Pendant l'entretien que Maliouta avait avec son fils, le Tzar continuait
à prier. La sueur coulait sur son visage, les marques rouges, imprimées
sur son front par les prosternations anciennes, apparaissaient plus
rouges après les prosternations nouvelles; tout à coup un frôlement dans
la chambre le fit se retourner. Il aperçut sa nourrice Onoufrevna.
Elle était vieille, sa nourrice. Le grand prince Vasili, de bienheureuse
mémoire, l'avait amenée de Verkh; elle avait servi Hélène Glinski. Ivan
était venu au monde dans ses mains; dans ses mains, son père mourant lui
avait donné sa bénédiction. On disait qu'Onoufrevna savait beaucoup de
choses que personne ne soupçonnait. Pendant la jeunesse du Tzar les
Glinski la craignaient: les Chouiski et les Bielski s'efforçaient de lui
plaire. Elle connaissait beaucoup de secrets et fit plusieurs
prédictions qui toutes se vérifièrent. Au faîte de son élévation, elle
prédit au prince Telepnef qu'il mourrait de faim. Ivan avait alors
quatre ans. La prophétie se réalisa. Beaucoup d'années s'étaient
écoulées depuis ce temps et les vieillards avaient encore ses paroles
dans la mémoire. Maintenant Onoufrevna devait avoir près de cent ans.
Elle était courbée en deux; la peau de son visage était si ridée qu'elle
ressemblait à une écorce d'arbre et, de même que la mousse envahit les
vieilles écorces, le menton d'Onoufrevna était couvert de touffes de
poils gris. Il y avait longtemps qu'elle n'avait plus de dents, ses yeux
paraissaient sans vie, sa tête remuait convulsivement.
Onoufrevna appuyait sa main osseuse sur une béquille. Longtemps elle
regarda Ivan, en remuant ses lèvres jaunies comme si elle mâchait
quelque chose.
--Quoi? dit-elle enfin d'une voix sourde et entrecoupée, tu pries? prie,
prie, Ivan Vasiliévitch! tu dois beaucoup prier. Si encore tu n'avais
que de vieux péchés sur la conscience, Dieu est miséricordieux, il
pourrait te pardonner; mais il ne se passe pas de jour que tu n'en
commettes un nouveau et quelquefois deux ou trois.
--Allons, Onoufrevna, dit le Tsar en se levant, tu ne sais pas ce que tu
dis.
--Je ne sais pas ce que je dis! penses-tu que je sois folle?
Et les yeux ternes de la vieille brillèrent soudainement.
--Qu'as-tu fait aujourd'hui à table? Pourquoi as-tu empoisonné ce
boyard? Tu croyais que je ne le savais pas? Pourquoi fronces-tu le
sourcil? Mais attends que ta dernière heure vienne, attends! tes péchés,
liés à ton corps, pèseront comme des milliers de mille pouds et
t'entraîneront jusqu'au fond de l'enfer; alors les diables bondiront à
ta rencontre et te saisiront avec leurs fourches.
La vieille recommença de nouveau à mâchonner avec colère.
Une fervente prière avait préparé le Tzar aux pensées religieuses. Son
imagination irritable lui avait déjà présenté plus d'une fois le tableau
de la rémunération future, mais la force de sa volonté surmontait la
terreur des tourments de l'autre vie. Ivan se persuadait que cette
terreur et les remords de sa conscience étaient excités en lui par
l'ennemi du genre humain, afin de détourner l'oint du Seigneur de ses
hautes destinées. Le Tzar opposait la prière aux ruses du diable; mais
il succombait souvent. Alors le désespoir l'étreignait dans ses griffes
de fer. L'injustice de ses actes lui apparaissait dans toute sa nudité
et les abîmes infernaux s'ouvraient devant lui. Cela ne durait pas
longtemps. Bientôt Ivan reniait sa faiblesse. Furieux contre lui-même et
contre l'esprit des ténèbres, il reprenait, pour braver l'enfer et pour
dompter sa conscience, son oeuvre de sang et jamais sa cruauté n'était
si grande qu'après ces faiblesses involontaires.
En ce moment la pensée de l'enfer, excitée par la tempête et la voix
prophétique d'Onoufrevna, s'empara de lui et le fit frissonner. Il
s'assit sur son lit; ses dents claquaient.
