LA CÉRÉMONIE DU BAISER.

Il est temps de retourner à Morozof. L'émotion d'Hélène en présence de

Sérébrany n'avait pas échappé à la pénétration du boyard. D'abord, il

l'avait attribuée à une rencontre avec Viazemski, mais plus tard un

nouveau soupçon s'éleva dans son âme.

Après avoir dit adieu au prince et l'avoir reconduit jusqu'à la porte,

Morozof rentra chez lui. Ses épais sourcils étaient contractés; des

rides profondes sillonnaient son front; son visage était en feu, il

avait peine à respirer.

En ce moment Hélène dort, pensa-t-il, elle ne m'entendra pas; je vais

faire un tour de jardin, la fraîcheur me fera du bien.

Morozof sortit; le jardin était dans l'obscurité: en approchant de la

palissade, il vit un vêtement blanc. Surpris, il chercha à distinguer.

Soudain quelques paroles arrivèrent à son oreille. Le vieillard

s'arrêta, il avait reconnu la voix de sa femme. Derrière la palissade se

dessinait, sur le ciel étoilé, la forme vague d'un cavalier. L'inconnu

se courba vers Hélène et lui dit quelque chose. Morozof retint sa

respiration, mais une rafale du vent, en secouant les sommets des

arbres, emporta la voix et les paroles du cavalier. Quel était cet

inconnu? Viazemski avait-il réussi par sa persévérance à plaire à

Hélène? Le coeur de la femme est une énigme indéchiffrable: Aujourd'hui

elle accepte ce qui lui répugnait la veille. Ou n'était-ce pas plutôt

Sérébrany qui avait donné rendez-vous à sa femme? Qui sait? Peut-être le

prince, qu'il avait reçu comme un fils, venait-il au même instant de

faire un affront sanglant au meilleur ami de son père, à celui qui était

prêt à mettre sa propre vie en danger pour sauver Sérébrany de la colère

du Tzar!

Mais non, pensait Morozof, ce n'est pas Sérébrany; c'est quelque

opritchnik, favori nouveau du Tzar. C'est une bonne fortune pour eux de

déshonorer un boyard en disgrâce. Et cette femme, serpent réchauffé dans

mon sein! ne l'ai-je pas aimée tendrement? ne la traitai-je pas comme

une fille chérie? n'est-ce pas volontairement qu'elle a accepté ma main?

ne me témoignait-elle pas sa reconnaissance hypocrite? ne m'a-t-elle pas

juré fidélité? Non jamais, Droujina, il ne faut compter sur la loyauté

féminine! la fidélité des femmes, c'est un donjon élevé qu'il leur faut,

des portes de chêne et de gros verrous! Tu t'es trop hâté, Droujina, de

confier ton honneur à une jeune fille. Ton coeur ardent t'a fait perdre

l'esprit, vieillard. Les gens de Moscou rient de ton malheur.

Ainsi pensait Morozof et ses conjectures le torturaient. Il aurait voulu

avancer, mais le cavalier pouvait s'enfuir et le boyard n'aurait pas

reconnu son ennemi. Il résolut d'attendre.

Comme à dessein, pendant cette soirée, le vent ne cessa pas de souffler

et la lune fut toujours masquée par les nuages. Morozof ne reconnut ni

la voix ni le visage du cavalier. Il entendit seulement la boyarine

prendre congé de lui en versant des larmes.

Hélène passa près de Morozof sans l'apercevoir. Droujina la suivit

lentement.

Le lendemain, il ne laissa paraître aucune émotion. Il fut avec Hélène,

comme toujours, attentif et bienveillant. Parfois seulement, quand elle

ne le regardait pas, le boyard s'oubliait, ses sourcils se contractaient

et son regard devenait menaçant. Une pensée terrible oppressait alors

l'esprit du boyard. Il se demandait comment il pourrait trouver son

ennemi.

Quatre jours s'écoulèrent. Morozof était assis devant une table de

chêne, sur laquelle se trouvait un livre ouvert. La reliure de ce livre

était de velours pourpre avec des encoignures et des fermoirs d'argent.

Mais le boyard ne pensait pas à lire: ses yeux glissaient sur les

ornements bigarrés et les dessins bizarres des pages, et son imagination

allait de l'appartement de sa femme à la palissade du jardin.

La veille, Sérébrany était revenu de la Sloboda et, acquittant sa

promesse, il avait fait une visite à Morozof.

