M. de Faverges pensait autrement.

--De quel droit irions-nous là-bas? C'était déchaîner l'Europe contre

nous. Pas d'imprudence! Et tout le monde l'approuvant, les deux Polonais

se turent.

Une autre fois, Vaucorbeil défendit les circulaires de Ledru-Rollin.

Foureau riposta par les 45 centimes.

Mais le gouvernement, dit Pécuchet, avait supprimé l'esclavage.

--Qu'est-ce que ça me fait, l'esclavage!

--Eh bien, et l'abolition de la peine de mort, en matière politique?

--Parbleu! reprit Foureau; on voudrait tout abolir. Cependant qui sait?

Les locataires déjà, se montrent d'une exigence!

--Tant mieux! les propriétaires selon Pécuchet étaient favorisés. Celui

qui possède un immeuble...

Foureau et Marescot l'interrompirent, criant qu'il était un communiste.

--Moi? communiste!

Et tous parlaient à la fois, quand Pécuchet proposa de fonder un club!

Foureau eut la hardiesse de répondre que jamais on n'en verrait à

Chavignolles.

Ensuite, Gorju réclama des fusils pour la garde nationale--l'opinion

l'ayant désigné comme instructeur.

Les seuls fusils qu'il y eût étaient ceux des pompiers. Girbal y tenait.

Foureau ne se souciait pas d'en délivrer.

Gorju le regarda.--On trouve, pourtant, que je sais m'en servir car il

joignait à toutes ses industries celle du braconnage--et souvent M. le

maire et l'aubergiste lui achetaient un lièvre ou un lapin.

--Ma foi! prenez-les! dit Foureau.

Le soir même, on commença les exercices.

C'était sur la pelouse, devant l'église. Gorju en bourgeron bleu, une

cravate autour des reins, exécutait les mouvements d'une façon

automatique. Sa voix, quand il commandait, était brutale.--Rentrez les

ventres! Et tout de suite, Bouvard s'empêchant de respirer, creusait son

abdomen, tendait la croupe.--On ne vous dit pas de faire un arc, nom de

Dieu! Pécuchet confondait les files et les rangs, demi-tour à droite,

demi-tour à gauche; mais le plus lamentable était l'instituteur: débile

et de taille exiguë, avec un collier de barbe blonde, il chancelait sous

le poids de son fusil, dont la baïonnette incommodait ses voisins.

On portait des pantalons de toutes les couleurs, des baudriers crasseux,

de vieux habits d'uniforme trop courts, laissant voir la chemise sur les

flancs;--et chacun prétendait n'avoir pas le moyen de faire autrement.

Une souscription fut ouverte pour habiller les plus pauvres. Foureau

lésina, tandis que des femmes se signalèrent. Mme Bordin offrit cinq

francs, malgré sa haine de la République. M. de Faverges équipa douze

hommes; et ne manquait pas à la manoeuvre. Puis il s'installait chez

l'épicier et payait des petits verres au premier venu.

Les puissants alors flagornaient la basse classe. Tout passait après les

ouvriers. On briguait l'avantage de leur appartenir. Ils devenaient des

nobles.

Ceux du canton, pour la plupart, étaient tisserands. D'autres

travaillaient dans les manufactures d'indiennes, ou à une fabrique de

papiers, nouvellement établie.

Gorju les fascinait par son bagout, leur apprenait la savate, menait

boire les intimes chez Mme Castillon.

Mais les paysans étaient plus nombreux; et les jours de marché, M. de

Faverges se promenant sur la Place, s'informait de leurs besoins,

tâchait de les convertir à ses idées. Ils écoutaient sans répondre,

comme le père Gouy, prêt à accepter tout gouvernement, pourvu qu'on

diminuât les impôts.

À force de bavarder, Gorju se fit un nom. Peut-être qu'on le porterait à

l'Assemblée.

M. de Faverges y pensait comme lui,--tout en cherchant à ne pas se

compromettre. Les conservateurs balançaient entre Foureau et Marescot.

Mais le notaire tenant à son étude, Foureau fut choisi--un rustre, un

crétin. Le docteur s'en indigna.

Fruit sec des concours, il regrettait Paris--et c'était la conscience de

sa vie manquée qui lui donnait un air morose. Une carrière plus vaste

allait se développer--quelle revanche! Il rédigea une profession de foi

et vint la lire à messieurs Bouvard et Pécuchet.

Ils l'en félicitèrent; leurs doctrines étaient les mêmes.

Cependant, ils écrivaient mieux, connaissaient l'histoire, pouvaient

aussi bien que lui figurer à la Chambre. Pourquoi pas? Mais lequel

devait se présenter? Et une lutte de délicatesse s'engagea. Pécuchet

préférait à lui-même, son ami. Non! non, ça te revient! tu as plus de

prestance!--Peut-être répondait Bouvard mais toi plus de toupet! Et sans

résoudre la difficulté, ils dressèrent des plans de conduite.

Ce vertige de la députation en avait gagné d'autres. Le Capitaine y

rêvait sous son bonnet de police, tout en fumant sa bouffarde; et

l'instituteur aussi, dans son école, et le curé aussi entre deux

prières--tellement que parfois il se surprenait les yeux au ciel, en

train de dire: Faites, ô mon Dieu! que je sois député!

Le Docteur, ayant reçu des encouragements, se rendit chez Heurtaux, et

lui exposa les chances qu'il avait.

Le capitaine n'y mit pas de façons. Vaucorbeil était connu sans doute;

mais peu chéri de ses confrères, et spécialement des pharmaciens. Tous

clabauderaient contre lui; le peuple ne voulait pas d'un Monsieur; ses

meilleurs malades le quitteraient;--et ayant pesé ces arguments, le

médecin regretta sa faiblesse.

Dès qu'il fut parti, Heurtaux alla voir Placquevent. Entre vieux

militaires on s'oblige! Mais le garde champêtre, tout dévoué à Foureau,

refusa net de le servir.

Le curé démontra à M. de Faverges que l'heure n'était pas venue. Il

fallait donner à la République le temps de s'user.

Bouvard et Pécuchet représentèrent à Gorju qu'il ne serait jamais assez

fort pour vaincre la coalition des paysans et des bourgeois, l'emplirent

d'incertitudes, lui ôtèrent toute confiance.

