LA SLOBODA D'ALEXANDRA.

La route de Moscou à Troitza et à la Sloboda d'Alexandra présentait un

tableau très-animé. Sans cesse galopaient les courriers du Tzar; des

groupes de gens de toutes conditions suivaient à pied, allant en

pèlerinage. Des détachements d'opritchniks passaient rapidement dans

deux sens différents; des fauconniers, venus de la Sloboda, parcouraient

les villages à la recherche de pigeons vivants; des marchands

accompagnaient leurs marchandises, les uns assis sur les charrettes, les

autres à cheval, surveillant les longs convois. Des troupes d'histrions

s'en allaient portant sur leur dos des gouboks, des cornemuses et des

balalaïkas[11]. Ils étaient couverts de haillons bigarrés et

conduisaient avec eux des ours apprivoisés; ils chantaient et dansaient

en demandant l'aumône aux riches voyageurs.

[11] Instrument musical national.

--Soyez compatissants, seigneurs, criaient-ils de toutes leurs forces.

Dieu vous a confié les biens et les richesses, et à nous il nous ordonne

de vivre de vos dons. N'abandonnez donc pas de pauvres malheureux, nos

seigneurs!

--Nos pères, nos bienfaiteurs! criaient d'une voix traînante d'autres

mendiants assis sur le bord de la route; que Dieu vous accorde une bonne

santé! qu'il vous conduise en paix jusqu'à Troitza!

D'autres ajoutaient à ces paroles quelque grosse plaisanterie et souvent

le voyageur, pour récompenser un propos comique, jetait une poignée de

monnaie.

Fréquemment, les saltimbanques en venaient aux mains avec des bandes de

misérables qui, des villes et des monastères environnants, s'en allaient

à la Sloboda prendre part aux aumônes du Tsar. Des musiciens aveugles,

conduits par des diseurs de bonne aventure, suivaient aussi la foule.

C'était un tapage continuel. Les chevaux, les gens, les ours,

hennissaient, criaient, grognaient. La route traversait une épaisse

forêt; malgré la multitude de voyageurs, il n'était pas rare d'y

rencontrer des voleurs armés qui tombaient brusquement sur les marchands

et les dépouillaient complétement. Le brigandage dans les environs de

Moscou s'était beaucoup multiplié depuis que les opritchniks avaient

saccagé des villages entiers de laboureurs et détruit les fermes des

bourgeois. Privés de pain et d'habitation, ces pauvres gens s'étaient

joints à des bandes de malfaiteurs qui avaient leurs postes fortifiés

dans les bois et qui, par leur nombre, étaient devenues réellement

dangereuses. Quand les opritchniks saisissaient les brigands, ils les

pendaient sans miséricorde; mais ceux-ci le leur rendaient avec usure.

Du reste, les voleurs n'étaient pas les seuls à piller sur les routes:

les saltimbanques et les mendiants, quand ils trouvaient, vers le soir,

quelque convoi attardé, leur épargnaient cette besogne. C'étaient les

marchands qui avaient le pire lot. Ils étaient dépouillés à la fois par

les brigands, les histrions, les mendiants et les opritchniks; mais ils

se consolaient avec ce proverbe: «La perte et le gain demeurent côte à

côte» et ils continuaient leur voyage vers la Sloboda en disant: «Dieu

est miséricordieux, nous finirons par arriver.» Et on l'expliquera comme

on pourra, mais en fin de compte les marchands se retiraient toujours

avec des bénéfices.

A Troitza, Sérébrany se confessa et reçut la communion. Ses gens en

firent autant.

L'archimandrite, quand Sérébrany le quitta, lui donna sa bénédiction

comme à quelqu'un qui va à la mort.

A trois verstes de la Sloboda, on rencontrait un cordon de gardiens qui

arrêtaient les voyageurs et les interrogeaient sur leurs noms et sur les

motifs qui les amenaient. Sérébrany et ses gens furent soumis à un

interrogatoire minutieux sur le but de leur voyage; puis le chef de la

troupe leur enleva leurs armes et quatre opritchniks montèrent à cheval

pour les escorter. Bientôt on aperçut les façades peintes et les

coupoles dorées du palais du Tzar.

Voici ce que dit au sujet de ce palais notre historien national[12],

d'après le témoignage des étrangers contemporains:

[12] Karamzin, t. IX, ch. II.