Ce jour-là, Hélène avait prétexté une indisposition et n'était pas

sortie de sa chambre. L'accueil de Morozof ne se ressentit aucunement

des soupçons qui agitaient son âme. Mais en le félicitant de son heureux

retour et en accomplissant envers lui les devoirs de l'hospitalité la

plus affectueuse, il ne cessa pas d'observer l'expression de son visage

et d'y chercher quelque indice de son crime. Sérébrany fut rêveur, mais

franc et ouvert comme par le passé. Morozof ne découvrit rien.

Et voilà à quoi il pensait maintenant, assis à la table devant un livre

ouvert.

Ses réflexions furent interrompues par l'apparition d'un serviteur.

Celui-ci, en voyant le front contracté de son maître, s'arrêta

respectueusement. Morozof l'interrogea du regard.

--Seigneur, des gens du Tzar s'avancent de ce côté. A leur tête se

trouve le prince Viazemski; faut-il les recevoir?

Au même moment, on entendit le bruit d'un tambour que le premier homme

d'arme de l'escorte frappait avec un fouet pour écarter la foule et

ouvrir un chemin à son maître.

--Viazemski vient chez moi! dit Morozof, qu'est-ce que cela veut dire?

Peut-être ne fait-il que passer. Retourne à la porte et attends! S'il

s'arrête ici, dis-lui que ma maison n'est pas un cabaret, que je ne

connais aucun opritchnik et que je n'en reçois pas! Va.

Le serviteur parut indécis.

--Quoi encore? demanda Morozof.

--Boyard, je suis à tes ordres, mais je ne dirai pas cela à Viazemski.

--Va! s'écria Morozof en frappant du pied.

--Boyard! vint dire en courant le portier, le prince Viazemski avec des

opritchniks s'arrête à notre porte! Il dit qu'il est envoyé vers toi par

le Tzar.

--Par le Tzar? il t'a dit par le Tzar? Qu'on ouvre les portes à deux

battants! Apportez sur un plat d'or le pain et le sel! Que tous les

serviteurs aillent au devant de l'envoyé du Tzar!

Pendant ce temps, le bruit du tambour se rapprochait de plus en plus;

vingt-cinq cavaliers, ayant à leur tête Viazemski, monté sur un

magnifique cheval de bataille, entraient au pas dans la cour de Morozof.

Le prince portait un caftan de satin blanc brodé de perles. Des

bracelets également de perles arrêtaient autour du poignet les larges

manches du caftan, négligemment serré autour de la taille par une

ceinture de soie cramoisie, terminée aux extrémités par deux glands

d'or. Des culottes de velours rouge descendaient dans des bottes de

maroquin jaune armées aux talons d'éperons d'argent, dont les tiges

étaient brodées de perles presque jusqu'à la cheville. Par dessus le

caftan, un léger manteau de soie, de couleur dorée et sans manches,

était arrêté sur la poitrine par une agrafe formée de deux diamants. La

tête du prince était couverte d'une toque blanche galonnée, surmontée

d'une aigrette de diamant qui se balançait à chaque mouvement reflétant

les rayons du soleil. Les cheveux noirs de Viazemski, en s'échappant de

sa coiffure, se mêlaient avec sa barbe courte et frisée. Une moustache

légère produisait au-dessus de la lèvre supérieure plutôt une ombre

foncée qu'un trait accusé. La taille du prince était élevée et

vigoureuse, son air martial et gai.

Conformément à la coutume luxueuse de l'époque, des palefreniers à pied

conduisaient derrière lui, par la bride, six chevaux de selle

complétement harnachés; l'un était noir, l'autre isabelle, le troisième

gris de fer et les autres d'une blancheur sans tache. Sur leurs têtes

s'agitaient des panaches, leur dos était couvert de peaux bigarrées ou

de selles galonnées ornées de pierreries; tous ces six chevaux faisaient

résonner, en marchant, une multitude de tambourins et de grelots

argentés et dorés, chacun d'un timbre différent et suspendus en longues

grappes des deux côtés du frontal.

Au moment où Droujina apparut, Viazemski et tous les opritchniks mirent

pied à terre.

Morozof, un plat d'or à la main, s'avança lentement vers eux et derrière

lui, avec la même lenteur, ses amis et ses serviteurs.

--Prince, dit Morozof, tu m'es envoyé par le Tzar, je m'empresse de

venir à ta rencontre avec le pain et le sel. Et le salut du boyard fut

si profond que ses cheveux gris lui tombèrent sur les yeux.