Petit, par orgueil, avait laissé voir son désir. Beljambe le prévint que

s'il échouait, sa destitution était certaine.

Enfin, Monseigneur ordonna au curé de se tenir tranquille.

Donc, il ne restait que Foureau.

Bouvard et Pécuchet le combattirent, rappelant sa mauvaise volonté pour

les fusils, son opposition au club, ses idées rétrogrades, son

avarice;--et même persuadèrent à Gouy qu'il voulait rétablir l'ancien

régime.

Si vague que fût cette chose-là pour le paysan, il l'exécrait d'une

haine accumulée dans l'âme de ses aïeux, pendant dix siècles--et il

tourna contre Foureau tous ses parents et ceux de sa femme,

beaux-frères, cousins, arrière-neveux, une horde.

Gorju, Vaucorbeil et Petit continuaient la démolition de M. le maire; et

le terrain ainsi déblayé, Bouvard et Pécuchet, sans que personne s'en

doutât, pouvaient réussir.

Ils tirèrent au sort pour savoir qui se présenterait. Le sort ne trancha

rien--et ils allèrent consulter là-dessus, le docteur.

Il leur apprit une nouvelle. Flacardoux, rédacteur du Calvados, avait

déclaré sa candidature. La déception des deux amis fut grande; chacun,

outre la sienne, ressentait celle de l'autre. Mais la Politique les

échauffait. Le jour des élections, ils surveillèrent les urnes.

Flacardoux l'emporta.

M. le comte s'était rejeté sur la garde nationale, sans obtenir

l'épaulette de commandant. Les Chavignollais imaginèrent de nommer

Beljambe.

Cette faveur du public, bizarre et imprévue, consterna Heurtaux. Il

avait négligé ses devoirs, se bornant à inspecter parfois les

manoeuvres, et émettre des observations. N'importe! Il trouvait

monstrueux qu'on préférât un aubergiste à un ancien Capitaine de

l'Empire--et il dit, après l'envahissement de la Chambre au 15 mai: Si

les grades militaires se donnent comme ça dans la capitale, je ne

m'étonne plus de ce qui arrive!

La Réaction commençait.

On croyait aux purées d'ananas de Louis Blanc, au lit d'or de Flocon,

aux orgies royales de Ledru-Rollin--et comme la province prétend

connaître tout ce qui se passe à Paris, les bourgeois de Chavignolles ne

doutaient pas de ces inventions, et admettaient les rumeurs les plus

absurdes.

M. de Faverges, un soir, vint trouver le curé pour lui apprendre

l'arrivée en Normandie du Comte de Chambord.

Joinville, d'après Foureau, se disposait avec ses marins, à vous réduire

les socialistes. Heurtaux affirmait que prochainement Louis Bonaparte

serait consul.

Les fabriques chômaient. Des pauvres, par bandes nombreuses, erraient

dans la campagne.

Un dimanche (c'était dans les premiers jours de juin) un gendarme, tout

à coup, partit vers Falaise. Les ouvriers d'Acqueville, Liffard,

Pierre-Pont et Saint-Rémy marchaient sur Chavignolles.

Les auvents se fermèrent, le Conseil municipal s'assembla;--et résolut,

pour prévenir des malheurs, qu'on ne ferait aucune résistance. La

gendarmerie fut même consignée, avec l'injonction de ne pas se montrer.

Bientôt on entendit comme un grondement d'orage. Puis le chant des

Girondins ébranla les carreaux;--et des hommes, bras dessus bras

dessous, débouchèrent par la route de Caen, poudreux, en sueur,

dépenaillés. Ils emplissaient la Place. Un grand brouhaha s'élevait.

Gorju et deux compagnons entrèrent dans la salle. L'un était maigre et à

figure chafouine avec un gilet de tricot, dont les rosettes pendaient.

L'autre noir de charbon--un mécanicien sans doute--avait les cheveux en

brosse, de gros sourcils, et des savates de lisière. Gorju, comme un

hussard, portait sa veste sur l'épaule.

Tous les trois restaient debout--et les Conseillers, siégeant autour de

la table couverte d'un tapis bleu, les regardaient, blêmes d'angoisse.

--Citoyens! dit Gorju il nous faut de l'ouvrage!

Le maire tremblait; la voix lui manqua.

Marescot répondit à sa place, que le Conseil aviserait

immédiatement;--et les compagnons étant sortis, on discuta plusieurs

idées.

La première fut de tirer du caillou.

Pour utiliser les cailloux, Girbal proposa un chemin d'Angleville à

Tournebu.

Celui de Bayeux rendait absolument le même service.

On pouvait curer la mare? ce n'était pas un travail suffisant! ou bien

creuser une seconde mare! mais à quelle place?

Langlois était d'avis de faire un remblai le long des Mortins, en cas

d'inondation--mieux valait, selon Beljambe, défricher les bruyères.

Impossible de rien conclure!--Pour calmer la foule, Coulon descendit sur

le péristyle, et annonça qu'ils préparaient des ateliers de charité.

--La charité? Merci! s'écria Gorju. À bas les aristos! Nous voulons le

droit au travail!

C'était la question de l'époque. Il s'en faisait un moyen de gloire. On

applaudit.

En se retournant, il coudoya Bouvard, que Pécuchet avait entraîné

jusque-là--et ils engagèrent une conversation. Rien ne pressait; la

mairie était cernée. Le Conseil n'échapperait pas.

--Où trouver de l'argent? disait Bouvard.

--Chez les riches! D'ailleurs, le gouvernement ordonnera des travaux.

--Et si on n'a pas besoin de travaux?

--On en fera, par avance!

--Mais les salaires baisseront! riposta Pécuchet. Quand l'ouvrage vient

à manquer, c'est qu'il y a trop de produits!--et vous réclamez pour

qu'on les augmente!

Gorju se mordait la moustache.--Cependant... avec l'organisation du

travail...

--Alors le gouvernement sera le maître?

Quelques-uns, autour d'eux, murmurèrent:--Non! non! plus de maîtres!

Gorju s'irrita.--N'importe! on doit fournir aux travailleurs un

capital--ou bien instituer le crédit!

