--Les circonstances quelquefois l'exigent. Si ce n'est pas le coupable
qui donne le sien, il faut celui d'un autre,--vérité que nous enseigne
la Rédemption.
Suivant Bouvard, elle n'avait guère servi, presque tous les hommes étant
damnés, malgré le sacrifice de Notre-Seigneur.
--Mais quotidiennement, il le renouvelle dans l'Eucharistie.
--Et le miracle dit Pécuchet se fait avec des mots, quelle que soit
l'indignité du Prêtre!
--Là est le mystère, monsieur!
Cependant Victor clouait ses yeux sur le fusil, tâchait même d'y
toucher.
--À bas les pattes! Et M, de Mahurot prit un sentier sous bois.
L'ecclésiastique avait Pécuchet d'un côté, Bouvard de l'autre--et il lui
dit:
--Attention, vous savez: _Debetur pueris_.
Bouvard l'assura qu'il s'humiliait devant le Créateur, mais était
indigné qu'on en fît un homme. On redoute sa vengeance, on travaille
pour sa gloire; il a toutes les vertus, un bras, un oeil, une politique,
une habitation. Notre Père qui êtes aux cieux, qu'est-ce que cela veut
dire?
Et Pécuchet ajouta:
--Le monde s'est élargi; la terre n'en fait plus le centre. Elle roule
dans la multitude infinie de ses pareils. Beaucoup la dépassent en
grandeur, et ce rapetissement de notre globe procure de Dieu un idéal
plus sublime. Donc la Religion devait changer. Le Paradis est quelque
chose d'enfantin avec ses bienheureux toujours contemplant, toujours
chantant--et qui regardent d'en haut les tortures des damnés. Quand on
songe que le christianisme a pour base une pomme!
Le curé se fâcha.--Niez la Révélation, ce sera plus simple.
--Comment voulez-vous que Dieu ait parlé? dit Bouvard.
--Prouvez qu'il n'a pas parlé! disait Jeufroy.
--Encore une fois, qui vous l'affirme?
--L'Église!
--Beau témoignage!
Cette discussion ennuyait M. de Mahurot;--et tout en marchant:
--Écoutez donc le curé! il en sait plus que vous!
Bouvard et Pécuchet se firent des signes pour prendre un autre chemin,
puis à la Croix-Verte:--Bien le bonsoir.
--Serviteur dit le baron.
Tout cela serait conté à M. de Faverges; et peut-être qu'une rupture
s'en suivrait? tant pis! Ils se sentaient méprisés par ces nobles; on ne
les invitait jamais à dîner; et ils étaient las de Mme de Noares avec
ses continuelles remontrances.
Ils ne pouvaient cependant garder le De Maistre;--et une quinzaine après
ils retournèrent au château, croyant n'être pas reçus.
Ils le furent.
Toute la famille se trouvait dans le boudoir, Hurel y compris, et par
extraordinaire Foureau.
La correction n'avait point corrigé Victor. Il refusait d'apprendre son
catéchisme; et Victorine proférait des mots sales. Bref le garçon irait
aux Jeunes Détenus, la petite fille dans un couvent. Foureau s'était
chargé des démarches, et il s'en allait quand la Comtesse le rappela.
On attendait M. Jeufroy, pour fixer ensemble la date du mariage qui
aurait lieu à la mairie, bien avant de se faire à l'église, afin de
montrer que l'on honnissait le mariage civil.
Foureau tâcha de le défendre. Le Comte et Hurel l'attaquèrent. Qu'était
une fonction municipale près d'un sacerdoce!--et le Baron ne se fût pas
cru marié s'il l'eût été, seulement devant une écharpe tricolore.
--Bravo! dit M. Jeufroy, qui entrait. Le mariage étant établi par
Jésus...
Pécuchet l'arrêta.--Dans quel évangile? Aux temps apostoliques on le
considérait si peu, que Tertulien le compare à l'adultère.
--Ah! par exemple!
--Mais oui! et ce n'est pas un sacrement! Il faut au sacrement un signe.
Montrez-moi le signe, dans le mariage! Le curé eut beau répondre qu'il
figurait l'alliance de Dieu avec l'Église. Vous ne comprenez plus le
christianisme! et la Loi...