--Boyard, répondit Viazemski, le Tzar m'a ordonné de t'apporter ses

ordres: boyard Droujina, la colère du grand prince Ivan Vasiliévitch,

souverain de toutes les Russies, est apaisée: il retire le ban impérial

dont il avait frappé ta tête, il te pardonne toutes tes fautes; tu es,

comme par le passé, dans la faveur tzarienne; tu peux reprendre du

service et tous tes honneurs te sont rendus.

Ayant terminé son discours, Viazemski mit une main dans sa ceinture, de

l'autre caressa sa barbe et, se redressant avec dignité, fixa sur

Morozof son oeil d'aigle en attendant une réponse.

Morozof s'était mis à genoux dès le commencement de la harangue. Ses

serviteurs l'aidèrent à se relever. Il était pâle.

--Que grâce en soit rendue à la sainte Trinité ainsi qu'aux saints

patrons de notre grand souverain! dit-il d'une voix tremblante: que le

Dieu tout-puissant et miséricordieux prolonge indéfiniment les jours du

Tzar! Je ne t'attendais pas, prince; mais tu m'es envoyé par le Tzar,

entre dans ma maison. Entrez, seigneurs opritchniks, faites-moi cet

honneur! Moi j'irai un moment dans la chapelle pour remercier Dieu, puis

je viendrai m'asseoir avec vous au banquet de bienvenue.

Les opritchniks entrèrent.

Morozof appela un serviteur.

--Monte à cheval, cours chez le prince Sérébrany, porte-lui mes

compliments et dis-lui que je l'invite aujourd'hui à un banquet; le Tzar

m'a fait une grande faveur: il a retiré le ban dont il m'avait frappé.

Après avoir donné cet ordre et conduit ses hôtes dans la salle

d'honneur, Morozof traversa la cour et se rendit dans la chapelle.

Devant lui marchaient ses commensaux et les officiers de sa maison,

derrière, les autres serviteurs. Le maître d'hôtel et les gens

nécessaires pour servir les opritchniks restèrent seuls dans la maison.

On servit des vins et divers fruits en attendant le dîner.

Bientôt Sérébrany parut, pareillement accompagné de ses commensaux et de

ses serviteurs; car à cette époque, dans des circonstances importantes,

un boyard ne pouvait sortir seul ou avec une suite peu nombreuse sans

compromettre sa dignité.

La table était dressée dans une vaste salle; les serviteurs étaient à

leur poste, tous attendaient le maître.

Droujina, après avoir entendu une prière d'action de grâces, entra vêtu

d'un riche caftan brodé, portant à la main une toque de martre. Ses

cheveux gris venaient d'être coupés, sa barbe était rasée avec soin. Il

salua ses hôtes; ceux-ci lui rendirent son salut et tout le monde se mit

à table.

Le banquet commença, les gobelets et les amphores se choquèrent, un

autre bruit peu ordinaire en pareil cas se mêla à ceux du joyeux

banquet: des cottes-de-mailles résonnèrent cachées sous les caftans des

opritchniks.

Mais Morozof n'entendit pas ce bruit sinistre, d'autres pensées

l'occupaient. Un sentiment intérieur lui disait que son ennemi était à

sa table, et le boyard avait trouvé un moyen de le découvrir. Ce moyen

lui paraissait sûr.

Déjà ses hôtes avaient vidé de nombreux gobelets; ils avaient bu au

Tzar, à la Tzarine et à toute la maison souveraine; ils avaient bu au

métropolite et à tout le clergé russe; ils avaient bu à Viazemski, à

Sérébrany et à la charmante maîtresse de maison. Ils avaient bu à chacun

des hôtes en particulier. Quand toutes les santés eurent été portées,

Viazemski se leva et porta de nouveau la santé de la jeune boyarine.

C'était cela que Morozof attendait.

--Chers hôtes, dit-il, il ne convient pas de boire à la boyarine en son

absence. Allez, dit-il, en s'adressant aux serviteurs, allez dire à la

boyarine qu'elle vienne répondre elle-même à nos chers hôtes!

Vivat, vivat! crièrent les hôtes: sans la maîtresse de maison le miel

lui-même perd sa douceur!

Après quelques moments, Hélène, accompagnée de deux suivantes, apparut

vêtue d'un riche sarafane; elle tenait à la main un plateau doré où se

trouvait une seule coupe. Les convives se levèrent. L'échanson remplit

la coupe. Hélène la porta à ses lèvres, puis elle alla la présenter

successivement à chacun des convives auquel elle adressait en même temps

un salut. A mesure que les hôtes vidaient la coupe, l'échanson la

remplissait de nouveau.