--De quelle manière?

--Ah! je ne sais pas! mais on doit instituer le crédit!

--En voilà assez dit le mécanicien; ils nous embêtent, ces farceurs-là!

Et il gravit le perron, déclarant qu'il enfoncerait la porte.

Placquevent l'y reçut, le jarret droit fléchi, les poings serrés.

--Avance un peu!

Le mécanicien recula.

Une nuée de la foule parvint dans la salle; tous se levèrent, ayant

envie de s'enfuir. Le secours de Falaise n'arrivait pas! On déplorait

l'absence de M. le Comte. Marescot tortillait une plume. Le père Coulon

gémissait. Heurtaux s'emporta pour qu'on fît donner les gendarmes.

--Commandez-les! dit Foureau.

--Je n'ai pas d'ordre.

Le bruit redoublait, cependant. La Place était couverte de monde;--et

tous observaient le premier étage de la mairie, quand à la croisée du

milieu, sous l'horloge, on vit paraître Pécuchet.

Il avait pris adroitement l'escalier de service;--et voulant faire comme

Lamartine, il se mit à haranguer le peuple:

--Citoyens!

Mais sa casquette, son nez, sa redingote, tout son individu manquait de

prestige.

L'homme au tricot l'interpella:

--Est-ce que vous êtes ouvrier?

--Non.

--Patron, alors?

--Pas davantage!

--Eh bien, retirez-vous!

--Pourquoi? reprit fièrement Pécuchet.

Et aussitôt, il disparut dans l'embrasure, empoigné par le mécanicien.

Gorju vint à son aide.--Laisse-le! c'est un brave! Ils se colletaient.

La porte s'ouvrit, et Marescot sur le seuil, proclama la décision

municipale. Hurel l'avait suggérée.

Le chemin de Tournebu aurait un embranchement sur Angleville, et qui

mènerait au château de Faverges.

C'était un sacrifice que s'imposait la commune dans l'intérêt des

travailleurs. Ils se dispersèrent.

En rentrant chez eux, Bouvard et Pécuchet eurent les oreilles frappées

par des voix de femmes. Les servantes et Mme Bordin poussaient des

exclamations, la veuve criait plus fort,--et à leur aspect:

--Ah! c'est bien heureux! depuis trois heures que je vous attends! mon

pauvre jardin! plus une seule tulipe! des cochonneries partout, sur le

gazon! Pas moyen de le faire démarrer.

--Qui cela?

--Le père Gouy!

Il était venu avec une charrette de fumier--et l'avait jetée tout à vrac

au milieu de l'herbe. Il laboure maintenant! Dépêchez-vous pour qu'il

finisse!

--Je vous accompagne! dit Bouvard.

Au bas des marches, en dehors, un cheval dans les brancards d'un

tombereau mordait une touffe de lauriers-roses. Les roues, en frôlant

les plates-bandes, avaient pilé les buis, cassé un rhododendron, abattu

les dahlias--et des mottes de fumier noir, comme des taupinières,

bosselaient le gazon. Gouy le bêchait avec ardeur.

Un jour, Mme Bordin avait dit négligemment qu'elle voulait le retourner.

Il s'était mis à la besogne, et malgré sa défense continuait. C'est de

cette manière qu'il entendait le droit au travail, le discours de Gorju

lui ayant tourné la cervelle.

Il ne partit que sur les menaces violentes de Bouvard.

Mme Bordin, comme dédommagement, ne paya pas sa main-d'oeuvre et garda

le fumier. Elle était judicieuse, l'épouse du médecin--et même celle du

notaire, bien que d'un rang supérieur, la considéraient.

Les ateliers de charité durèrent une semaine. Aucun trouble n'advint.

Gorju avait quitté le pays.

Cependant la garde nationale était toujours sur pied; le dimanche une

revue, promenades militaires, quelquefois--et chaque nuit des rondes.

Elles inquiétaient le village.

On tirait les sonnettes des maisons, par facétie; on pénétrait dans les

chambres où des époux ronflaient sur le même traversin; alors on disait

des gaudrioles; et le mari se levant allait vous chercher des petits

verres. Puis on revenait au corps de garde, jouer un cent de dominos; on

y buvait du cidre, on y mangeait du fromage, et le factionnaire qui

s'ennuyait à la porte l'entrebâillait à chaque minute. L'indiscipline

régnait, grâce à la mollesse de Beljambe.

Quand éclatèrent les journées de Juin, tout le monde fut d'accord pour

voler au secours de Paris, mais Foureau ne pouvait quitter la mairie,

Marescot son étude, le Docteur sa clientèle, Girbal ses pompiers. M. de

Faverges était à Cherbourg. Beljambe s'alita. Le capitaine grommelait:

On n'a pas voulu de moi, tant pis! et Bouvard eut la sagesse de retenir

Pécuchet.

Les rondes dans la campagne furent étendues plus loin.

Des paniques survenaient, causées par l'ombre d'une meule, ou les formes

des branches; une fois, tous les gardes nationaux s'enfuirent. Sous le

clair de la lune, ils avaient aperçu dans un pommier, un homme avec un

fusil--et qui les tenait en joue.

Une autre fois, par une nuit obscure, la patrouille faisant halte sous

la hêtrée entendit quelqu'un devant elle.

--Qui vive?

Pas de réponse!

On laissa l'individu continuer sa route, en le suivant à distance, car

il pouvait avoir un pistolet ou un casse-tête--mais quand on fut dans le

village, à portée des secours, les douze hommes du peloton, tous à la

fois se précipitèrent sur lui, en criant: Vos papiers! Ils le

houspillaient, l'accablaient d'injures. Ceux du corps de garde étaient

sortis. On l'y traîna;--et à la lueur de la chandelle brûlant sur le

poêle, on reconnut enfin Gorju.

Un méchant paletot de lasting craquait à ses épaules. Ses orteils se

montraient par les trous de ses bottes. Des éraflures et des contusions

faisaient saigner son visage. Il était amaigri prodigieusement, et

roulait des yeux, comme un loup.

Foureau, accouru bien vite, lui demanda comment il se trouvait sous la

hêtrée, ce qu'il revenait faire à Chavignolles, l'emploi de son temps,

depuis six semaines.

