Au contraire, la dévotion de Pécuchet s'était développée. Il aurait
voulu communier sous les deux espèces, chantait des psaumes, en se
promenant dans le corridor, arrêtait les Chavignollais pour discuter, et
les convertir. Vaucorbeil lui rit au nez, Girbal haussa les épaules, et
le capitaine l'appela Tartuffe. On trouvait maintenant qu'ils allaient
trop loin.
Une excellente habitude c'est d'envisager les choses comme autant de
symboles. Si le tonnerre gronde, figurez-vous le jugement dernier;
devant un ciel sans nuages, pensez au séjour des bienheureux; dites-vous
dans vos promenades que chaque pas vous rapproche de la mort. Pécuchet
observa cette méthode. Quand il prenait ses habits il songeait à
l'enveloppe charnelle dont la seconde personne de la Trinité s'est
revêtue. Le tic-tac de l'horloge lui rappelait les battements de son
coeur, une piqûre d'épingle les clous de la croix. Mais il eut beau se
tenir à genoux pendant des heures, et multiplier les jeûnes, et se
pressurer l'imagination, le détachement de soi-même ne se faisait pas;
impossible d'atteindre à la contemplation parfaite!
Il recourut à des auteurs mystiques: sainte Thérèse, Jean de la Croix,
Louis de Grenade, Simpoli,--et de plus modernes, Monseigneur Chaillot.
Au lieu des sublimités qu'il attendait, il ne rencontra que des
platitudes, un style très lâche, de froides images, et force
comparaisons tirées de la boutique des lapidaires.
Il apprit cependant qu'il y a une purgation active et une purgation
passive, une vision interne et une vision externe, quatre espèces
d'oraisons, neuf excellences dans l'amour, six degrés dans l'humilité,
et que la blessure de l'âme ne diffère pas beaucoup du vol spirituel.
Des points l'embarrassaient.
--Puisque la chair est maudite, comment se fait-il que l'on doive
remercier Dieu pour le bienfait de l'existence? Quelle mesure garder
entre la crainte indispensable au salut, et l'espérance qui ne l'est pas
moins? Où est le signe de la grâce? etc.!
Les réponses de M. Jeufroy étaient simples:--Ne vous tourmentez pas! À
vouloir tout approfondir, on court sur une pente dangereuse.
Le Catéchisme de Persévérance par Gaume avait tellement dégoûté Bouvard
qu'il prit le volume de Louis Hervieu--c'était un sommaire de l'exégèse
moderne défendu par le gouvernement. Barberou, comme républicain l'avait
acheté.
Il éveilla des doutes dans l'esprit de Bouvard--et d'abord sur le péché
originel.--Si Dieu a créé l'Homme peccable, il ne devait pas le punir;
et le mal est antérieur à la chute, puisqu'il y avait déjà, des volcans,
des bêtes féroces! Enfin ce dogme bouleverse mes notions de justice!
--Que voulez-vous disait le curé c'est une de ces vérités dont tout le
monde est d'accord sans qu'on puisse en fournir de preuves;--et
nous-mêmes nous faisons rejaillir sur les enfants les crimes de leurs
pères. Ainsi les moeurs et les lois justifient ce décret de la
Providence, que l'on retrouve dans la Nature.
Bouvard hocha la tête. Il doutait aussi de l'enfer.
--Car tout châtiment doit viser à l'amélioration du coupable--ce qui
devient impossible avec une peine éternelle!--et combien l'endurent!
Songez donc: tous les Anciens, les juifs, les musulmans, les idolâtres,
les hérétiques et les enfants morts sans baptême, ces enfants créés par
Dieu! et dans quel but? pour les punir d'une faute, qu'ils n'ont pas
commise!
--Telle est l'opinion de saint Augustin ajouta le curé et saint Fulgence
enveloppe dans la damnation jusqu'aux foetus. L'Église, il est vrai, n'a
rien décidé à cet égard. Une remarque pourtant: ce n'est pas Dieu, mais
le pécheur qui se damne lui-même; et l'offense étant infinie, puisque
Dieu est infini, la punition doit être infinie. Est-ce tout, monsieur?
--Expliquez-moi la Trinité dit Bouvard.
--Avec plaisir!--Prenons une comparaison: les trois côtés du triangle,
ou plutôt notre âme, qui contient: être, connaître et vouloir; ce qu'on
appelle faculté chez l'Homme est personne en Dieu. Voilà le mystère.