«Dans ce château menaçant, environné de sombres forêts, le Tzar

consacrait au service divin la plus grande partie de son temps,

cherchant à calmer le trouble de son âme par de continuels exercices de

dévotion: il imagina même de transformer son palais en monastère et ses

favoris en moines. Il donna le nom de _frères_ à 300 légionnaires

choisis parmi les plus dépravés, prit le titre d'_abbé_, puis institua

le prince Athanase Viazemski _trésorier_ et Maliouta Skouratof

_sacristain_. Après leur avoir distribué des calottes et des soutanes

noires, sous lesquelles ils portaient des habits éclatants d'or, garnis

de fourrures de martre, il composa la règle du couvent et prêcha

l'exemple dans sa stricte observance. Voici la description de cette

singulière vie monastique: A trois heures du matin, le Tzar, accompagné

de ses enfants et de Skouratof, allait au clocher pour sonner matines:

aussitôt tous les frères se rendaient à l'église: celui qui manquait à

ce devoir était puni de huit jours de prison. Pendant le service, qui

durait jusqu'à six ou sept heures, le Tzar chantait, lisait, priait avec

tant de ferveur, que toujours il lui restait sur le front des marques de

ses prosternations. A huit heures, on se réunissait de nouveau pour

entendre la messe, et à dix, tout le monde se mettait à table excepté

Ivan qui, debout et à haute voix, lisait de salutaires instructions.

L'abondance régnait dans les repas: on y prodiguait le vin, l'hydromel

et chaque jour paraissait un jour de fête. Les restes du festin étaient

portés sur la place publique pour être distribués aux pauvres. L'abbé,

c'est-à-dire le Tzar, dînait après les autres[13]; il s'entretenait avec

ses favoris des choses de la religion, sommeillait ensuite, ou bien

allait dans les prisons pour faire appliquer quelques malheureux à la

torture. Ce spectacle horrible semblait l'amuser; il en revenait chaque

fois avec une physionomie rayonnante de contentement. Il plaisantait, il

causait avec plus de gaîté que d'ordinaire. A huit heures on allait à

vêpres; enfin, à dix, Ivan se retirait dans sa chambre à coucher où,

l'un après l'autre, trois aveugles lui faisaient des contes qui

l'endormaient pour quelques heures. A minuit, il se levait et commençait

sa journée par la prière. Quelquefois, on lui faisait à l'église des

rapports sur les affaires du gouvernement; quelquefois, les ordres les

plus sanguinaires étaient donnés au chant des matines ou pendant la

messe. Pour rompre l'uniformité de cette vie, Ivan faisait ce qu'il

appelait des _tournées_. Il visitait alors les monastères éloignés,

allait inspecter les forteresses sur les frontières ou poursuivre les

bêtes sauvages dans les forêts et les déserts, préférant, de toutes, la

chasse à l'ours; mais dans tous les lieux, dans tous les instants, il

s'occupait d'affaires; car, malgré leurs prétendus pouvoirs dans

l'administration de l'État, les boyards de la commune n'auraient pas osé

prendre la moindre décision sans sa volonté.»

[13] Faube rapporte (_Geschichte des Deutschen Ordens in Livland_)

qu'il ne se mettait jamais à table qu'après avoir récité le _Pater

noster_ et béni le repas; c'est alors qu'il avait l'habitude de

parler des lois de la confession grecque et autres. Il avait une

pénétration d'esprit peu commune et un grand fonds de mémoire pour

l'Écriture Sainte.

En entrant dans la Sloboda, Sérébrany s'aperçut que le palais ou

monastère impérial était séparé des autres édifices par un fossé profond

et un rempart. Il serait difficile de donner une idée de l'originalité

et de la magnificence de cette demeure. Pas une fenêtre ne ressemblait à

l'autre, pas une colonne n'était faite et ornée comme les suivantes; une

multitude de coupoles couronnaient l'édifice. Elles se pressaient les

unes sur les autres, s'amoncelaient et se pénétraient réciproquement.

L'or, l'argent, les faïences peintes, semblables à de brillantes

écailles, couvraient le palais du haut jusqu'au bas. Quand le soleil

l'éclairait, de loin on ne savait si c'était un palais, un bouquet de

fleurs géantes ou des oiseaux de paradis volant en troupes immenses et

étendant au soleil leur plumage de feu!

Près du palais, s'élevaient l'imprimerie et la fonderie de caractères y

attenant, l'habitation du directeur de cet établissement et le logis des

ouvriers étrangers, appelés par Ivan d'Angleterre et d'Allemagne. Plus

loin s'étendaient à perte de vue des dépendances où logeaient les

tonneliers, les maîtres d'hôtel, les cuisiniers, les pannetiers, les

palefreniers, les piqueurs, les fauconniers et toutes sortes de

serviteurs, chacun dans un logement spécial.

