Il faisait déjà nuit quand Maliouta, après l'interrogatoire des
Kolichef, parents et amis du métropolite destitué, sortit de la prison.
Semblables à des montagnes noires, de gros nuages s'élevaient au dessus
de la Sloboda et menaçaient d'un orage. Tous dormaient dans la maison de
Maliouta. Maxime seul était encore debout. Il sortit à la rencontre de
son père.
--Père, dit Maxime, je t'attendais; j'ai à te parler.
--De quoi? demanda Maliouta. Et involontairement il détourna les yeux:
Grégoire Skouratof ne tremblait jamais devant l'ennemi, mais en présence
de Maxime il était mal à l'aise.
--Je pars demain, continua Maxime, adieu, père.
--Où vas-tu? demanda Maliouta, et cette fois il dirigea son regard terne
sur Maxime.
--Je vais à l'aventure; la terre est grande, il y a de la place pour
tout le monde.
--Comment, as-tu perdu la raison? qu'as-tu fait aujourd'hui au banquet?
comment as-tu osé contredire le Tzar? ignores-tu ce qu'il est et qui tu
es?
--Je le sais, père; je sais qu'il m'a dit merci, mais je ne puis plus
rester ici.
--Tu es fou! mais d'où te vient cette idée? qu'as-tu donc aujourd'hui?
Pourquoi veux-tu t'en aller quand le Tzar t'a élevé au rang de
capitaine? Pourquoi juste en ce moment?
--Il y a longtemps que je suis malheureux au milieu de vous, tu le sais
bien, père; mais je n'avais pas confiance en moi; depuis mon enfance
j'avais entendu toujours dire que la volonté du Tzar était celle de
Dieu, qu'aucun péché ne surpassait celui de penser autrement que le
Tzar. Le père Levski et tous les popes de la Sloboda me faisaient un
grand crime de ne pas avoir les mêmes idées que vous. Malgré moi, le
doute était entré dans mon esprit: avais-je seul raison contre vous
tous? et cependant je ne pensais toujours qu'à partir. Mais aujourd'hui,
continua Maxime, et son visage s'anima tout à coup, aujourd'hui j'ai
compris que j'avais raison. Lorsque j'ai entendu le prince Sérébrany,
quand j'ai appris qu'il avait attaqué et battu ton détachement
d'étrangleurs et quand j'ai vu qu'il ne se cachait pas de sa juste
action devant le Tzar, mais qu'au contraire, il allait comme un martyr à
la mort sans murmure, mon coeur a battu pour lui comme il n'avait jamais
battu pour personne jusqu'ici; le doute a quitté ma pensée et j'ai vu
clair comme le jour que la justice n'est pas de votre côté.
--Ainsi c'est lui qui t'a tourné la tête! s'écria Maliouta, déjà furieux
contre Sérébrany; qu'il ne me tombe jamais dans les mains! je le ferai
mourir à petit feu, le chien!
--Dieu le préservera de tes mains, dit Maxime en faisant le signe de la
croix; il ne permettra pas qu'elles fassent périr tout ce qu'il y a de
bon en Russie. Oui, poursuivit en s'animant le fils de Maliouta, à peine
ai-je vu Nikita Sérébrany, que j'ai senti le désir de le suivre et de le
servir, et je voulais lui en faire la demande, mais j'ai eu honte: mes
yeux n'oseront jamais se lever vers les siens tant que je porterai cet
habit.
Maliouta écoutait et deux sentiments contraires se combattaient en lui:
il aurait voulu battre Maxime, le fouler aux pieds et par ses menaces
l'obliger à obéir, mais un respect involontaire enchaînait sa
méchanceté. Il comprenait d'instinct que désormais la menace n'aurait
plus d'action et il commençait, dans son âme basse, à chercher d'autres
moyens pour arrêter son fils.
--Mon enfant! dit-il en essayant de donner à son visage de bête fauve
une expression caressante, ce n'est pas le moment de penser à partir;
tes paroles ont plu au Tzar. Et quoique tu m'aies grandement fait peur,
il est visible que nos saints anges gardiens ont tourné vers nous le
coeur de Sa Majesté. Au lieu de te punir, il t'a félicité; il augmente
ta solde et te fait présent d'une pelisse de martre. Vois, maintenant,
jusqu'où tu pourras monter! et en attendant, n'es-tu pas bien ici?