Ça ne les regardait pas. Il était libre.

Placquevent le fouilla pour découvrir des cartouches. On allait

provisoirement le coffrer.

Bouvard s'interposa.

--Inutile! reprit le maire on connaît vos opinions.

--Cependant?...

--Ah! prenez garde, je vous en avertis! Prenez garde.

Bouvard n'insista plus.

Gorju alors, se tourna vers Pécuchet:--Et vous, patron, vous ne dites

rien?

Pécuchet baissa la tête, comme s'il eût douté de son innocence.

Le pauvre diable eut un sourire d'amertume.--Je vous ai défendu,

pourtant!

Au petit jour, deux gendarmes l'emmenèrent à Falaise.

Il ne fut pas traduit devant un conseil de guerre, mais condamné par la

correctionnelle à trois mois de prison, pour délit de paroles tendant au

bouleversement de la société.

De Falaise, il écrivit à ses anciens maîtres de lui envoyer

prochainement un certificat de bonne vie et moeurs--et leur signature

devant être légalisée par le maire ou par l'adjoint, ils préférèrent

demander ce petit service à Marescot.

On les introduisit dans une salle à manger, que décoraient des plats de

vieille faïence. Une horloge de Boulle occupait le panneau le plus

étroit. Sur la table d'acajou, sans nappe, il y avait deux serviettes,

une théière, des bols. Mme Marescot traversa l'appartement dans un

peignoir de cachemire bleu. C'était une Parisienne qui s'ennuyait à la

campagne. Puis le notaire entra, une toque à la main, un journal de

l'autre;--et tout de suite, d'un air aimable, il apposa son cachet--bien

que leur protégé fût un homme dangereux.

--Vraiment dit Bouvard, pour quelques paroles!...

--Quand la parole amène des crimes, cher monsieur, permettez!

--Cependant reprit Pécuchet, quelle démarcation établir entre les

phrases innocentes et les coupables? Telle chose défendue maintenant

sera par la suite applaudie. Et il blâma la manière féroce dont on

traitait les insurgés.

Marescot allégua naturellement la défense de la Société, le Salut

Public, loi suprême.

--Pardon! dit Pécuchet, le droit d'un seul est aussi respectable que

celui de tous--et vous n'avez rien à lui objecter que la force--s'il

retourne contre vous l'axiome.

Marescot, au lieu de répondre, leva les sourcils dédaigneusement. Pourvu

qu'il continuât à faire des actes, et à vivre au milieu de ses

assiettes, dans son petit intérieur confortable, toutes les injustices

pouvaient se présenter sans l'émouvoir. Les affaires le réclamaient. Il

s'excusa.

Sa doctrine du salut public les avait indignés. Les conservateurs

parlaient maintenant comme Robespierre.

Autre sujet d'étonnement: Cavaignac baissait. La garde mobile devint

suspecte. Ledru-Rollin s'était perdu, même dans l'esprit de Vaucorbeil.

Les débats sur la Constitution n'intéressèrent personne;--et au 10

décembre, tous les Chavignollais votèrent pour Bonaparte.

Les six millions de voix refroidirent Pécuchet à l'encontre du

peuple;--et Bouvard et lui étudièrent la question du suffrage universel.

Appartenant à tout le monde, il ne peut avoir d'intelligence. Un

ambitieux le mènera toujours, les autres obéiront comme un troupeau, les

électeurs n'étant pas même contraints de savoir lire;--c'est pourquoi,

suivant Pécuchet, il y avait eu tant de fraudes dans l'élection

présidentielle.

--Aucune, reprit Bouvard, je crois plutôt à la sottise du peuple. Pense

à tous ceux qui achètent la Revalescière, la pommade Dupuytren, l'eau

des châtelaines, etc.! Ces nigauds forment la masse électorale, et nous

subissons leur volonté. Pourquoi ne peut-on se faire avec des lapins

trois mille livres de rentes? C'est qu'une agglomération trop nombreuse

est une cause de mort.--De même, par le fait seul de la foule, les

germes de bêtise qu'elle contient se développent et il en résulte des

effets incalculables.

--Ton scepticisme m'épouvante! dit Pécuchet.

Plus tard, au printemps, ils rencontrèrent M. de Faverges, qui leur

apprit l'expédition de Rome. On n'attaquerait pas les Italiens. Mais il

nous fallait des garanties. Autrement, notre influence était ruinée.

Rien de plus légitime que cette intervention.

Bouvard écarquilla les yeux.--À propos de la Pologne, vous souteniez le

contraire?

--Ce n'est plus la même chose! Maintenant, il s'agissait du Pape.

Et M. de Faverges en disant: Nous voulons, nous ferons, nous comptons

bien représentait un groupe.

Bouvard et Pécuchet furent dégoûtés du petit nombre comme du grand. La

plèbe en somme, valait l'aristocratie.

Le droit d'intervention leur semblait louche. Ils en cherchèrent les

principes dans Calvo, Martens, Vattel;--et Bouvard conclut:

--On intervient pour remettre un prince sur le trône, pour affranchir un

peuple--ou par précaution, en vue d'un danger. Dans les deux cas, c'est

un attentat au droit d'autrui, un abus de la force, une violence

hypocrite!

--Cependant, dit Pécuchet, les peuples comme les hommes sont solidaires.

--Peut-être! Et Bouvard se mit à rêver.

Bientôt commença l'expédition de Rome à l'intérieur.

En haine des idées subversives, l'élite des bourgeois parisiens,

saccagea deux imprimeries. Le grand parti de l'ordre se formait.

Il avait pour chefs dans l'arrondissement, M. le comte, Foureau,

Marescot et le curé. Tous les jours, vers quatre heures, ils se

promenaient d'un bout à l'autre de la Place, et causaient des

événements. L'affaire principale était la distribution des brochures.

Les titres ne manquaient pas de saveur: _Dieu le voudra--les

Partageux--Sortons du gâchis--Où allons-nous? _Ce qu'il y avait de plus

beau, c'était les dialogues en style villageois, avec des jurons et des

fautes de français, pour élever le moral des paysans. Par une loi

nouvelle, le colportage se trouvait aux mains des préfets--et on venait

de fourrer Proudhon à Sainte-Pélagie--immense victoire.