--Mais les trois côtés du triangle ne sont pas chacun le triangle. Ces
trois facultés de l'âme ne font pas trois âmes. Et vos personnes de la
Trinité sont trois Dieux.
--Blasphème!
--Alors il n'y a qu'une personne, un Dieu, une substance affectée de
trois manières!
--Adorons sans comprendre dit le curé.
--Soit! dit Bouvard.
Il avait peur de passer pour un impie, d'être mal vu au château.
Maintenant ils y venaient trois fois la semaine--vers cinq heures--en
hiver--et la tasse de thé les réchauffait. M. le comte par ses allures
rappelait le chic de l'ancienne cour, la Comtesse placide et grasse,
montrait sur toutes choses un grand discernement. Mlle Yolande leur
fille, était le type de la jeune personne, l'Ange des keepsakes--et Mme
de Noares leur dame de compagnie ressemblait à Pécuchet, ayant son nez
pointu.
La première fois qu'ils entrèrent dans le salon, elle défendait
quelqu'un.
--Je vous assure qu'il est changé! Son cadeau le prouve.
Ce quelqu'un était Gorju. Il venait d'offrir aux futurs époux un
prie-Dieu gothique. On l'apporta. Les armes des deux maisons s'y
étalaient en reliefs de couleur. M. de Mahurot en parut content; et Mme
de Noares lui dit:
--Vous vous souviendrez de mon protégé!
Ensuite, elle amena deux enfants, un gamin d'une douzaine d'années et sa
soeur, qui en avait dix peut-être. Par les trous de leurs guenilles, on
voyait leurs membres rouges de froid. L'un était chaussé de vieilles
pantoufles, l'autre n'avait plus qu'un sabot. Leurs fronts
disparaissaient sous leurs chevelures et ils regardaient autour d'eux
avec des prunelles ardentes comme de jeunes loups effarés.
Mme de Noares conta qu'elle les avait rencontrés le matin sur la grande
route. Placquevent ne pouvait fournir aucun détail.
On leur demanda leur nom. Victor--Victorine.--Où était leur père?--En
prison.--Et avant, que faisait-il?--Rien.--Leur
pays.--Saint-Pierre.--Mais quel Saint-Pierre? Les deux petits pour toute
réponse disaient en reniflant:--Sais pas, sais pas. Leur mère était
morte et ils mendiaient.
Mme de Noares exposa combien il serait dangereux de les abandonner; elle
attendrit la Comtesse, piqua d'honneur le Comte, fut soutenue par
Mademoiselle, s'obstina, réussit. La femme du garde-chasse en prendrait
soin. On leur trouverait de l'ouvrage plus tard;--et comme ils ne
savaient ni lire ni écrire, Mme de Noares leur donnerait elle-même des
leçons afin de les préparer au catéchisme.
Quand M. Jeufroy venait au château, on allait quérir les deux mioches,
il les interrogeait puis faisait une conférence, où il mettait de la
prétention, à cause de l'auditoire.
Une fois, qu'il avait discouru sur les Patriarches, Bouvard en s'en
retournant avec lui et Pécuchet, les dénigra fortement.
Jacob s'est distingué par des filouteries, David par les meurtres,
Salomon par ses débauches.
L'abbé lui répondit qu'il fallait voir plus loin. Le sacrifice d'Abraham
est la figure de la Passion. Jacob une autre figure du Messie, comme
Joseph, comme le serpent d'airain, comme Moïse.
--Croyez-vous dit Bouvard, qu'il ait composé le Pentateuque?
--Oui! sans doute!
--Cependant on y raconte sa mort! même observation pour Josué--et quant
aux Juges, l'auteur nous prévient qu'à l'époque dont il fait l'histoire,
Israël n'avait pas encore de Rois. L'ouvrage fut donc écrit sous les
Rois. Les Prophètes aussi m'étonnent.
--Il va nier les Prophètes, maintenant!
--Pas du tout! mais leur esprit échauffé percevait Jéhovah sous des
formes diverses, celle d'un feu, d'une broussaille, d'un vieillard,
d'une colombe; et ils n'étaient pas certains de la Révélation puisqu'ils
demandent toujours un signe.
--Ah!--et vous avez découvert ces belles choses?...