Maxime se jeta aux pieds de Maliouta.
--Je ne puis rester, père, je ne le puis pas, c'est au dessus de mes
forces. Je n'ai pas la force de n'entendre tous les jours que pleurs et
lamentations, de voir en mon père...
Maxime s'arrêta.
--Continue, dit Maliouta.
--De voir en mon père un bourreau!--Et Maxime baissa les yeux comme
épouvanté d'avoir pu prononcer un pareil mot.
Mais Maliouta ne s'émut pas.
--Il y a bourreau et bourreau! dit-il, en jetant un regard de côté dans
la salle: l'un est un manoeuvre, l'autre, un homme puissant; l'un
tranche la tête au pauvre diable, l'autre torture les boyards, ceux qui
sapent le trône du Tzar et veulent bouleverser l'État. Je n'ai rien à
faire avec les voleurs; ma hache ne touche que les grands criminels!
--Tais-toi, père! dit Maxime en se levant, ne me brise pas le coeur en
me parlant ainsi! lequel de ceux que tu as fait périr, trahissait le
Tzar? lequel songeait à bouleverser l'Empire? Ce n'est pas leurs fautes,
mais ta méchanceté qui fait tomber la tête des boyards. Si tu n'étais
pas là, le Tzar serait plus miséricordieux, mais vous inventez la
trahison; au moyen des tortures, vous arrachez de faux aveux; vous aurez
à répondre de tout ce sang versé. Non! père, n'outrage pas le ciel, ne
calomnie pas les boyards, dis plutôt qu'homme de rien, tu espères ainsi
faire toi-même souche de boyards.
--Mais toi, d'où vient que tu les soutiens? dit Maliouta, avec un
méchant sourire. Es-tu satisfait de voir que plus beau et plus vaillant
qu'eux, tu marches cependant toujours derrière eux? Et quel est celui
qui peut être comparé à toi? D'où vient leur orgueil insensé? Dieu les
a-t-il pétris d'une autre argile? Est-ce leur richesse qui les rend si
fiers? attendez un peu, messeigneurs! Le Tzar n'oubliera pas ses fidèles
serviteurs, et quand les Kolichef seront mis à mort, c'est à nous que
reviendront leurs dépouilles et pas à d'autres. J'ai assez de mal avec
eux dans la salle des tortures; ils sont vigoureux, les chiens! on ne
peut pas le nier.
La haine débordait dans le coeur de Maliouta, pourtant il espérait
encore persuader Maxime et il força sa bouche à feindre un sourire. Ce
sourire sur cette figure était si effrayant que son fils en fut
épouvanté.
Mais Maliouta ne s'en aperçut pas.
--Mon enfant, continua-t-il, pour qui amassé-je cet argent, pour qui
est-ce que je m'épuise? Ne t'en va pas, reste avec moi. Tu es jeune, tu
entres à peine dans la vie, ne me quitte pas; souviens-toi que je suis
ton père! Quand je te vois, je suis heureux, comme lorsque le Tzar
m'adresse des louanges ou me donne sa main à baiser; si quelqu'un
t'offensait, je crois que je le dévorerais vivant.
Maxime restait silencieux. Maliouta s'efforça de donner à son visage
l'expression la plus tendre.
--Ne m'aimes-tu pas un peu, mon petit Maxime? Rien dans ton coeur ne
parle-t-il pour moi?
--Rien, père.
Maliouta refoula sa fureur.
--Et le Tzar, que dira-t-il, quand il apprendra ton départ, quand il
croira que tu le fuis?
--Je le fuis aussi, père. L'épouvante s'empare de moi, je sais que Dieu
ordonne de l'aimer et pourtant, quand j'examine parfois quelques-uns de
ses actes, tout en moi se révolte. Je voudrais l'aimer, mais je ne le
puis. Lorsque j'aurai quitté la Sloboda, je n'aurai plus devant les yeux
le sang innocent; alors, si Dieu le permet, je pourrai de nouveau
l'aimer et, si je ne puis l'aimer, je saurai du moins le servir, mais
les opritchniks, jamais!
--Et que deviendra ta mère? dit Maliouta, ayant recours à ce dernier
moyen,--elle ne supportera pas un pareil chagrin; tu la tueras. Pense à
l'état maladif où elle se trouve, la pauvre colombe!