--Elle en garde l'empreinte dit M. de Faverges; sans lui, elle
autoriserait la Polygamie!
Une voix répliqua: Où serait le mal?
C'était Bouvard, à demi caché par un rideau. On peut avoir plusieurs
épouses, comme les patriarches, les mormons, les musulmans et néanmoins
être honnête homme!
--Jamais s'écria le Prêtre! l'honnêteté consiste à rendre ce qui est dû.
Nous devons hommage à Dieu. Or qui n'est pas chrétien, n'est pas
honnête!
--Autant que d'autres dit Bouvard.
Le comte croyant voir dans cette repartie une atteinte à la Religion
l'exalta. Elle avait affranchi les esclaves.
Bouvard fit des citations, prouvant le contraire:
--Saint Paul leur recommande d'obéir aux maîtres comme à Jésus.--Saint
Ambroise nomme la servitude un don de Dieu.--Le Lévitique, l'Exode et
les Conciles l'ont sanctionnée.--Bossuet la classe pari le droit des
gens.--Et Mgr Bouvier l'approuve.
Le comte objecta que le christianisme, pas moins, avait développé la
civilisation.
--Et la paresse, en faisant de la Pauvreté, une vertu!
--Cependant, monsieur, la morale de l'Évangile?
--Eh! eh! pas si morale! Les ouvriers de la dernière heure sont autant
payés que ceux de la première. On donne à celui qui possède, et on
retire à celui qui n'a pas. Quant au précepte de recevoir des soufflets
sans les rendre et de se laisser voler, il encourage les audacieux, les
poltrons et les coquins.
Le scandale redoubla, quand Pécuchet eut déclaré qu'il aimait autant le
Bouddhisme.
Le prêtre éclata de rire.--Ah! ah! ah! le Bouddhisme.
Mme de Noares leva les bras.--Le Bouddhisme!
--Comment,--le Bouddhisme? répétait le comte.
--Le connaissez-vous? dit Pécuchet à M. Jeufroy, qui s'embrouilla.
--Eh bien, sachez-le! mieux que le christianisme, et avant lui, il a
reconnu le néant des choses terrestres. Ses pratiques sont austères, ses
fidèles plus nombreux que tous les chrétiens, et pour l'incarnation,
Vischnou n'en a pas une, mais neuf! Ainsi, jugez!
--Des mensonges de voyageurs dit Mme de Noares.
--Soutenus par les francs-maçons ajouta le curé.
Et tous parlant à la fois:--Allez donc--Continuez!--Fort joli!--Moi, je
le trouve drôle--Pas possible si bien que Pécuchet exaspéré, déclara
qu'il se ferait bouddhiste!
--Vous insultez des chrétiennes! dit le Baron. Mme de Noares s'affaissa
dans un fauteuil. La Comtesse et Yolande se taisaient. Le comte roulait
des yeux; Hurel attendait des ordres. L'abbé, pour se contenir, lisait
son bréviaire.
Cet exemple apaisa M. de Faverges; et considérant les deux
bonshommes:--Avant de blâmer l'Évangile, et quand on a des taches dans
sa vie, il est certaines réparations...
--Des réparations?
--Des taches?
--Assez, messieurs! vous devez me comprendre! Puis s'adressant à
Fourreau: Sorel est prévenu! Allez-y! Et Bouvard et Pécuchet se
retirèrent sans saluer.
Au bout de l'avenue, ils exhalèrent tous les trois, leur ressentiment.
On me traite en domestique grommelait Foureau;--et les autres
l'approuvant, malgré le souvenir des hémorroïdes, il avait pour eux
comme de la sympathie.
Des cantonniers travaillaient dans la campagne. L'homme qui les
commandait se rapprocha; c'était Gorju. On se mit à causer. Il
surveillait le cailloutage de la route votée en 1848, et devait cette
place à M. de Mahurot, l'ingénieur, celui qui doit épouser Mlle de
Faverges! Vous sortez de là-bas, sans doute?
--Pour la dernière fois! dit brutalement Pécuchet.
