fenêtre brisée, on voyait
l'incendie. La cloche se mettait en mouvement; on entendait au loin le
tocsin.
Les sourcils froncés, les yeux baissés, soutenu par les opritchniks,
Korchoun était aussi debout, tout ensanglanté.
--Aveugle, dit le Tzar, ne me cache pas qui tu es et ce que tu
complotais contre moi?
--Je n'ai rien à cacher, répondit Korchoun. Je voulais m'emparer des
clefs du trésor, mais je n'ai rien comploté contre toi.
--Qui t'a envoyé ici? qui sont tes complices?
Korchoun regarda Ivan sans frayeur.
--Tzar Orthodoxe! j'ai été jeune, je chantais une chanson dans laquelle
le Tzar demandait à un aventurier avec qui il dévalisait. Et
l'aventurier lui répondit: mon premier compagnon est la nuit noire, mon
second...
--Assez! interrompit Maliouta. Nous verrons ce que tu chanteras quand on
commencera à t'écarteler et à te hisser sur la chèvre. Mais, ajouta-t-il
en examinant Korchoun, j'ai déjà vu quelque part cette tête de taureau!
Korchoun sourit et gratifia Maliouta d'un salut.
--Nous nous sommes déjà vus en effet, Maliouta Skouratof, et c'était, si
tu t'en souviens, à la mare du diable...
Maliouta ne le laissa pas achever.
--Khomiak, dit-il en se tournant vers son écuyer, emmène ce vieillard,
cause avec lui, engage-le à te raconter pourquoi il s'est introduit
auprès de Sa Majesté. Je viendrai tout de suite moi-même dans la chambre
du supplice.
--Allons, vieux, dit Khomiak, saisissant Korchoun par le collet, à nous
deux! nous causerons gentiment.
--Arrête, dit Ivan! Soigne, Maliouta, ce vieillard; il ne faut pas qu'il
succombe dans la question. Je lui ménagerai un supplice exemplaire,
nouveau, inimaginable, un supplice tel que tu en seras toi-même surpris,
père sacristain.
--Remercie donc le Tzar, chien! dit Maliouta à Korchoun en le poussant,
de ce qu'il te laisse encore vivre un peu. Cette nuit, nous te
disloquerons seulement les os.
Et accompagné par Khomiak, il emmena le brigand.
Pendant ce temps, Persten, profitant du trouble général, avait franchi
la palissade des jardins et accourait sur la place où se trouvait la
prison. La place était vide, le peuple s'était porté à l'incendie. En
longeant avec précaution le mur de la prison, Persten butta contre
quelque chose de mou; il tâta, c'était un corps ensanglanté.
--Ataman! lui dit à voix basse le même chanteur roux qui l'avait accosté
le matin, j'ai égorgé la sentinelle. Donne vite les clefs, nous
ouvrirons la prison et bonjour! j'irai à l'incendie moissonner avec les
camarades! Où est Korchoun?
--Entre les mains du Tzar, répondit brièvement Persten, tout est perdu!
Réunis notre monde et décampons. Plus bas, qui va là?
--C'est moi, répondit Mitka en se détachant du mur.
--Va-t'en, imbécile! Prends tes jambes à ton cou. Quittez tous la
Sloboda; ralliez-vous au chêne tordu!
--Et le prince? demanda Mitka de sa voix traînante.
--Imbécile! on te dit que tout est perdu. On a coffré le grand-père,
nous n'avons pas mis la main sur les clefs.
--Comme si la prison était fermée!
--Comment, elle n'est pas fermée? Qui est-ce qui l'a ouverte?
--Mais, moi.
--Qu'est-ce que tu radotes, polisson. Veux-tu bien parler raison!
--Que veux-tu que je dise? J'arrive, il n'y a personne, la sentinelle
est à terre, les jambes écartées. Je me dis: essayons un peu si la porte
est solide. Je l'ai tâtée avec l'épaule et, sans l'endommager, je l'ai
fait sortir des gonds.