--Dans Spinoza! À ce mot, le curé bondit.--L'avez-vous lu?
--Dieu m'en garde!
--Pourtant, monsieur, la Science!...
--Monsieur, on n'est pas savant, si l'on n'est chrétien.
La Science lui inspirait des sarcasmes.--Fera-t-elle pousser un épi de
grain, votre Science! Que savons-nous? disait-il.
Mais il savait que le monde a été créé pour nous; il savait que les
Archanges sont au-dessus des Anges;--il savait que le corps humain
ressuscitera tel qu'il était vers la trentaine.
Son aplomb sacerdotal agaçait Bouvard, qui par méfiance de Louis Hervieu
écrivit à Varlot. Et Pécuchet mieux informé, demanda à M. Jeufroy des
explications sur l'Écriture.
Les six jours de la Genèse veulent dire six grandes époques. Le rapt des
vases précieux fait par les juifs aux Égyptiens doit s'entendre des
richesses intellectuelles, les Arts, dont ils avaient dérobé le secret.
Isaïe ne se dépouilla pas complètement--Nudus en latin signifiant nu
jusqu'aux hanches; ainsi Virgile conseille de se mettre nu, pour
labourer, et cet écrivain n'eût pas donné un précepte contraire à la
pudeur! Ézéchiel dévorant un livre n'a rien d'extraordinaire; ne dit-on
pas dévorer une brochure, un journal?
Mais si l'on voit partout des métaphores que deviendront les faits?
L'abbé, soutenait cependant qu'ils étaient réels.
Cette manière de les entendre parut déloyale à Pécuchet. Il poussa plus
loin ses recherches et apporta une note sur les contradictions de la
Bible.
L'Exode nous apprend que pendant quarante ans on fit des sacrifices dans
le désert; on n'en fit aucun suivant Amos et Jérémie. Les Paralipomènes
et Esdras ne sont point d'accord sur le dénombrement du Peuple. Dans le
Deutéronome, Moïse voit le Seigneur face à face; d'après l'Exode, jamais
il ne put le voir. Où est, alors, l'inspiration?
--Motif de plus pour l'admettre répliquait en souriant M. Jeufroy. Les
imposteurs ont besoin de connivence, les sincères n'y prennent garde.
Dans l'embarras recourons à l'Église. Elle est toujours infaillible.
De qui relève l'infaillibilité?
Les conciles de Bâle et de Constance l'attribuent aux conciles. Mais
souvent les conciles diffèrent, témoin ce qui se passa pour Athanase et
pour Arius. Ceux de Florence et de Latran la décernent au pape. Mais
Adrien VI déclare que le Pape, comme un autre, peut se tromper.
Chicanes! Tout cela ne fait rien à la permanence du dogme.
L'ouvrage de Louis Hervieu en signale les variations: le baptême
autrefois était réservé pour les adultes. L'extrême-onction ne fut un
sacrement qu'au IXe siècle; la Présence réelle a été décrétée au VIIIe,
le Purgatoire, reconnu au XVe, l'Immaculée Conception est d'hier.
Et Pécuchet en arriva à ne plus savoir que penser de Jésus. Trois
évangiles en font un homme. Dans un passage de saint Jean il paraît
s'égaler à Dieu; dans un autre du même se reconnaître son inférieur.
L'abbé ripostait par la lettre du roi Abgar, les Actes de Pilate et le
témoignage des Sibylles dont le fond est véritable. Il retrouvait la
Vierge dans les Gaules, l'annonce d'un Rédempteur en Chine, la Trinité
partout, la Croix sur le bonnet du grand lama, en Égypte au poing des
dieux;--et même il fit voir une gravure, représentant un nilomètre,
lequel était un phallus suivant Pécuchet.
M. Jeufroy consultait secrètement son ami Pruneau, qui lui cherchait des
preuves dans les auteurs. Une lutte d'érudition s'engagea; et fouetté
par l'amour-propre Pécuchet devint transcendant, mythologue.
Il comparait la Vierge à Isis, l'eucharistie au Homa des Perses, Bacchus
à Moïse, l'arche de Noé au vaisseau de Xithuros, ces ressemblances pour
lui démontraient l'identité des religions.
Mais il ne peut y avoir plusieurs religions, puisqu'il n'y a qu'un
Dieu--et quand il était à bout d'arguments, l'homme à la soutane
s'écriait:--C'est un mystère!
