SORCELLERIE.

La lune s'élevait dans le ciel, les étoiles scintillaient, le moulin à

demi-ruiné et la roue en mouvement semblaient argentés. Tout-à-coup,

retentit le galop d'un cheval et bientôt une voix impérieuse se fit

entendre:--Holà, sorcier!

Le nouvel arrivant n'était pas accoutumé, paraît-il, à attendre; car,

n'entendant pas de réponse, il cria encore plus fort:--Holà, sorcier!

sors ou je te coupe en morceaux!

Le meunier répondit:--Plus bas, prince, plus bas, petit père, nous ne

sommes pas seuls, des voyageurs se sont arrêtés chez moi; je descends à

l'instant, donne-moi seulement le temps de fermer mon coffre.

--Je t'apprendrai à fermer ton coffre, tison d'enfer! répartit celui que

le meunier appelait prince,--ne savais-tu pas que je devais venir

aujourd'hui? Comment as-tu osé recevoir des voyageurs? qu'ils détalent!

--Petit père, ne crie pas, pour l'amour de Dieu, ne crie pas, tu gâteras

tout! je te l'ai déjà dit, notre affaire craint le bruit et je n'ai pas

le pouvoir de renvoyer les voyageurs. D'ailleurs ils ne nous gênent pas;

ils dorment maintenant, ne les éveille pas!

--Allons, soit, vieillard, mais prends garde de me tromper, il vaudrait

mieux pour toi n'être pas né. Jamais on n'a imaginé un châtiment pareil

à celui que je trouverais pour toi.

--Petit père, calme-toi! que veux-tu que fasse un vieillard? Ce que je

verrai, je te le dirai, ce qui arrivera ensuite est au pouvoir de Dieu

seul. Si ton altesse se dispose à me châtier mieux vaut ne pas entamer

l'affaire.

--Allons, allons, vieillard, n'aie pas peur, je plaisantais.

Le cavalier attacha son cheval à un arbre. Il était de haute taille et

paraissait jeune. La lune jouait sur les boutons de son pourpoint; des

cordons et des glands d'or s'agitaient sur ses épaules.

--Eh bien! prince, dit le meunier--as-tu appris les mots?

--J'ai appris les mots, et je porte un coeur d'hirondelle à mon cou.

--Et cela n'a rien fait?

--Non, répondit le prince avec chagrin--rien n'y fait. Il y a quelques

jours, je l'ai vue dans le jardin, dès qu'elle m'a reconnu, elle est

devenue pâle, m'a tourné le dos et s'est enfuie.

--Ne te fâche pas, boyard, ne tranche pas inutilement des têtes

innocentes et permets-moi de te dire une parole.

--Parle.

--Écoute donc..., mais j'ai peur...

--Parle, répéta le prince en frappant du pied.

--Eh bien! petit père, n'en aime-t-elle pas un autre?

--Un autre? quel autre? son mari? un vieillard?

--Et si... continua le meunier en hésitant--si ce n'était pas son

mari?...

--Ah, sorcier! hurla le prince--comment cela t'est-il venu à l'esprit?

Ah! si je soupçonnais quelqu'un, je leur arracherais le coeur à tous

deux de mes propres mains.

Le meunier recula avec terreur.

--Sorcier, continua le prince en adoucissant sa voix, aide-moi, l'amour

m'a terrassé, le cruel serpent! que n'ai-je pas fait! J'ai passé des

nuits entières à prier devant les saintes images, la prière ne m'a pas

donné le repos. J'ai galopé nuit et jour par monts et par vaux, j'ai tué

ainsi plus d'un bon cheval, mais je n'ai pas tué mon chagrin. J'ai couru

les tavernes, j'ai bu des cruches entières du vin le plus capiteux, je

n'ai pas trouvé la paix dans l'ivresse. J'ai bravé la honte, je suis

entré dans les opritchniks. J'ai pris ma place aux banquets du Tzar

parmi les bourreaux, les Griazny et les Basmanof! J'ai fait pis qu'eux,

j'ai détruit des bourgs et des villages, enlevé des jeunes filles, mais

le sang que j'ai versé n'a pas noyé ma peine. Les opritchniks eux-mêmes

me craignent, le Tzar me ménage à cause de ma vaillance, le peuple me

maudit. Le nom du prince Viazemski est aussi exécré que celui de

Maliouta Skouratof. Voilà où m'a conduit ma passion, j'ai perdu mon âme.

Eh! que m'importe! Au fond de l'enfer je ne serai pas pis qu'ici. Eh

bien! vieillard, pourquoi me regardes-tu dans les yeux? Crois-tu que je

sois fou? Viazemski n'est pas fou; sa tête est forte, son corps est

vigoureux. Ma souffrance n'en est que plus terrible, elle ne peut

m'accabler.

Le meunier écoutait le prince avec épouvante, il avait peur, il

craignait pour sa vie.

--Pourquoi restes-tu silencieux, vieillard? N'as-tu pas quelque poison,

quelque racine qui puisse la faire changer? Parle, dis-moi quelles sont

tes herbes magiques? eh bien! parle donc, sorcier.

--Petit père, prince Athanase Ivanovitch, que te dirai je? Il y a

différentes herbes, il y a l'herbe koliouka qui se cueille le jour de la

Saint-Pierre. Si tu frottes ton arme avec elle, tu ne manqueras jamais

ton coup. Il y a l'herbe tirlitch qui croît sur la montagne de Lissa

près de Kief. Le Tzar ne sera jamais mécontent de celui qui en porte sur

sa personne. Il y a encore de la salicaire; prends une de ces racines en

forme de croix, pends-la à ton cou, tout le monde te craindra comme le

feu.