--Ah! triple sot, s'écria joyeusement Persten. Le proverbe a raison, ce
n'est que grâce aux imbéciles que le monde subsiste. Et le prenant par
les tempes, l'ataman l'embrassa sur les deux joues, tendresse à laquelle
Mitka répondit par un baiser bruyant, et puis essuya froidement ses
grosses lèvres avec le revers de sa manche.
--Suis-moi donc, et toi, Balalaïka, attends ici. S'il vient quelqu'un,
siffle.
Persten entra dans la prison suivi de Mitka. Après la première porte, il
y en avait encore deux autres moins résistantes; Mitka n'eut besoin que
de quelques secondes pour les abattre.
--Prince, dit Persten, en pénétrant dans le souterrain, lève-toi!
Sérébrany pensa qu'on venait le chercher pour l'exécution.
--Fait-il déjà jour, demanda-t-il, ou bien, Maliouta, n'as-tu pas assez
de patience pour l'attendre?
--Je ne suis pas Maliouta, répondit Persten. Je suis celui que tu as
sauvé de la mort. Lève-toi, prince, le temps est précieux; lève-toi, je
te délivrerai.
--Qui es-tu? dit Sérébrany, je ne connais pas ta voix.
--Il n'y a là rien de surprenant, boyard; tu as autre chose à faire que
de te souvenir de moi. Mais lève-toi, nous ne pouvons pas lambiner.
Sérébrany ne répondit pas. Il crut que Persten était un des bourreaux de
Maliouta et il prit ces mots pour un sarcasme.
--Tu n'ajoutes donc pas foi en moi, prince, poursuivit l'ataman avec
impatience. Il faut donc que je te rappelle Medvedevka et la mare au
diable; je suis Vanioukha Persten!
La joie dégonfla la poitrine de Sérébrany. Son coeur battit à l'idée de
la liberté et de la vie. Les forêts, les bois, de nouveaux champs de
victoire, la douce image d'Hélène apparurent à son imagination. Il
s'était relevé vivement, il était déjà prêt à suivre Persten, lorsque
tout-à-coup il se souvint du serment donné au Tzar et son sang remonta
au coeur.
--Je ne puis pas, dit-il, je ne puis te suivre. J'ai promis au Tzar de
ne pas me soustraire à sa volonté et de me soumettre en tout lieu à son
arrêt.
--Prince, dit Persten surpris, je n'ai pas le temps de discuter avec
toi. Mes gens attendent, chaque seconde peut nous coûter la vie. Demain,
tu dois mourir, il est encore temps, lève-toi et suis-nous!
--Je ne puis pas, répondit tristement Sérébrany, j'ai confirmé ma parole
en baisant la croix.
--Boyard, s'écria Persten avec une voix changée par la colère, te
moques-tu donc de moi? Pour toi, j'ai mis le feu à la Sloboda; pour toi,
j'ai sacrifié mon meilleur homme; pour toi, nous allons peut-être tous
perdre nos têtes et tu veux rester? Serions-nous venus ici en vain? Nous
regardes-tu donc comme des saltimbanques? Je voudrais bien voir qui que
ce soit se moquer de moi! Pour la dernière fois: viens-tu ou non?
--Non! répondit résolument Nikita Romanovitch, et il se recoucha sur la
terre humide.
--Non, répéta Persten en grinçant des dents, non! Eh bien! il ne sera
pas fait à ta tête. Mitka, enlève-moi cet homme.--Et se jetant sur le
prince, l'ataman le bâillonna avec sa ceinture.
--Maintenant tu ne te disputeras plus, dit-il avec colère.
Mitka le prit dans ses bras comme si c'était un enfant au maillot.
Vite, allons! dit Persten.
Dans une rue, ils tombèrent sur des opritchniks.
Qui portez-vous? leur demandèrent-ils.
--Un voisin qu'une porte a blessé à l'incendie, répondit Persten. Nous
le portons à l'hôpital.
A la sortie de la Sloboda, une sentinelle les arrêta. Ils voulurent
passer outre; la sentinelle ouvrit la bouche pour donner l'alarme,
Persten la serra avec son poignet; le soldat tomba sans pousser un cri.
Les brigands sortirent le prince de la Sloboda sans autre obstacle.