--Allons, Ivan, dit Onoufrevna d'une voix plus douce, qu'as-tu? es-tu
malade? oui, tu es malade, je t'ai fait peur. Reviens à toi,
console-toi, mon enfant, quelque grands que soient tes péchés, la
miséricorde de Dieu est plus grande encore; mais fais pénitence et ne
pèche plus à l'avenir. Je prie pour toi jour et nuit, je vais prier avec
encore plus de ferveur. Que te dire de plus? je donnerais ma place dans
le paradis pour te voir sauvé.
Ivan regarda sa nourrice, elle semblait sourire, mais le sourire n'était
pas attrayant sur ce visage rébarbatif.
--Merci, Onoufrevna, merci; je suis mieux, va-t'en!
--Oui, oui, mieux! tu te rassures aussi vite que tu t'épouvantais tout à
l'heure! et aussitôt tu penses à me chasser: va-t'en! Ne compte pas trop
sur la longanimité du ciel. Dieu commence à se lasser. Il te repousse
déjà, Satan se réjouit et va s'emparer de toi. Mais, tu trembles encore;
une gorgée de sbitten[14] te ferait du bien, bois-en! ton père, que Dieu
le reçoive dans son paradis! buvait du sbitten la nuit, et ta mère, que
le Seigneur donne la paix à son âme! ta mère aimait le sbitten. Ce
furent les maudits Chouiski qui lui en versèrent la dernière fois.
[14] Boisson composée d'eau chaude, de miel et d'autres ingrédients.
La vieille s'arrêta et parut oublier où elle était. Ses yeux
s'éteignirent; elle recommença à mâcher ses lèvres, branlant la tête
sans interruption.
Tout à coup on frappa à la fenêtre. Ivan Vasiliévitch frissonna.
La vieille se signa d'une main tremblante.
--Vois, dit-elle, la pluie tombe à torrents et les éclairs commencent à
briller; voilà le tonnerre! Que Dieu ait pitié de nous.
L'orage augmentait de violence et bientôt les roulements de la foudre et
les éclairs se succédèrent sans interruption dans le ciel embrasé.
A chaque coup de tonnerre Ivan frissonnait.
--Comme tu trembles, mon enfant! attends un moment, je vais aller te
chercher du sbitten.
--C'est inutile, Onoufrevna, je suis bien.
--Bien! mais ton visage est pâle. Tu devrais te coucher et bien te
couvrir. Mais quel lit as-tu là! des planches nues. Quelle idée! c'est
bon pour un moine et tu ne l'es d'aucune façon.
Ivan ne répondit pas. Il paraissait écouter quelque chose.
--Onoufrevna, dit-il tout à coup avec épouvante, qui marche dans le
corridor? j'entends des pas!
--Que Jésus te garde! qui peut marcher ici maintenant? tu te trompes.
--On marche, on marche! on vient ici! regarde, Onoufrevna!
La vieille ouvrit la porte. Un vent froid traversa la chambre. Derrière
la porte apparut Maliouta.
--Qui est là? demanda le Tzar en bondissant.
--Ton chien roux, Ivan, répondit la nourrice en regardant avec colère
Maliouta, Grégoire Skouratof. Comme il t'a fait peur, le maudit!
--Grégoire! dit le Tzar, rassuré par l'arrivée de son favori, sois le
bienvenu, d'où viens-tu?
--De la prison, sire, nous avons continué les interrogatoires; j'apporte
les clefs. Maliouta salua profondément le Tzar et regarda de travers la
vieille nourrice.
--Les clefs! dit la vieille en grommelant: puisses-tu être torturé en ce
monde avec des clefs brûlantes, Satan que tu es! oui, Satan! visage
diabolique! certes, toi, tu n'éviteras pas le feu éternel. Grégoire, tu
lècheras le fer rouge pour toutes tes calomnies; maudit, tu seras plongé
dans la poix bouillante, souviens-toi de mes paroles.
Un éclair illumina la vieille en ce moment: elle était terrible avec sa
béquille levée et ses yeux étincelants.
Maliouta lui-même se troubla un peu; mais l'arrivée du favori avait
ranimé Ivan.
--Ne l'écoute pas, Grégoire, dit-il, tu la connais, ne fais pas
attention à des contes de vieille femme. Et toi, va-t'en, vieille folle,
laisse-nous.
Les yeux d'Onoufrevna étincelèrent de nouveau.
--Vieille folle, répéta-t-elle; je suis une vieille folle? vous vous
souviendrez de moi en l'autre monde, vous vous en souviendrez tous deux!