Quand Hélène eut fait le tour de la table, Morozof qui la suivait du

regard s'adressa aux convives.

--Chers hôtes, dit-il, maintenant, suivant la vieille coutume russe, si

vous avez du respect pour ma maison, si mon hospitalité vous a

satisfaits, je vous en prie, chers hôtes, que chacun de vous donne un

baiser à ma femme! Hélène, mets-toi à la place d'honneur et que nos

hôtes t'embrassent tour à tour!

Les convives remercièrent Morozof. Hélène, très-agitée, se tint debout à

côté du poêle, les yeux baissés.

--Prince, à toi! dit Morozof à Viazemski.

--Non, non, suivons la coutume! s'écrièrent les convives, que le mari

embrasse d'abord sa femme! faisons comme faisaient nos ancêtres!

--Suivons donc la coutume, dit Morozof, et, s'approchant de sa femme, il

lui fit d'abord un profond salut. Quand ils s'embrassèrent, les lèvres

d'Hélène brûlaient comme du feu; celles de Droujina étaient froides

comme de la glace.

Après Morozof vint Viazemski.

Morozof se mit à observer.

Les yeux du prince brillaient comme des charbons, mais le visage

d'Hélène resta impassible; en présence de son mari, en présence de

Sérébrany, Viazemski ne l'effrayait pas.

--Ce n'est pas lui, pensa Morozof.

Viazemski, après avoir mis un genou à terre, donna un baiser à Hélène;

mais, comme son baiser dura plus longtemps qu'il ne fallait, elle se

retourna avec un visible dégoût.

--Non, ce n'est pas lui, répéta Morozof.

Après Viazemski vinrent tour à tour quelques autres opritchniks. Tous

firent un salut profond et embrassèrent Hélène; mais Droujina ne put

lire sur le visage de sa femme autre chose que l'ennui. Plusieurs fois,

les longs cils d'Hélène se levèrent et son regard sembla chercher avec

épouvante parmi les convives:

--Il est ici! se dit en lui-même Morozof.

Tout-à-coup la frayeur s'empara d'Hélène. Ses yeux se rencontrèrent avec

ceux de son mari et, avec l'instinct particulier au coeur de la femme,

elle devina ses pensées. Sous ce regard immobile et pénétrant, il lui

parut impossible d'embrasser Sérébrany sans se trahir. Toutes les

circonstances de sa rencontre à la palissade du jardin lors de l'arrivée

de Nikita, se représentèrent vivement à sa mémoire. Sa position actuelle

et le baiser qu'elle allait recevoir lui parurent une punition du ciel;

un froid mortel parcourut tout son corps.

--Je ne suis pas bien, laisse-moi rentrer, Droujina, murmura-t-elle.

--Reste, Hélène, dit tranquillement Morozof; attends, tu ne peux t'en

aller maintenant, c'est impossible, il faut terminer la cérémonie.

Et il lança à sa femme un regard qui la glaça.

--Mais je ne peux plus me soutenir, insista Hélène.

--Comment! dit Morozof, comme s'il n'eût pas entendu, des vapeurs! c'est

extraordinaire!

--Je vous en prie, seigneurs, approchez, n'écoutez pas ma femme; c'est

encore un enfant que la nouveauté de cette cérémonie effarouche. Allez,

chers hôtes, je vous en prie.

--Mais où est Sérébrany? pensa Droujina en parcourant la salle des yeux.

Le prince Nikita se tenait à l'écart. L'attention extraordinaire avec

laquelle Morozof regardait sa femme et chacun de ceux qui s'avançaient

vers elle ne lui avait pas échappé. Il lisait dans le visage d'Hélène la

terreur et l'inquiétude. Sérébrany, toujours résolu quand sa conscience

ne lui reprochait rien, ne savait maintenant que faire. Il redoutait, en

s'approchant d'Hélène, d'augmenter son trouble; il craignait, en restant

en arrière, d'éveiller des soupçons. S'il eût pu, sans être remarqué,

lui adresser quelques mots, il eût sans doute relevé son courage

défaillant, mais elle était entourée par les convives et son mari ne la

quittait pas des yeux; il fallait prendre un parti.