Que signifie ce mot? Défaut de savoir; très bien. Mais s'il désigne une
chose dont le seul énoncé implique contradiction, c'est une sottise;--et
Pécuchet ne quittait plus M. Jeufroy. Il le surprenait dans son jardin,
l'attendait au confessionnal, le relançait dans la sacristie.
Le prêtre imaginait des ruses pour le fuir.
Un jour, qu'il était parti à Sassetot administrer quelqu'un, Pécuchet se
porta au-devant de lui sur la route, manière de rendre la conversation
inévitable.
C'était le soir, vers la fin d'août. Le ciel écarlate se rembrunit, et
un gros nuage s'y forma, régulier dans le bas, avec des volutes au
sommet.
Pécuchet d'abord, parla de choses indifférentes, puis ayant glissé le
mot martyr:
--Combien pensez-vous qu'il y en ait eu?
--Une vingtaine de millions, pour le moins.
--Leur nombre n'est pas si grand, dit Origène.
--Origène, vous savez, est suspect!
Un large coup de vent passa, inclinant l'herbe des fossés, et les deux
rangs d'ormeaux jusqu'au bout de l'horizon.
Pécuchet reprit:--On classe dans les martyrs, beaucoup d'évêques
gaulois, tués en résistant aux Barbares, ce qui n'est plus la question.
--Allez-vous défendre les Empereurs!
Suivant Pécuchet, on les avait calomniés.--L'histoire de la Légion
thébaine est une fable. Je conteste également Symphorose et ses sept
fils, Félicité et ses sept filles, et les sept vierges d'Ancyre,
condamnées au viol, bien que septuagénaires, et les onze mille vierges
de sainte Ursule, dont une compagne s'appelait Undecemilla, un nom pris
pour un chiffre,--encore plus les dix martyrs d'Alexandrie!
--Cependant!... Cependant, ils se trouvent dans des auteurs dignes de
créance.
Des gouttes d'eau tombèrent. Le curé déploya son parapluie;--et
Pécuchet, quand il fut dessous, osa prétendre que les catholiques
avaient fait plus de martyrs chez les juifs, les musulmans, les
protestants, et les libres penseurs que tous les Romains autrefois.
L'ecclésiastique se récria:
--Mais on compte dix persécutions depuis Néron jusqu'au César Galère!
--Eh bien, et les massacres des Albigeois! et la Saint-Barthélemy! et la
Révocation de l'édit de Nantes!
--Excès déplorables sans doute mais vous n'allez pas comparer ces
gens-là à saint Étienne, saint Laurent, Cyprien, Polycarpe, une foule de
missionnaires.
--Pardon! je vous rappellerai Hypatie, Jérôme de Prague, Jean Huss,
Bruno, Vanini, Anne Du Bourg!
La pluie augmentait, et ses rayons dardaient si fort, qu'ils
rebondissaient du sol, comme de petites fusées blanches. Pécuchet et M.
Jeufroy marchaient avec lenteur serrés l'un contre l'autre, et le curé
disait:
--Après des supplices abominables, on les jetait dans des chaudières!
--L'Inquisition employait de même la torture, et elle vous brûlait très
bien.
--On exposait les dames illustres dans les lupanars!
--Croyez-vous que les dragons de Louis XIV fussent décents?
--Et notez que les chrétiens n'avaient rien fait contre l'État!
--Les Huguenots pas davantage!
Le vent chassait, balayait la pluie dans l'air. Elle claquait sur les
feuilles, ruisselait au bord du chemin, et le ciel couleur de boue se
confondait avec les champs dénudés, la moisson étant finie. Pas un toit.
Au loin seulement, la cabane d'un berger.
Le maigre paletot de Pécuchet n'avait plus un fil de sec. L'eau coulait
le long de son échine, entrait dans ses bottes, dans ses oreilles, dans
ses yeux, malgré la visière de la casquette Amoros. Le curé, en portant
d'un bras la queue de sa soutane, se découvrait les jambes, et les
pointes de son tricorne crachaient l'eau sur ses épaules comme des
gargouilles de cathédrale.
Il fallut s'arrêter, et tournant leur dos à la tempête, ils restèrent
face à face, ventre contre ventre, en tenant à quatre mains le parapluie
qui oscillait.