Les églises de la Sloboda brillaient également par leurs richesses. La

célèbre basilique de la Mère de Dieu était couverte à l'extérieur de

peintures éclatantes. Sur chaque tuile brillait une croix et l'église

entière semblait couverte d'un filet d'or.

Cette vision ravissante chassa pour un moment les idées noires qui

n'avaient pas quitté Sérébrany pendant tout son voyage. Mais bientôt un

spectacle désagréable rappela au prince sa position. Ils passèrent à

côté du plusieurs potences placées les unes près des autres. Il y avait

aussi des billots surmontés de haches toutes prêtes. Billots et potences

étaient peints en noir et établis solidement non pour un jour, mais pour

de longues années.

Quelque brave que soit un homme, il ne peut jamais rester indifférent à

la pensée qu'une mort certaine l'attend, non une mort glorieuse au

milieu du choc des épées et du tonnerre des canons, mais une mort

obscure, honteuse, de la main d'un méprisable bourreau. Sérébrany, en

passant près du lieu des exécutions, ne put réprimer une émotion qui,

malgré lui, se refléta sur son visage. Ceux qui l'accompagnaient s'en

aperçurent et se mirent à rire.

--Ce sont nos escarpolettes, boyard, dit l'un d'eux en montrant les

potences; elles te plaisent donc beaucoup que tu ne les quittes pas des

yeux!

Michée qui venait en arrière ne souffla mot, mais il se mit à siffler en

secouant la tête.

Quand on eut atteint l'enceinte, le prince et ses compagnons mirent pied

à terre et attachèrent leurs chevaux à des poteaux auxquels étaient

vissés des anneaux pour cet usage. Les voyageurs entrèrent ensuite dans

une cour immense remplie de mendiants. Ces mendiants priaient à haute

voix, chantaient des psaumes et étalaient leurs plaies repoussantes.

L'intendant du Tzar, debout sur les marches du perron d'honneur, leur

donnait au nom de son maître des aliments et de l'argent. Çà et là des

opritchniks se promenaient dans la cour; d'autres, assis sur des bancs,

jouaient aux échecs ou aux dés. Le costume des opritchniks présentait un

contraste frappant avec les haillons des mendiants: les gardes du Tzar

étaient couverts d'or. Chacun d'eux portait une calotte tatare de

velours galonné, garnie de perles et de pierres précieuses; tous

ressemblaient à des ornements vivants du palais enchanté avec lequel on

eût dit qu'ils faisaient corps.

Un des opritchniks attira surtout l'attention de Sérébrany. C'était un

jeune homme de vingt ans, d'une beauté extraordinaire, mais dont le

visage avait une expression insolente et antipathique. Il était vêtu

encore plus richement que les autres, il portait contre l'usage les

cheveux longs; son visage était complétement imberbe et sa démarche

trahissait une certaine négligence féminine. Les manières de ses

compagnons avec lui étaient assez étranges. Ils lui parlaient comme à un

égal et ne lui montraient aucune déférence particulière. Mais quand il

s'approchait d'un groupe, ce groupe se dispersait incontinent et ceux

qui étaient assis sur les bancs s'en allaient quand il venait s'y

placer. On eût dit qu'ils voulaient l'éviter, ou que peut-être ils le

craignaient. En voyant Sérébrany et Michée, il les considéra d'un regard

hautain, appela ceux qui les avaient amenés et parut s'enquérir du nom

des arrivants. Ensuite il fit un geste en regardant le prince, sourit et

dit à voix basse quelque chose à ses camarades. Ceux-ci rirent également

et se dispersèrent de divers côtés. Pour lui, il remonta le perron et,

appuyant le coude sur la rampe, il continua à fixer sur Sérébrany un

regard moqueur. Tout à coup une grande agitation se fit parmi les

mendiants. Une masse d'entre eux se rejeta du côté du prince et faillit

le renverser. Les mendiants fuyaient en poussant des cris; la terreur se

montrait sur leurs visages. Le prince, d'abord étonné, comprit bientôt

la cause de l'épouvante générale. Un ours monstrueux accourait en

bondissant. En un instant, la cour fut déserte et Sérébrany resta seul

en présence de l'animal. La pensée de fuir ne lui vint même pas à

l'esprit. Plus d'une fois il s'était trouvé tête à tête avec pareil

ennemi. Cette chasse était son amusement favori. Il s'arrêta: l'ours,

les oreilles collées, s'élança sur lui pour le serrer entre ses pattes;

le prince fit le mouvement de saisir son sabre, mais il n'avait pas de

sabre; il ne songeait plus qu'il l'avait remis aux opritchniks avant

d'entrer dans la Sloboda. En ce moment, le jeune homme qui regardait du

perron, se mit à rire aux éclats. Oui, oui, dit-il, cherche ton sabre!