Les arbres de la liberté furent abattus généralement. Chavignolles obéit

à la consigne. Bouvard vit de ses yeux les morceaux de son peuplier sur

une brouette. Ils servirent à chauffer les gendarmes;--et on offrit la

souche à M. le Curé--qui l'avait béni, pourtant! quelle dérision!

L'instituteur ne cacha pas sa manière de penser. Bouvard et Pécuchet

l'en félicitèrent un jour qu'ils passaient devant sa porte.

Le lendemain, il se présenta chez eux. À la fin de la semaine, ils lui

rendirent sa visite.

Le jour tombait; les gamins venaient de partir, et le maître d'école en

bouts de manche, balayait la cour. Sa femme coiffée d'un madras

allaitait un enfant. Une petite fille se cacha derrière sa jupe; un

mioche hideux jouait par terre, à ses pieds; l'eau du savonnage qu'elle

faisait dans la cuisine coulait au bas de la maison.

--Vous voyez dit l'instituteur comme le gouvernement nous traite! Et

tout de suite, il s'en prit à l'infâme capital. Il fallait le

démocratiser, affranchir la matière!

--Je ne demande pas mieux! dit Pécuchet.

Au moins, on aurait dû reconnaître le droit à l'assistance.

--Encore un droit! dit Bouvard.

N'importe! le Provisoire avait été mollasse, en n'ordonnant pas la

Fraternité.

--Tâchez donc de l'établir!

Comme il ne faisait plus clair, Petit commanda brutalement à sa femme de

monter un flambeau dans son cabinet.

Des épingles fixaient aux murs de plâtre les portraits lithographiés des

orateurs de la gauche. Un casier avec des livres dominait un bureau de

sapin. On avait pour s'asseoir une chaise, un tabouret et une vieille

caisse à savon; il affectait d'en rire. Mais la misère plaquait ses

joues, et ses tempes étroites dénotaient un entêtement de bélier, un

intraitable orgueil. Jamais il ne calerait.

--Voilà d'ailleurs ce qui me soutient!

C'était un amas de journaux, sur une planche--et il exposa en paroles

fiévreuses les articles de sa foi: désarmement des troupes, abolition de

la magistrature, égalité des salaires, niveau--moyens par lesquels on

obtiendrait l'âge d'or, sous la forme de la République--avec un

dictateur à la tête, un gaillard pour vous mener ça, rondement!

Puis, il atteignit une bouteille d'anisette, et trois verres, afin de

porter un toast au Héros, à l'immortelle victime, au grand Maximilien!

Sur le seuil, la robe noire du curé parut.

Ayant salué vivement la compagnie, il aborda l'instituteur, et lui dit

presque à voix basse:

--Notre affaire de Saint-Joseph, où en est-elle?

--Ils n'ont rien donné! reprit le maître d'école.

--C'est de votre faute!

--J'ai fait ce que j'ai pu!

--Ah!--vraiment?

Bouvard et Pécuchet se levèrent par discrétion. Petit les fit se

rasseoir; et s'adressant au curé:--Est-ce tout?

L'abbé Jeufroy hésita;--puis, avec un sourire qui tempérait sa

réprimande:

--On trouve que vous négligez un peu l'histoire sainte.

--Oh! l'histoire sainte! reprit Bouvard.

--Que lui reprochez-vous, monsieur?

--Moi? rien! Seulement il y a peut-être des choses plus utiles que

l'anecdote de Jonas et les rois d'Israël!

--Libre à vous! répliqua sèchement le prêtre--et sans souci des

étrangers, ou à cause d'eux: L'heure du catéchisme est trop courte!

Petit leva les épaules.

--Faites attention. Vous perdrez vos pensionnaires!

Les dix francs par mois de ces élèves étaient le meilleur de sa place.

Mais la soutane l'exaspérait.--Tant pis, vengez-vous!

--Un homme de mon caractère ne se venge pas! dit le prêtre, sans

s'émouvoir. Seulement,--Je vous rappelle que la loi du 15 mars nous

attribue la surveillance de l'instruction primaire.

--Eh! je le sais bien! s'écria l'instituteur. Elle appartient même aux

colonels de gendarmerie! Pourquoi pas au garde-champêtre! ce serait

complet!

Et il s'affaissa sur l'escabeau, mordant son poing, retenant sa colère,

suffoqué par le sentiment de son impuissance.

L'ecclésiastique le toucha légèrement sur l'épaule.

--Je n'ai pas voulu vous affliger, mon ami! Calmez-vous! Un peu de

raison! Voilà Pâques bientôt; j'espère que vous donnerez l'exemple,--en

communiant avec les autres.

--Ah c'est trop fort! moi! moi! me soumettre à de pareilles bêtises!

Devant ce blasphème le curé pâlit. Ses prunelles fulguraient. Sa

mâchoire tremblait.--Taisez-vous, malheureux! taisez-vous!

Et c'est sa femme qui soigne les linges de l'église!

--Eh bien? quoi? Qu'a-t-elle fait?

--Elle manque toujours la messe!--Comme vous, d'ailleurs!

--Eh! on ne renvoie pas un maître d'école, pour ça!

--On peut le déplacer!

Le prêtre ne parla plus. Il était au fond de la pièce, dans l'ombre.

Petit, la tête sur la poitrine, songeait.

Ils arriveraient à l'autre bout de la France, leur dernier sou mangé par

le voyage;--et il retrouverait là-bas sous des noms différents, le même

curé, le même recteur, le même préfet!--tous, jusqu'au ministre, étaient

comme les anneaux de sa chaîne accablante! Il avait reçu déjà un

avertissement, d'autres viendraient. Ensuite?--et dans une sorte

d'hallucination, il se vit marchant sur une grande route, un sac au dos,

ceux qu'il aimait près de lui, la main tendue vers une chaise de poste!

À ce moment-là, sa femme dans la cuisine fut prise d'une quinte de toux,

le nouveau-né se mit à vagir; et le marmot pleurait.

--Pauvres enfants! dit le prêtre d'une voix douce.

Le père alors éclata en sanglots.--Oui! oui! tout ce qu'on voudra!

--J'y compte reprit le curé;--et ayant fait la révérence:--Messieurs,

bien le bonsoir!