Gorju prit un air naïf.--Une brouille? tiens, tiens!
Et s'ils avaient pu voir sa mine, quand ils eurent tourné les talons,
ils auraient compris qu'il en flairait la cause.
Un peu plus loin, ils s'arrêtèrent devant un enclos de treillage, qui
contenait des loges à chien, et une maisonnette en tuiles rouges.
Victorine était sur le seuil. Des aboiements retentirent. La femme du
garde parut.
Sachant pourquoi le maire venait, elle héla Victor.
Tout d'avance, était prêt, et leur trousseau dans deux mouchoirs, que
fermaient des épingles. Bon voyage leur dit-elle, heureuse de n'avoir
plus cette vermine!
Était-ce leur faute, s'ils étaient nés d'un père forçat! Au contraire
ils semblaient très doux, ne s'inquiétaient pas même de l'endroit où on
les menait.
Bouvard et Pécuchet les regardaient marcher devant eux.
Victorine chantonnait des paroles indistinctes, son foulard au bras,
comme une modiste qui porte un carton. Elle se retournait quelquefois;
et Pécuchet, devant ses frisettes blondes et sa gentille tournure,
regrettait de n'avoir pas une enfant pareille. Élevée en d'autres
conditions, elle serait charmante plus tard: quel bonheur que de la voir
grandir, d'entendre tous les jours son ramage d'oiseau, quand il le
voudrait de l'embrasser;--et un attendrissement, lui montant du coeur
aux lèvres, humecta ses paupières, l'oppressait un peu.
Victor comme un soldat, s'était mis son bagage sur le dos. Il
sifflait--jetait des pierres aux corneilles dans les sillons, allait
sous les arbres, pour se couper des badines--Foureau le rappela; et
Bouvard, en le retenant par la main jouissait de sentir dans la sienne
ces doigts d'enfant robustes et vigoureux. Le pauvre petit diable ne
demandait qu'à se développer librement, comme une fleur en plein air! et
il pourrirait entre des murs avec des leçons, des punitions, un tas de
bêtises! Bouvard fut saisi par une révolte de la pitié, une indignation
contre le sort, une de ces rages où l'on veut détruire le gouvernement.
--Galope! dit-il. Amuse-toi! jouis de ton reste!
Le gamin s'échappa.
Sa soeur et lui coucheraient à l'auberge--et dès l'aube, le messager de
Falaise prendrait Victor pour le descendre au pénitencier de
Beaubourg--une religieuse de l'orphelinat de Grand-Camp emmènerait
Victorine.
Foureau, ayant donné ces détails, se replongea dans ses pensées. Mais
Bouvard voulut savoir combien pouvait coûter l'entretien des deux
mioches.
--Bah!... L'affaire, peut-être, de trois cents francs! Le comte m'en a
remis vingt-cinq pour les premiers débours! Quel pingre!
Et gardant sur le coeur, le mépris de son écharpe, Foureau hâtait le
pas, silencieusement.
Bouvard murmura:
--Ils me font de la peine. Je m'en chargerais bien!
--Moi aussi dit Pécuchet, la même idée leur étant venue.
Il existait sans doute des empêchements?
--Aucun! répliqua Foureau. D'ailleurs il avait le droit comme maire de
confier à qui bon lui semblait les enfants abandonnés.--Et après une
longue hésitation:--Eh bien oui! prenez-les! ça le fera bisquer.
Bouvard et Pécuchet les emmenèrent.
En rentrant chez eux, ils trouvèrent au bas de l'escalier, sous la
madone, Marcel à genoux, et qui priait avec ferveur. La tête renversée,
les yeux demi clos, et dilatant son bec-de-lièvre, il avait l'air d'un
fakir en extase.
--Quelle brute! dit Bouvard.
--Pourquoi? Il assiste peut-être à des choses que tu lui jalouserais si
tu pouvais les voir. N'y a-t-il pas deux mondes, tout à fait distincts?
L'objet d'un raisonnement a moins de valeur que la manière de raisonner.
Qu'importe la croyance! Le principal est de croire.
Telles furent à la remarque de Bouvard les objections de Pécuchet.