UNE VIEILLE CONNAISSANCE.

Le lendemain du sac de la maison de Morozof, un cavalier déjà âgé et

monté sur un cheval noir, traversait la forêt silencieuse. A chaque

instant, il levait son chapeau et semblait écouter quelque chose.

--Doucement, Galka, tiens-toi tranquille, disait-il en passant la main

sur le cou de son cheval. Voyez, quelle bête indocile! elle m'empêche de

rien entendre. Allons, je me serai trompé, je ne reconnais rien!

Toujours des tilleuls et des noyers, il est vrai que quand nous sommes

passés par ici, il faisait nuit comme dans un four.

Et le cavalier continua son chemin.

--Attends, Galka! dit-il tout à coup en retenant les rênes, il me semble

que j'entends quelque chose. Tiens-toi tranquille, ou je vais te

corriger. C'est vrai, j'entends un bruit! Ce n'est pas le bruit des

feuilles, c'est la roue d'un moulin; mais où diable est-il ce moulin?

mais attends! maintenant je ne le perdrai pas, ce neveu d'une sorcière.

Et Michée, comme s'il eût craint de perdre de nouveau son chemin, partit

au galop dans la direction du bruit.

--Dieu soit béni, dit-il, quand entre les arbres il aperçut les murs

couverts de mousse et la roue qui tournait,--m'y voilà enfin; j'aurais

fini par en perdre la tête: tantôt le bruit en avant, tantôt en arrière

et puis rien; le voilà le moulin! C'est de ce côté que nous sommes venus

avec le boyard quand les brigands nous ont conduits ici. Mais comment

cela se fait-il? La roue était alors à droite, maintenant elle est à

gauche; la grange avait sa croisée tournée vers le moulin et sa porte

vers la forêt; à présent la porte est du côté du moulin et la fenêtre

sur la forêt. Voyons, est-ce bien mon moulin? Mais oui, il n'y en a pas

d'autres par ici; j'ai tourné autour depuis ce matin; c'est égal, s'il

ne s'agissait pas de sauver le boyard, pour rien au monde je ne

viendrais de ce côté.

Michée descendit de cheval, attacha Galka à un arbre, approcha avec une

certaine frayeur du moulin et frappa à la porte.

--Meunier, hé meunier!

Personne ne répondit.

--Meunier, hé meunier!

L'intérieur du moulin resta silencieux: on entendait seulement le bruit

que faisaient les meules et les pignons en tournant.

Michée essaya de pousser la porte, elle était fermée.

Où est-il donc le vieux diable? dort-il ou s'est-il caché? pensait

Michée en frappant de toutes ses forces avec ses pieds et ses mains. Pas

de réponse. Michée commença à se mettre en colère.

--Eh, vieux coquin! cria-t-il: réponds ou je mets le feu à la baraque!

On entendit tousser et, par un petit guichet au-dessus de la porte,

apparurent une barbe blanche et un visage ridé au milieu duquel

brillaient deux yeux gris.

Michée se sentit mal à son aise en présence du meunier.

--Bonjour, mon maître! dit-il d'une voix caressante.

--Que le Seigneur te garde! répondit le meunier: que veux-tu, brave

homme?

--Tu ne me reconnais pas, mon maître? j'ai pourtant passé la nuit chez

toi avec un boyard il y a peu de temps.

--Avec ce prince? Comment! si je m'en souviens? Je te reconnais

maintenant. Que veux-tu, mon ami, qu'est-ce qui t'amène?

--Mais comment, maître, te caches-tu donc comme un hibou dans son trou?

ouvre-moi, ou sors; converser ainsi n'est pas commode!

--Attends, mon ami, laisse-moi seulement verser un peu de grain, et

j'irai aussitôt te rejoindre.

«Oui, pensait Michée; je voudrais bien voir le blé que tu verses,

compère du diable! je suis sûr que ce sont des os de juifs que tu mouds

pour les sorciers? Qui peut apporter du blé ici? voyez quel recoin! il

n'y a seulement pas de route pour y arriver!

--Me voilà, brave homme, dit le meunier, en fermant avec soin derrière

lui la porte du moulin.

--Enfin! tu t'es assez fait prier.

--Que veux-tu, compère, je ne demeure pas dans un bazar mais en pleine

forêt et il ne convient pas d'ouvrir à tout le monde; un malheur est

bien vite arrivé: on voit bien un homme, mais il faut savoir si c'est du

blé béni qu'il a à sa ceinture, ou s'il y cache des pierres.

Voyez le vieux serpent! pensait Michée, il fait semblant de craindre les

voleurs et je suis sûr qu'il court la nuit avec les loups-garous.

--Allons, compère, que me veux-tu? conte-moi cela, je t'écoute.

--Voilà de quoi il s'agit, maître: Il est arrivé un grand malheur; ces

opritchniks maudits se sont emparés de mon maître, ils l'ont enchaîné et

ils l'ont conduit à la Sloboda où il est maintenant sans doute en

prison; et pourquoi? Dieu le sait; il n'a offensé ni le Tzar, ni l'État;

il s'est mis seulement du côté du bon droit en défendant le boyard

Morozof et sa femme quand, au milieu d'un festin, ils les ont attaqués

et réduit leur demeure en cendres.

Les yeux du meunier prirent une expression étrange.