--Dieu miséricordieux n'abandonnera pas ma mère, répondit Maxime en
soupirant. Elle me pardonnera.
Maliouta se mit à arpenter la salle à grands pas.
Quand il s'arrêta devant Maxime, l'expression caressante qu'il avait
forcé ses traits à exprimer, avait complétement disparu. Sur son visage
n'apparaissait plus qu'une volonté inflexible.
--Écoute, blanc-bec, dit-il, en changeant sa voix comme ses manières,
jusqu'ici je t'ai prié, maintenant je te dis ceci: tu n'auras pas mon
consentement. Je ne te laisserai pas partir. Et je ne m'en tiens pas là,
demain je te forcerai, de tes propres mains, à frapper les ennemis du
Tzar. Nous verrons après, quand tu auras versé le sang, quand tu auras
partagé la besogne, si tu cesseras de haïr ton père.
Maxime devint pâle en entendant ces paroles, mais il ne répondit rien.
Il savait combien était inébranlable la volonté de Grégoire Skouratof et
qu'il ne parviendrait pas à la changer.
--Allons, continua Maliouta, j'ai trop causé avec toi, il est tard, je
dois aller remettre au Tzar les clefs de la prison. Voilà la pluie,
donne-moi mon manteau et dépêche-toi! Partir! je veux partir! je veux
partir! je ne puis pas vivre ici! Laissez-le faire et c'est moi qui lui
obéirai. Non, mon garçon, tu as ouvert tes ailes un peu tôt. Ce ne sont
pas tes pareils qui m'arrêteront; je t'apprendrai à obéir. Mais il est
temps, il est temps! donne-moi mon chapeau. Quels éclairs! on dirait que
le ciel va s'ouvrir: toute la Sloboda est en feu; ferme les fenêtres et
va te coucher; demain matin nous verrons si ta folie persiste. Quant à
ton Sérébrany, je finirai bien par mettre la main dessus et je me
rappellerai ceci.
Maliouta sortit. Resté seul, Maxime se mit à réfléchir. Tout était
tranquille dans la maison. Au dehors la tempête était déchaînée: le
vent, en s'engouffrant dans la fenêtre, ébranlait les chaînes qui
formaient le grillage et causait un bruit sinistre. Maxime s'avança au
pied de l'escalier qui donnait accès à l'étage supérieur où demeurait sa
mère. Il se pencha et prêta l'oreille. Tout y était silencieux. Maxime
monta doucement les degrés et s'arrêta devant la porte derrière laquelle
sa mère reposait.
--Mon Dieu! dit-il mentalement, tu vois mon coeur, tu lis dans ma
pensée; tu sais, Seigneur, que ce n'est pas par orgueil ni par esprit de
rébellion que je désobéis à mon père. Pardonne-moi, mon Dieu, si je ne
suis pas ton commandement! et toi, ma mère, pardonne aussi! Je m'éloigne
sans t'avoir vue, sans avoir reçu ta bénédiction; je sais que je vais te
déchirer le coeur, mais tu ne me laisserais pas partir. Pardonne-moi,
mère chérie, tu ne me verras plus!
Maxime se courba sur le seuil de la porte, le toucha de son front. Puis
il fit plusieurs fois le signe de la croix, descendit l'escalier et
sortit dans la cour. La pluie tombait à torrents comme si Dieu eût voulu
punir les humains. Il n'y avait personne dans la cour. Maxime entra dans
l'écurie: les palefreniers dormaient. Il sortit lui-même de sa stalle
son cheval favori et le sella. Un grand chien enchaîné sortit de sa
niche et se mit à hurler comme s'il eût deviné une séparation. C'était
un chien de berger. Ses longs poils de couleur sombre tombaient en
désordre sur son museau noir et cachaient ses yeux intelligents. Maxime
le caressa. Le chien posa les pattes sur ses épaules et lui lécha le
visage.
--Adieu, Bouian, garde notre maison, sers fidèlement ma mère! puis il
sauta en selle, traversa le portail et s'éloigna du toit paternel.
Il n'était pas rendu au fossé quand il entendit un aboiement et vit
Bouian qui bondissait autour de son cheval, joyeux d'avoir brisé sa
chaîne et de pouvoir accompagner son maître.