Le maître d'école restait la figure dans les mains.--Il repoussa

Bouvard.

--Non! laissez-moi! j'ai envie de crever! je suis un misérable!

Les deux amis regagnèrent leur domicile, en se félicitant de leur

indépendance. Le pouvoir du clergé les effrayait.

On l'appliquait maintenant à raffermir l'ordre social. La République

allait bientôt disparaître.

Trois millions d'électeurs se trouvèrent exclus du suffrage universel.

Le cautionnement des journaux fut élevé, la censure rétablie. On en

voulait aux romans-feuilletons; la philosophie classique était réputée

dangereuse; les bourgeois prêchaient le dogme des intérêts matériels--et

le Peuple semblait content.

Celui des campagnes revenait à ses anciens maîtres.

M. de Faverges, qui avait des propriétés dans l'Eure, fut porté à la

Législative, et sa réélection au Conseil général du Calvados était

d'avance certaine.

Il jugea bon d'offrir un déjeuner aux notables du pays.

Le vestibule où trois domestiques les attendaient pour prendre leurs

paletots, le billard et les deux salons en enfilade, les plantes dans

les vases de la Chine, les bronzes sur les cheminées, les baguettes d'or

aux lambris, les rideaux épais, les larges fauteuils, ce luxe

immédiatement les flatta comme une politesse qu'on leur faisait;--et en

entrant dans la salle à manger, au spectacle de la table couverte de

viandes sur les plats d'argent, avec la rangée des verres devant chaque

assiette, les hors d'oeuvre çà et là, et un saumon au milieu, tous les

visages s'épanouirent.

Ils étaient dix-sept, y compris deux forts cultivateurs, le sous-préfet

de Bayeux, et un individu de Cherbourg. M. de Faverges pria ses hôtes

d'excuser la comtesse, empêchée par une migraine;--et après des

compliments sur les poires et les raisins qui emplissaient quatre

corbeilles aux angles, il fut question de la grande nouvelle: le projet

d'une descente en Angleterre par Changarnier.

Heurtaux la désirait comme soldat, le curé en haine des protestants,

Foureau dans l'intérêt du commerce.

--Vous exprimez dit Pécuchet des sentiments du moyen âge!

--Le moyen âge avait du bon! reprit Marescot. Ainsi, nos cathédrales!...

--Cependant, monsieur, les abus!...

--N'importe, la Révolution ne serait pas arrivée!...

--Ah! la Révolution, voilà le malheur! dit l'ecclésiastique, en

soupirant.

--Mais tout le monde y a contribué! et--(excusez-moi, monsieur le

comte), les nobles eux-mêmes par leur alliance avec les philosophes!

--Que voulez-vous! Louis XVIII a légalisé la spoliation! Depuis ce

temps-là, le régime parlementaire vous sape les bases!...

Un roastbeef parut--et durant quelques minutes on n'entendit que le

bruit des fourchettes et des mâchoires, avec le pas des servants sur le

parquet et ces deux mots répétés: Madère! Sauterne!

La conversation fut reprise par le monsieur de Cherbourg. Comment

s'arrêter sur le penchant de l'abîme?

--Chez les Athéniens dit Marescot chez les Athéniens, avec lesquels nous

avons des rapports, Solon mata les démocrates, en élevant le cens

électoral.

--Mieux vaudrait dit Hurel supprimer la Chambre; tout le désordre vient

de Paris.

--Décentralisons! dit le notaire.

--Largement! reprit le Comte.

D'après Foureau, la commune devait être maîtresse absolue, jusqu'à

interdire ses routes aux voyageurs, si elle le jugeait convenable.

Et pendant que les plats se succédaient, poule au jus, écrevisses,

champignons, légumes en salade, rôtis d'alouettes, bien des sujets

furent traités: le meilleur système d'impôts, les avantages de la grande

culture, l'abolition de la peine de mort--le sous-préfet n'oublia pas de

citer ce mot charmant d'un homme d'esprit:--Que MM. les assassins

commencent!

Bouvard était surpris par le contraste des choses qui l'entouraient avec

celles que l'on disait--car il semble toujours que les paroles doivent

correspondre aux milieux, et que les hauts plafonds soient faits pour

les grandes pensées. Néanmoins, il était rouge au dessert, et

entrevoyait les compotiers dans un brouillard.

On avait pris des vins de Bordeaux, de Bourgogne et de Malaga... M. de

Faverges qui connaissait son monde fit déboucher du champagne. Les

convives, en trinquant burent au succès de l'élection--et il était plus

de trois heures, quand ils passèrent dans le fumoir, pour prendre le

café.

Une caricature du Charivari traînait sur une console, entre des numéros

de l'Univers; cela représentait un citoyen, dont les basques de la

redingote laissaient voir une queue, se terminant par un oeil. Marescot

en donna l'explication. On rit beaucoup.

Ils absorbaient des liqueurs--et la cendre des cigares tombait dans les

capitons des meubles. L'abbé voulant convaincre Girbal attaqua Voltaire.

Coulon s'endormit. M. de Faverges déclara son dévouement pour

Chambord.--Les abeilles prouvent la monarchie.

--Mais les fourmilières la République! Du reste, le médecin n'y tenait

plus.

--Vous avez raison! dit le sous-préfet. La forme du gouvernement importe

peu!

--Avec la liberté! objecta Pécuchet.

--Un honnête homme n'en a pas besoin répliqua Foureau. Je ne fais pas de

discours, moi! Je ne suis pas journaliste! et je vous soutiens que la

France veut être gouvernée par un bras de fer!

Tous réclamaient un Sauveur.

Et en sortant, Bouvard et Pécuchet entendirent M. de Faverges qui disait

à l'abbé Jeufroy:

--Il faut rétablir l'obéissance. L'autorité se meurt, si on la discute!

Le droit divin, il n'y a que ça!

--Parfaitement, monsieur le comte!

Les pâles rayons d'un soleil d'octobre s'allongeaient derrière les bois;

un vent humide soufflait;--et en marchant sur les feuilles mortes, ils

respiraient comme délivrés.

Tout ce qu'ils n'avaient pu dire s'échappa en exclamations:

--Quels idiots! quelle bassesse! Comment imaginer tant d'entêtement?