--Oh, oh, oh! dit-il;--c'est fâcheux, fâcheux, compère; fâcheux pour le

poisson de se jeter dans la nasse, fâcheux pour ton prince d'être

enfoncé dans un cachot, plus fâcheux pour Morozof d'avoir perdu sa jeune

femme, encore plus fâcheux pour Viazemski d'avoir pris la femme d'un

autre.

Michée ouvrit de grands yeux.

--Comment sais-tu que Viazemski a enlevé la femme de Morozof? Je ne t'en

ai pas parlé.

--Eh, compère! je ne sais pas seulement ce qu'on me dit; parfois on

frappe loin dans la forêt et le bruit retentit près d'ici; quand l'eau

baisse sous la roue du moulin, c'est qu'il y a une sécheresse à cent

verstes en amont et que la récolte sera mauvaise; le vieillard, qui vit

silencieux dans la solitude, écoute pousser l'herbe et apprend ainsi le

secret des choses.

--Eh bien! maître, ne sais-tu pas un moyen de venir au secours du

boyard? J'ai tout pesé, tout ressassé dans ma pauvre tête et je ne

trouve rien. Alors, je me suis dit: j'irai trouver le bon meunier, je

lui demanderai conseil. Et je me suis rappelé aussi ce brave jeune homme

qui nous a conduits chez toi. En nous quittant, il me dit: si le prince

a besoin de moi, viens au moulin, demande au grand-père où est Vanioukha

Persten? je serai toujours prêt à servir le boyard, même quand il

faudrait y risquer ma vie. Je suis donc venu te trouver, maître, dis-moi

ce qu'il faut faire; si nous réussissons, le prince Nikita ne t'oubliera

pas et moi, pauvre malheureux, je te serai dévoué le reste de mes jours.

Que la terre t'engloutisse, neveu d'une sorcière! ajouta mentalement

Michée,--être réduit à implorer ça!

--Il faut toujours essayer d'éviter un malheur. Le cas est mauvais, je

l'avoue, mais avec une tenaille on retire un creuset des flammes et il

arrive quelquefois que le grain sort de la meule sans avoir été écrasé;

chacun a sa chance.

--C'est vrai, maître, avec de la chance un oeuf donne naissance à un

coq; sans chance, il n'en sort pas même un puceron, mais je t'en

supplie, dis-moi nettement ce qu'il faut que je fasse maintenant.

Le meunier baissa la tête et parut écouter le bruit de la roue.

Quelques minutes s'écoulèrent. Le vieillard balança lentement la tête et

se mit à parler sans faire attention à Michée.

La roue tourne, tourne, ce qui était en haut est en bas, ce qui était

en bas est en haut; j'entends la cloche qui retentit au loin, sont-ce

des funérailles ou un mariage? et qui marie-t-on, qui enterre-t-on? je

ne puis l'entendre, l'eau bruit, une grande fumée m'empêche de le

voir. Les corbeaux arrivent de tous côtés, ils s'entre-appellent pour

un riche festin, mais qui vont-ils déchirer? A qui vont-ils crever les

yeux? Eux-mêmes n'en savent rien, ils volent et ils croassent. La

hache est aiguisée, le bourreau est prêt; sur les planches de chêne

coulent des ruisseaux d'un sang chaud, les têtes sont tranchées d'un

seul coup, mais je ne vois pas quelles têtes.

Michée frissonnait.

--Que dis-tu donc, grand-père, tu marmottes comme à un office des morts.

Le meunier ne parut pas entendre Michée. Il ne dit plus rien, mais ses

lèvres continuèrent à s'agiter comme s'il se fût parlé à lui-même, ses

yeux gris étaient si ternes qu'ils paraissaient ne rien voir.

--Grand-père, eh! grand-père! et Michée le tira par la manche.

--Quoi? répartit le meunier se tournant vers Michée, comme s'il

l'apercevait pour la première fois.

--Qu'est-ce que tu marmottes, grand-père?

--Eh compère! on entend beaucoup, on dit peu; prends maintenant le

sentier qui passe à côté du sapin. Va toujours devant toi, tu

rencontreras beaucoup de tournants à droite et à gauche, va toujours

tout droit; quand tu auras fait cinq verstes, tu verras sur le côté une

izba, dans cette izba pas une âme. Reste-là jusqu'à la nuit; de braves

gens viendront qui t'en diront davantage. Quand tu reviendras, passe par

ici, tu trouveras de l'ouvrage; l'oiseau du Paradis a échappé au

ravisseur, tu le ramèneras au roi de Dalmatie et nous partagerons la

récompense.

Et, sans attendre de réponse, le vieillard rentra dans le moulin et

ferma la porte sur lui.

--Grand-père! lui cria Michée, explique-toi intelligiblement, de quels

gens veux-tu parler? de quel oiseau?

Mais le meunier ne répondit pas et, quoique Michée écoutât de toutes ses

oreilles, il n'entendit que le bruit de l'eau et le grincement de la

roue.

Allons, le neveu d'une sorcière! dit l'écuyer, où m'envoie-t-il? à cinq

verstes je trouverai une izba, j'y attendrai jusqu'à la nuit, et là le

diable sait ce qui arrivera. Je voudrais t'y voir à ma place, vieux

gredin! S'il ne s'agissait pas du prince, je prendrais joliment le

large! peuh! Allons, Galka! il faut en prendre son parti, cherchons donc

cette izba du diable.

Et, enfourchant son cheval, Michée se mit à galoper dans la direction

indiquée par le meunier.

Ivan le terrible; ou, La Russie au XVIe siècle · 第 45 / 92 题