Tous tes favoris, Ivan, tous recevront leur récompense en ce monde, et
Griazny et Basmanof et Viazemski; à chacun suivant ses mérites, mais
celui-ci, continua-t-elle en montrant Maliouta avec sa béquille,
celui-ci n'aura pas sa récompense ici-bas: ses actions ne seront pas
punies sur la terre; c'est au fond de l'enfer que l'attend sa punition;
là une place lui est réservée; les démons le guettent et se réjouissent
de sa venue; il y a aussi une place pour toi, Ivan, une grande place
bien brûlante!
La vieille sortit en traînant ses pieds et frappant le plancher de sa
béquille.
Ivan était pâle. Maliouta ne dit pas un mot, le silence dura assez
longtemps.
--Eh bien! Grégoire, dit enfin le Tzar, les Kolichef ont-ils avoué?
--Pas encore, sire, mais cela ne tardera plus, je finirai bien par les
faire parler.
Ivan entra dans des détails sur l'interrogatoire; la conversation sur
les Kolichef donna une autre direction à ses pensées; il lui sembla
qu'il pourrait dormir. Après avoir renvoyé Maliouta, il s'étendit sur le
lit et s'endormit. Soudain il fut réveillé par un choc.
La chambre était éclairée faiblement par la lampe qui brûlait devant les
images. Un rayon de la lune, pénétrant par la fenêtre basse, jouait sur
les carreaux de faïence du poêle. Derrière le poêle chantait un grillon.
Une souris rongeait quelque part. Au milieu de ce silence, Ivan
Vasiliévitch fut pris d'une terreur nouvelle.
Tout à coup, il lui sembla que le plancher s'entrouvrait et donnait
passage au boyard qu'il avait empoisonné. De semblables apparitions le
hantaient assez souvent; il les attribuait à des artifices de l'enfer.
Pour chasser le fantôme, il fit le signe de la croix. Mais le fantôme ne
s'éloigna pas: le boyard mort persévéra à le regarder de travers. Les
yeux du vieillard lui sortaient de la tête; son visage était bleu comme
au dîner, quand il eut vidé la coupe qu'Ivan lui avait envoyée.
Encore une tentation! pensa le Tzar; mais je ne céderai pas aux
séductions de Satan, je briserai le charme diabolique. Dieu est
ressuscité; que ses ennemis se dispersent!
Le mort sortit lentement de dessous le plancher et s'avança vers Ivan.
Le Tzar voulut crier, mais ce fut en vain. Ses oreilles tintaient
affreusement.
Le mort s'inclina devant lui.
--Salut, Ivan! prononça une voix sourde et surhumaine,--je m'incline
devant toi qui m'as tué injustement.
Ces mots retentirent au fond de l'âme d'Ivan. Il ne savait pas si
c'était le fantôme qui les avait prononcés ou sa propre pensée qui
devenait perceptible pour les oreilles.
Cependant le plancher s'entrouvrit de nouveau; une autre ombre en
sortit; elle avait le visage du grand échanson, Daniel Adachef, auquel
Ivan avait fait trancher la tête quatre ans auparavant. Adachef s'avança
de la même façon, s'inclina et dit:--Salut, Tzar, je me courbe devant
toi qui m'as fait trancher la tête injustement!
Après Adachef, apparut la boyarine Marie exécutée avec ses enfants; elle
sortit de dessous le plancher avec ses cinq fils. Tous saluèrent le Tzar
et chacun dit:--Salut, Ivan! Je m'incline devant toi!
Ensuite apparurent le prince Kourliatef, le prince Obolenski, Nikita
Chérémétef et d'autres, assassinés par Ivan lui-même ou par ses ordres.
La chambre se remplit de morts. Tous saluaient profondément le Tzar et
tous disaient:--Salut, salut, Ivan, nous nous inclinons devant toi!
Puis vint le tour des moines, des ermites et des nonnes, tous en robes
noires, pâles et ensanglantés.
Puis apparurent les guerriers qui étaient avec le Tzar au siége de
Kazan. On leur voyait des blessures béantes; ce n'était pas dans la
bataille qu'ils les avaient reçues, c'était le bourreau qui les avait
faites.
Puis apparurent des vierges, les vêtements déchirés, et de jeunes femmes
portant des enfants à la mamelle; les enfants tendaient vers Ivan leurs
petits bras sanglants et bégayaient:--Salut, salut, Ivan, qui nous as
fait périr innocents!