Sérébrany s'avança, s'inclina profondément, mais il ne savait s'il

devait regarder Hélène ou détourner les yeux de son visage. Cette

incertitude le perdit. De son côté, Hélène ne put supporter l'épreuve à

laquelle la soumettait Morozof. Elle avait trompé son mari, non par

légèreté ni en obéissant aux suggestions d'un coeur corrompu, elle

l'avait trompé parce qu'elle-même s'était fait illusion en croyant

qu'elle pouvait aimer Droujina. Ce qu'elle avait dit près de la

palissade du jardin lui était involontairement échappé; elle ne songeait

pas à ses expressions et si, en ce moment-là, elle eût vu son mari

derrière elle, elle lui eût tout avoué dans la simplicité de son coeur.

Mais l'imagination d'Hélène était ardente et son caractère timide. Après

son entrevue avec Sérébrany, les reproches de sa conscience ne cessèrent

de la faire souffrir. A cela s'ajoutait encore une anxiété mortelle sur

le sort de Nikita. Son coeur était torturé par des sentiments

contraires; elle eût voulu tomber aux pieds de son mari et lui demander

pardon et conseil, mais elle craignait sa colère; elle avait peur pour

Nikita.

Cette lutte, ces souffrances, la terreur que lui inspirait son mari

affable et bon, mais inflexible dans tout ce qui touchait à son honneur,

tout contribuait à ébranler ses forces physiques. Quand les lèvres de

Sérébrany touchèrent les siennes, elle frissonna comme dans la fièvre,

ses genoux s'entrechoquèrent, et sa bouche laissa échapper ces

paroles:--Sainte Vierge! ayez pitié de moi!

Morozof saisit Hélène.

--Ah! dit-il, voilà bien la santé des femmes! Voyez, un peu d'odeur du

poêle et elles se trouvent mal. Mais ce n'est rien, c'est passé. Venez,

chers hôtes!

La voix et les manières de Morozof ne trahirent aucune émotion. Il

paraissait tranquille; il continua à être toujours aussi poli et aussi

bienveillant. Sérébrany resta dans l'incertitude. Avait-il pénétré son

secret?

Quand la cérémonie fut terminée et qu'Hélène soutenue par ses femmes fut

retournée dans son appartement, les convives, sur l'invitation de

Morozof, se remirent à table.

Droujina s'empressa auprès de tous avec la même urbanité qu'auparavant

et n'oublia aucun des devoirs minutieux que devait remplir à cette

époque, un maître de maison soucieux de son renom d'hospitalité.

Il était déjà tard. Le vin avait échauffé les esprits; d'étranges

paroles se mêlaient par moment aux propos des opritchniks.

--Prince, dit l'un d'eux en saluant Viazemski, il est temps de commencer

la besogne.

--Tais-toi! répondit à voix basse Viazemski: le vieux écoute.

--S'il écoute, il ne comprendra pas, continua à haute voix l'opritchnik

avec l'obstination de l'ivrogne.

--Tais-toi! répéta Viazemski.

--Je te dis, prince, qu'il est temps. Oui, il est temps, je vais donner

le signal.

Et l'opritchnik tenta de se lever.

Viazemski, d'une main vigoureuse, le cloua sur son siége.

--Tiens-toi tranquille, lui dit-il à l'oreille, sinon je t'enfonce ce

couteau dans la gorge!

--Ah! et tu menaces encore! cria l'opritchnik en se levant; en voilà

d'une autre! je disais bien qu'il fallait se défier de toi! tu n'es pas

notre frère; tu es un prince, un de ces boyards qui nous dévorent!

Attends, nous allons voir, laisse-moi me débarrasser de ce caftan et

prendre mon sabre, nous allons voir!

Ces paroles étaient prononcées d'une voix mal assurée, au milieu du

bruit et des conversations; mais quelques-unes d'entre elles arrivèrent

jusqu'à Sérébrany et éveillèrent son attention. Morozof ne les entendit

pas. Il vit seulement qu'une querelle avait lieu entre ses convives.

--Chers hôtes! dit-il en se levant, il est déjà tard. N'est-il pas temps

de se reposer? il y a pour vous tous des lits de plumes et des coussins

d'édredon préparés.

Les opritchniks quittèrent la table, remercièrent leur hôte et, après

l'avoir salué tour à tour, se retirèrent dans les pièces où leurs lits

avaient été disposés.

Sérébrany allait aussi se retirer.

Morozof l'arrêta par la main.

--Prince, lui dit-il à voix basse, attends-moi ici.

Et laissant Sérébrany, Droujina se dirigea vers l'appartement de sa

femme.

Ivan le terrible; ou, La Russie au XVIe siècle · 第 39 / 92 题