Un coup de patte de l'ours étendit le prince sur le sol, un second coup

allait lui briser le crâne, mais à sa stupéfaction il ne reçut pas ce

second coup, il se sentit au contraire arrosé d'un flot de sang.

--Lève-toi, boyard, dit quelqu'un en lui prenant la main.

Le prince se leva et vit un opritchnik qu'il n'avait pas remarqué

auparavant; il paraissait avoir dix-sept ans et portait à la main un

sabre ensanglanté. L'ours, la tête fendue, était étendu sur le dos à ses

pieds.

L'opritchnik ne paraissait pas s'enorgueillir de sa victoire. Son doux

visage portait l'empreinte d'une profonde tristesse. Après avoir

constaté que l'ours n'avait pas blessé le prince et sans attendre de

remerciements, il voulut se retirer.

--Brave jeune homme! lui dit Sérébrany, dis-moi ton nom, que je sache

pour qui je dois prier Dieu.

--Qu'as-tu besoin de savoir mon nom, boyard? je ne l'aime pas ce nom,

que Dieu m'en délivre!

Une réponse si étrange surprit Sérébrany, mais son sauveur s'éloignait

déjà.

--Allons, prince, dit Michée en essuyant avec sa manche le sang de

l'ours répandu sur le caftan de son maître, j'ai eu une belle peur! je

commençais à crier Hou! Hou! afin que l'ours te lâchât pour se jeter sur

moi, quand ce jeune homme, que Dieu le conserve! lui a ouvert le crâne.

Vois-tu, c'est cette figure de fille aux yeux huileux qui nous regarde

du perron qui a manigancé tout cela, le neveu d'une sorcière! mais où

sommes-nous, ajouta Michée plus bas? a-t-on jamais vu pareille chose,

les ours qui courent déchaînés dans la cour du Tzar!

La remarque de Michée était fondée, mais la Sloboda avait ses usages et

rien ne s'y passait comme ailleurs.

Le Tzar aimait les combats d'ours. Quelques-uns de ces animaux étaient

toujours gardés dans des cages pour sa distraction. De temps en temps,

Ivan ou ses opritchniks ouvraient la cage de ces animaux quand la cour

était pleine de monde, et s'amusaient de la terreur produite par cette

apparition. Si l'ours estropiait quelqu'un, le Tzar donnait une

gratification pécuniaire au blessé. Si la mort s'en suivait, l'argent

était distribué aux parents, et le nom du malheureux était inscrit dans

le nécrologe, afin qu'il fût prié pour son âme dans les monastères,

comme pour celles des autres victimes des plaisirs ou de la colère du

Tzar.

Bientôt sortirent du palais deux serviteurs qui vinrent dire à Sérébrany

que le Tzar l'avait aperçu de sa fenêtre et qu'il voulait savoir qui il

était. Après avoir transmis le nom du prince, les deux serviteurs

revinrent et lui dirent: «le Tzar te souhaite une bonne santé et

t'ordonne de venir t'asseoir à sa table tzarienne aujourd'hui même.»

Cette politesse ne fit aucun plaisir à Sérébrany. Ivan ne savait

peut-être rien de l'affaire de ses opritchniks dans le village de

Medvedevka. Peut-être aussi (et cela arrivait assez souvent) cachait-il

sa colère pour un temps, sous un masque de bienveillance, afin que la

punition soudaine, au milieu du banquet et de la joie, parût plus

terrible au coupable. Quoi qu'il en fût, Sérébrany se prépara à tout et

répéta mentalement une prière.

Ce jour était exceptionnel à la Sloboda d'Alexandra. Le Tzar, se

préparant à partir pour un pèlerinage à Souzdal, avait annoncé qu'il

dînerait avec les frères et ordonné d'inviter à sa table, en outre des

trois cents opritchniks qui formaient sa société habituelle, quatre

cents autres personnes, de sorte qu'il devait y avoir en tout sept cents

convives.

Ivan le terrible; ou, La Russie au XVIe siècle · 第 23 / 92 题