La chambre se remplissait toujours de fantômes. Impossible au Tzar de
distinguer l'illusion de la réalité. Les paroles des ombres étaient
répétées par des centaines de voix. Les prières des agonisants et le
chant des morts retentissaient aux oreilles d'Ivan; ses cheveux étaient
dressés sur sa tête.
--Au nom du Dieu vivant, s'écria-t-il, si vous êtes des démons envoyés
par l'ennemi du genre humain, dispersez-vous! Si vous êtes réellement
les âmes de ceux que j'ai punis, attendez le jugement de Dieu; le
Seigneur nous jugera vous et moi!
Les ombres éclatèrent en sanglots et tournoyèrent autour d'Ivan comme
les feuilles d'automne soulevées par le vent. Le chant des morts
retentit plus aigu, la pluie recommença à fouetter les carreaux et, au
milieu du bruit du vent, le Tzar crut entendre le son des trompettes et
une voix qui criait:--Ivan, Ivan! au jugement! au jugement!
Le Tzar poussa un cri. Les chambellans accoururent des chambres
voisines.--Levez-vous, disait le Tzar d'une voix retentissante. Qui dort
maintenant! le dernier jour est arrivé! Tous à l'Église! Suivez-moi
tous!
Les courtisans s'empressèrent, la cloche retentit. Les Opritchniks à
peine endormis entendirent le tintement familier, sautèrent de leurs
lits et se hâtèrent de s'habiller. Beaucoup d'entre eux soupaient chez
Viazemski. Ils étaient assis en face des flacons et chantaient des
chansons profanes. En entendant la cloche, ils tressaillirent, cachèrent
leurs riches caftans sous des soutanes noires et couvrirent leurs têtes
de hautes mitres.
Toute la Sloboda se mit en mouvement. L'église de la Mère de Dieu
s'éclaira d'une lumière éclatante. Les habitants alarmés se jetèrent aux
portes et virent une multitude de feux errants d'une fenêtre à l'autre
dans le palais. Ensuite ces feux formèrent une longue chaîne et la
procession s'étendit en serpentant dans des passages intérieurs qui
réunissaient le palais au temple du Seigneur.
Uniformément vêtus de soutanes noires, coiffés de mitres, tous les
opritchniks portaient des torches de résine, dont la lueur jouait d'une
manière bizarre sur les colonnes sculptées et les murailles peintes. Le
vent soulevait les soutanes et la lune ainsi que le feu des torches se
reflétait sur l'or, les perles et les pierres précieuses.
En avant marchait le Tzar portant le costume de moine; il se frappait la
poitrine et priait en sanglotant.
--Seigneur, aie pitié de moi, pécheur! Aie pitié de moi, chien immonde!
Aie pitié de ma tête impure! Apaise, Seigneur, les âmes des innocents
que j'ai fait mourir!
A l'entrée de l'église, Ivan tomba en faiblesse.
Les torches éclairèrent une vieille assise sur les degrés; elle étendit
vers le Tzar sa main tremblante.
--Lève-toi, Ivan! dit Onoufrevna; je t'aiderai, il y a longtemps que je
t'attends ici. Entrons, Ivan, nous prierons ensemble!
Deux opritchniks soulevèrent le Tzar. Il entra dans l'église.
De nouvelles processions, également composées de soutanes noires et de
grandes mitres, couraient dans les rues avec leurs torches enflammées.
Les portes du temple engloutissaient toujours de nouveaux opritchniks
que les grandes images des saints regardaient d'un air indigné du haut
des murailles et des corniches.
Au milieu de la nuit, jusque-là silencieuse, retentirent plusieurs
centaines de voix et on entendit au loin le son des cloches et le chant
des psaumes.
Les prisonniers dans leurs cachots tressaillirent et se mirent à
écouter.
--C'est le Tzar qui va à matines! dirent-ils, mon Dieu! adoucissez son
coeur, faites pénétrer la miséricorde dans son âme!
Les petits enfants dans les maisons de la Sloboda dormant près de leurs
mères s'éveillèrent effrayés et se mirent à pleurer. Une de ces mères ne
pouvait pas apaiser son nourrisson.--Tais-toi, dit-elle enfin, tais-toi,
Maliouta va passer.
Au nom de Maliouta, l'enfant cessa de pleurer; il se pressa avec effroi
contre sa mère et au milieu du silence de la nuit on entendit de nouveau
les psaumes des opritchniks et le tintement de la cloche.