Viazemski sourit amèrement:--On a déjà assez peur de moi, je n'ai pas

besoin de ta salicaire, continue.

--Il y a la tête d'Adam qui se récolte dans les marais; elle amène les

cadeaux. Il y a l'herbe bleue des marais; quand tu vas à la chasse,

bois-en une décoction et aucun ours ne te touchera. Il y a la rhubarbe;

quand on la tire de terre, elle gémit comme un enfant; en la portant à

son cou, on ne se noie jamais.

--Et c'est tout?

--Il y a encore la fougère; celui qui a le bonheur d'en cueillir la

fleur, deviendra le maître de tous les trésors,--la Jean et Marie; celui

qui l'a trouvée peut monter la première rosse venue et battre le

meilleur cheval.

--Et une herbe qui fasse aimer, n'en connais-tu pas?

Le meunier resta un moment silencieux.

--Je n'en connais pas, petit père, ne te fâche pas, Dieu m'est témoin

que je n'en connais pas.

--Et une herbe qui fasse cesser d'aimer, en connais-tu?

--Je n'en connais pas non plus, prince, mais il y a l'herbe qui brise;

quand on la met en contact avec des murailles ou une porte de fer, elle

fait tout éclater.

--Finis avec tes herbes! dit avec impatience Viazemski, et il fixa son

regard sombre sur le meunier.

Le meunier baissa la tête et se tut.

--Vieillard! reprit tout à coup Viazemski en le saisissant à la gorge,

donne-la moi! tu entends? donne-la moi, donne-la moi, maudit! donne-la à

l'instant!

Et il secouait violemment le vieillard qui crut sa dernière heure venue.

Tout à coup Viazemski le lâcha et tomba à ses genoux.

--Prends pitié de moi! dit-il en sanglotant: guéris-moi! je te donnerai

ce que tu voudras, je te couvrirai d'or, je me lierai à toi; prends

pitié de moi, vieillard.

Le meunier s'épouvanta encore davantage.

--Prince, Boyard! que fais-tu donc? reviens à toi! c'est moi, David, le

meunier! reviens à toi, prince!

--Je ne me relèverai pas que tu ne m'aies guéri.

--Prince! prince! disait d'une voix tremblante le meunier, il est

l'heure, le temps passe, relève-toi! il fait nuit, je ne te vois plus,

je ne sais pas où tu es; vite, vite à l'oeuvre.

Le prince se leva.

--Commence, dit-il, je suis prêt.

Tous deux restèrent un moment silencieux. Tout était calme; la roue

seule, éclairée par la lune, continuait à tourner. Quelque part, dans un

marais, on entendait le cri du râle, et parfois la note plaintive du

hibou arrivait des profondeurs de la forêt.

Le vieillard et le prince s'approchèrent du moulin.

--Regarde, prince, sous la roue et je vais prononcer le charme.

Le vieillard se coucha sur la terre et, encore tremblant de frayeur, il

se mit à murmurer certains mots. Le prince regardait l'eau. Quelques

minutes s'écoulèrent ainsi.

--Que vois-tu, prince?

--Je vois comme des perles qui tombent et des ducats d'or qui pétillent.

--Tu seras riche, plus riche qu'aucun autre en Russie.

Viazemski soupira.

--Regarde encore, prince, que vois-tu?

--Je vois comme des sabres se heurter et entre eux une espèce de collier

d'or.

--Tu auras des succès à la guerre, boyard, tu seras heureux au service

du Tzar; mais regarde, regarde, que vois-tu encore?

--L'obscurité est venue et l'eau s'est troublée. Ah! voilà que l'eau

rougit, on dirait du sang. Qu'est-ce que cela veut dire?

Le meunier se tut.

--Qu'est-ce que cela veut dire, vieillard?

--Assez, prince. Il ne faut pas regarder trop longtemps, allons-nous-en.

--Voilà de longs filets rouges comme des veines ensanglantées; je vois

deux pinces qui s'ouvrent et se ferment, je vois...

--Allons-nous-en, prince, allons-nous-en.

--Arrête, dit Viazemski en interrompant le meunier, je vois une sorte de

scie à grandes dents qui va et vient et sous cette scie on dirait du

sang qui jaillit!

Le meunier voulut entraîner le prince.

--Arrête, vieillard. Oh! j'ai le corps brisé...

Le prince se recula. On eût dit qu'il comprenait la vision.

Ils restèrent longtemps silencieux. Enfin Viazemski dit:--Je veux savoir

si elle en aime un autre.

--As-tu, Boyard, quelque chose qui lui ait appartenu?

--Voilà ce que j'ai trouvé à sa porte. Le prince lui montra un ruban

bleu.

--Jette-le sous la roue.

Le prince jeta le ruban. Le meunier sortit de sa poitrine une fiole de

terre.

--Bois, dit-il en la donnant au prince.

Le prince but. La tête parut lui tourner un moment et ses yeux se

troublèrent.

--Regarde, maintenant; que vois-tu?

--Elle! elle!

--Seule?

--Non, pas seule, ils sont deux: avec elle il y a un jeune homme blond,

vêtu d'un caftan cramoisi, mais je ne vois pas son visage.

Attends! ils se rapprochent... plus près... toujours plus près...

anathème! ils se donnent la main! anathème! sois maudit, sorcier, sois

maudit! maudit!

Le prince jeta au meunier une poignée d'or, arracha de l'arbre la bride

de son cheval, sauta en selle et s'élança à travers la forêt. Puis, peu

à peu, le galop du cheval s'affaiblit et l'on n'entendit plus dans le

calme de la nuit que le bruit de la roue qui continuait à tourner.

Ivan le terrible; ou, La Russie au XVIe siècle · 第 15 / 92 题