D'abord, que signifie le droit divin?

L'ami de Dumouchel, ce professeur qui les avait éclairés sur

l'esthétique, répondit à leur question dans une lettre savante.

La théorie du droit divin a été formulée sous Charles II par l'Anglais

Filmer.

La voici:

Le Créateur donna au premier homme la souveraineté du monde. Elle fut

transmise à ses descendants; et la puissance du Roi émane de Dieu. _Il

est son image_, écrit Bossuet. L'empire paternel accoutume à la

domination d'un seul. On a fait les rois d'après le modèle des pères.

Locke réfuta cette doctrine. Le pouvoir paternel se distingue du

monarchique, tout sujet ayant le même droit sur ses enfants que le

monarque sur les siens. La royauté n'existe que par le choix

populaire--et même l'élection était rappelée dans la cérémonie du sacre,

où deux évêques, en montrant le Roi, demandaient aux nobles et aux

manants, s'ils l'acceptaient pour tel.

Donc le Pouvoir vient du Peuple. Il a le droit de faire tout ce qu'il

veut, dit Helvétius, de changer sa constitution, dit Vattel, de se

révolter contre l'injustice, prétendent Glafey, Hotman, Mably, etc.!--et

saint Thomas d'Aquin l'autorise à se délivrer d'un tyran. Il est même,

dit Jurieu, dispensé d'avoir raison.

Étonnés de l'axiome, ils prirent le _Contrat social_ de Rousseau.

Pécuchet alla jusqu'au bout--puis fermant les yeux, et se renversant la

tête, il en fit l'analyse.

--On suppose une convention, par laquelle l'individu aliéna sa liberté.

Le Peuple, en même temps, s'engageait à le défendre contre les

inégalités de la Nature et le rendait propriétaire des choses qu'il

détient.

--Où est la preuve du contrat?

--Nulle part! et la communauté n'offre pas de garantie. Les citoyens

s'occuperont exclusivement de politique. Mais comme il faut des métiers,

Rousseau conseille l'esclavage. Les sciences ont perdu le genre humain.

Le théâtre est corrupteur, l'argent funeste; et l'État doit imposer une

religion, sous peine de mort.

Comment, se dirent-ils, voilà le dieu de 93, le pontife de la

démocratie!

Tous les réformateurs l'ont copié;--et ils se procurèrent l'_Examen du

socialisme_, par Morant.

Le chapitre premier expose la doctrine saint-simonienne.

Au sommet le Père, à la fois pape et empereur. Abolition des héritages,

tous les biens meubles et immeubles composant un fonds social, qui sera

exploité hiérarchiquement. Les industriels gouverneront la fortune

publique. Mais rien à craindre! on aura pour chef celui qui aime le

plus.

Il manque une chose, la Femme. De l'arrivée de la Femme dépend le salut

du monde.

--Je ne comprends pas.

--Ni moi!

Et ils abordèrent le Fouriérisme.

Tous les malheurs viennent de la contrainte. Que l'Attraction soit

libre, et l'Harmonie s'établira.

Notre âme enferme douze passions principales, cinq égoïstes, quatre

animiques, trois distributives. Elles tendent, les premières à

l'individu, les suivantes aux groupes, les dernières aux groupes de

groupes, ou séries, dont l'ensemble est la Phalange, société de dix-huit

cents personnes, habitant un palais. Chaque matin, des voitures emmènent

les travailleurs dans la campagne, et les ramènent le soir. On porte des

étendards, on donne des fêtes, on mange des gâteaux. Toute femme, si

elle y tient, possède trois hommes, le mari, l'amant et le géniteur.

Pour les célibataires, le Bayadérisme est institué.

--Ça me va! dit Bouvard; et il se perdit dans les rêves du monde

harmonien.

Par la restauration des climatures la terre deviendra plus belle, par le

croisement des races la vie humaine plus longue. On dirigera les nuages

comme on fait maintenant de la foudre, il pleuvra la nuit sur les villes

pour les nettoyer. Des navires traverseront les mers polaires dégelées

sous les aurores boréales--car tout se produit par la conjonction des

deux fluides mâle et femelle, jaillissant des pôles--et les aurores

boréales sont un symptôme du rut de la planète, une émission prolifique.

--Cela me passe dit Pécuchet.

Après Saint-Simon et Fourier, le problème se réduit à des questions de

salaire.

Louis Blanc, dans l'intérêt des ouvriers veut qu'on abolisse le commerce

extérieur, La Farelle qu'on impose les machines, un autre qu'on dégrève

les boissons, ou qu'on refasse les jurandes, ou qu'on distribue des

soupes. Proudhon imagine un tarif uniforme, et réclame pour l'État le

monopole du sucre.

--Tes socialistes disait Bouvard, demandent toujours la tyrannie.

--Mais non!

--Si fait!

--Tu es absurde!

--Toi, tu me révoltes!

Ils firent venir les ouvrages dont ils ne connaissaient que les résumés.

Bouvard nota plusieurs endroits, et les montrant:

--Lis, toi-même! Ils nous proposent comme exemple, les Esséniens, les

Frères Moraves, les Jésuites du Paraguay, et jusqu'au régime des

prisons.

Chez les Icariens, le déjeuner se fait en vingt minutes, les femmes

accouchent à l'hôpital. Quant aux livres, défense d'en imprimer sans

l'autorisation de la République.

--Mais Cabet est un idiot.

--Maintenant voilà du Saint-Simon: les publicistes soumettront leurs

travaux à un comité d'industriels.

Et du Pierre Leroux: la loi forcera les citoyens à entendre un orateur.

Et de l'Auguste Comte: les prêtres éduqueront la jeunesse, dirigeront

toutes les oeuvres de l'esprit, et engageront le Pouvoir à régler la

procréation.

Ces documents affligèrent Pécuchet. Le soir, au dîner, il répliqua.

--Qu'il y ait chez les utopistes, des choses ridicules, j'en conviens.

Cependant, ils méritent notre amour. La hideur du monde les désolait, et

pour le rendre plus beau, ils ont tout souffert. Rappelle-toi Morus

décapité, Campanella mis sept fois à la torture, Buonarroti avec une

chaîne autour du cou, Saint-Simon crevant de misère, bien d'autres. Ils

auraient pu vivre tranquilles! mais non! ils ont marché dans leur voie,

la tête au ciel, comme des héros.

--Crois-tu que le monde reprit Bouvard, changera grâce aux théories d'un

monsieur?

--Qu'importe! dit Pécuchet, il est temps de ne plus croupir dans

l'égoïsme! Cherchons le meilleur système!

--Alors, tu comptes le trouver?

--Certainement!

--Toi?

Et dans le rire dont Bouvard fut pris, ses épaules et son ventre

sautaient d'accord. Plus rouge que les confitures, avec sa serviette

sous l'aisselle, il répétait: Ah! ah! ah! d'une façon irritante.

Pécuchet sortit de l'appartement, en faisant claquer la porte.

Germaine le héla par toute la maison;--et on le découvrit au fond de sa

chambre dans une bergère, sans feu ni chandelle et la casquette sur les

sourcils. Il n'était pas malade; mais se livrait à ses réflexions.

La brouille étant passée, ils reconnurent qu'une base manquait à leurs

études: l'économie politique.

Ils s'enquirent de l'offre et de la demande, du capital et du loyer, de

l'importation, de la prohibition.

Une nuit, Pécuchet fut réveillé par le craquement d'une botte dans le

corridor. La veille comme d'habitude, il avait tiré lui-même tous les

verrous--et il appela Bouvard qui dormait profondément.

Ils restèrent immobiles sous leurs couvertures. Le bruit ne recommença

pas.

Les servantes interrogées n'avaient rien entendu.

Mais en se promenant dans leur jardin, ils remarquèrent au milieu d'une

plate-bande, près de la claire-voie l'empreinte d'une semelle--et deux

bâtons du treillage étaient rompus.--On l'avait escaladé, évidemment.

Il fallait prévenir le garde champêtre.

Comme il n'était pas à la mairie, Pécuchet se rendit chez l'épicier.

Que vit-il dans l'arrière-boutique, à côté de Placquevent, parmi les

buveurs? Gorju!--Gorju nippé comme un bourgeois,--et régalant la

compagnie.

Cette rencontre était insignifiante. Bientôt, ils arrivèrent à la

question du Progrès.

Bouvard n'en doutait pas dans le domaine scientifique. Mais en

littérature, il est moins clair--et si le bien-être augmente, la

splendeur de la vie a disparu.

Pécuchet, pour le convaincre, prit un morceau de papier.

--Je trace obliquement une ligne ondulée. Ceux qui pourraient la

parcourir, toutes les fois qu'elle s'abaisse, ne verraient plus

l'horizon. Elle se relève pourtant, et malgré ses détours, ils

atteindront le sommet. Telle est l'image du Progrès.

Mme Bordin entra.

C'était le 3 décembre 1851. Elle apportait le journal.

Ils lurent bien vite et côte à côte, l'Appel au peuple, la dissolution

de la Chambre, l'emprisonne ment des députés.

Pécuchet devint blême. Bouvard considérait la veuve.

--Comment? vous ne dites rien!

--Que voulez-vous que j'y fasse? Ils oubliaient de lui offrir un siège.

Moi qui suis venue, croyant vous faire plaisir. Ah! vous n'êtes guère

aimables aujourd'hui et elle sortit, choquée de leur impolitesse.

La surprise les avait rendus muets. Puis, ils allèrent dans le village,

épandre leur indignation.

Marescot, qui les reçut au milieu des contrats, pensait différemment. Le

bavardage de la Chambre était fini, grâce au ciel. On aurait désormais

une politique d'affaires.

Beljambe ignorait les événements, et s'en moquait d'ailleurs.

Sous les Halles, ils arrêtèrent Vaucorbeil.

Le médecin était revenu de tout ça.--Vous avez bien tort de vous

tourmenter.

Foureau passa près d'eux, en disant d'un air narquois:--Enfoncés les

démocrates!--Et le capitaine au bras de Girbal, cria de loin: Vive

l'Empereur!

Mais Petit devait les comprendre--et Bouvard ayant frappé au carreau, le

maître d'école quitta sa classe.

Il trouvait extrêmement drôle que Thiers fût en prison. Cela vengeait le

Peuple.--Ah! ah! messieurs les Députés, à votre tour!

La fusillade sur les boulevards eut l'approbation de Chavignolles. Pas

de grâce aux vaincus, pas de pitié pour les victimes! Dès qu'on se

révolte on est un scélérat.

--Remercions la Providence! disait le curé--et après elle Louis

Bonaparte. Il s'entoure des hommes les plus distingués! Le comte de

Faverges deviendra sénateur.

Le lendemain, ils eurent la visite de Placquevent.

Ces messieurs avaient beaucoup parlé. Il les engageait à se taire.

--Veux-tu savoir mon opinion? dit Pécuchet.

Puisque les bourgeois sont féroces, les ouvriers jaloux, les prêtres

serviles--et que le Peuple enfin, accepte tous les tyrans, pourvu qu'on

lui laisse le museau dans sa gamelle, Napoléon a bien fait!--qu'il le

bâillonne, le foule et l'extermine! ce ne sera jamais trop, pour sa

haine du droit, sa lâcheté, son ineptie, son aveuglement!

Bouvard songeait:--Hein, le Progrès, quelle blague! Il ajouta:--Et la

Politique, une belle saleté!

--Ce n'est pas une science reprit Pécuchet. L'art militaire vaut mieux,

on prévoit ce qui arrive. Nous devrions nous y mettre?

--Ah! merci! répliqua Bouvard. Tout me dégoûte. Vendons plutôt notre

baraque--et allons au tonnerre de Dieu, chez les sauvages!

--Comme tu voudras!

Mélie dans la cour, tirait de l'eau.

La pompe en bois avait un long levier. Pour le faire descendre, elle

courbait les reins--et on voyait alors ses bas bleus jusqu'à la hauteur

de son mollet. Puis, d'un geste rapide, elle levait son bras droit,

tandis qu'elle tournait un peu la tête--et Pécuchet en la regardant,

sentait quelque chose de tout nouveau, un charme, un plaisir infini.

Bouvard et Pécuchet · 第 13 / 21 题