97. Son mariage.

1814. Les Anglais s'emparent de Bordeaux. Il accourt derrière eux--et

montre sa personne aux habitants. Description de la personne du Prince.

1815. Bonaparte le surprend. Tout de suite, il appelle le roi d'Espagne,

et Toulon, sans Masséna, était livré à l'Angleterre.

Opérations dans le Midi. Il est battu, mais relâché sous la promesse de

rendre les diamants de la couronne, emportés au grand galop par le Roi,

son oncle.

Après les Cent-Jours, il revient avec ses parents, et vit tranquille.

Plusieurs années s'écoulent.

Guerre d'Espagne.--Dès qu'il a franchi les Pyrénées, la Victoire suit

partout le petit-fils de Henri IV. Il enlève le Trocadéro, atteint les

colonnes d'Hercule, écrase les factions, embrasse Ferdinand, et s'en

retourne.

Arcs de triomphe, fleurs que présentent les jeunes filles, dîners dans

les préfectures,_ Te Deum_ dans les cathédrales. Les Parisiens sont au

comble de l'ivresse. La ville lui offre un banquet. On chante sur les

théâtres des allusions au Héros.

L'enthousiasme diminue. Car en 1827 à Cherbourg un bal organisé par

souscription rate.

Comme il est grand-amiral de France, il inspecte la flotte, qui va

partir pour Alger.

Juillet 1830. Marmont lui apprend l'état des affaires. Alors il entre

dans une telle fureur qu'il se blesse la main à l'épée du général.

Le roi lui confie le commandement de toutes les forces.

Il rencontre, au bois de Boulogne, des détachements de la ligne--et ne

trouve pas un seul mot à leur dire.

De Saint-Cloud il vole au pont de Sèvres. Froideur des troupes. Ça ne

l'ébranle pas. La famille royale quitte Trianon. Il s'assoit au pied

d'un chêne, déploie une carte, médite, remonte à cheval, passe devant

Saint-Cyr, et envoie aux élèves des paroles d'espérance.

À Rambouillet, les gardes du corps font leurs adieux.

Il s'embarque, et pendant toute la traversée est malade. Fin de sa

carrière.

On doit y relever l'importance qu'eurent les ponts. D'abord il s'expose

inutilement sur le pont de l'Inn, il enlève le Pont-Saint-Esprit et le

pont de Lauriol; à Lyon, les deux ponts lui sont funestes--et sa fortune

expire devant le pont de Sèvres.

Tableau de ses vertus. Inutile de vanter son courage, auquel il joignait

une grande politique. Car il offrit soixante francs à chaque soldat,

pour abandonner l'Empereur--et en Espagne, il tâcha de corrompre à prix

d'argent les Constitutionnels.

Sa réserve était si profonde qu'il consentit au mariage projeté entre

son père et la reine d'Étrurie, à la formation d'un cabinet nouveau

après les ordonnances, à l'abdication en faveur de Chambord, à tout ce

que l'on voulait.

La fermeté pourtant ne lui manquait pas. À Angers, il cassa l'infanterie

de la garde nationale, qui jalouse de la cavalerie, et au moyen d'une

manoeuvre, était parvenue à lui faire escorte--tellement, que Son

Altesse se trouva prise dans les fantassins à en avoir les genoux

comprimés. Mais il blâma la cavalerie, cause du désordre, et pardonna à

l'infanterie, véritable jugement de Salomon.

Sa piété se signala par de nombreuses dévotions, et sa clémence en

obtenant la grâce du général Debelle, qui avait porté les armes contre

lui.

Détails intimes--traits du Prince:

Au château de Beauregard, dans son enfance, il prit plaisir avec son

frère à creuser une pièce d'eau que l'on voit encore. Une fois il visita

la caserne des chasseurs, demanda un verre de vin, et le but à la santé

du Roi.

Tout en se promenant, pour marquer le pas, il se répétait, à lui-même:

Une, deux; une, deux; une, deux!

On a conservé quelques-uns de ses mots:

À une députation de Bordelais:--Ce qui me console de n'être pas à

Bordeaux c'est de me trouver au milieu de vous!

Aux protestants de Nîmes:--Je suis bon catholique; mais je n'oublierai

jamais que le plus illustre de mes ancêtres fut protestant.

Aux élèves de Saint-Cyr, quand tout est perdu:--Bien, mes amis! Les

nouvelles sont bonnes! Ça va bien! très bien.

Après l'abdication de Charles X: Puisqu'ils ne veulent pas de moi,

qu'ils s'arrangent!

Et en 1814, à tout propos, dans le moindre village:--Plus de guerre,

plus de conscription, plus de droits réunis.

Son style valait sa parole. Ses proclamations dépassent tout.

La première du comte d'Artois débutait ainsi:--Français, le frère de

votre roi est arrivé.

Celle du prince:--J'arrive! Je suis le fils de vos rois! Vous êtes

Français.

Ordre du jour, daté de Bayonne:--Soldats, j'arrive!

Une autre, en pleine défection:--Continuez à soutenir avec la vigueur

qui convient au soldat français, la lutte que vous avez commencée. La

France l'attend de vous!

Dernière à Rambouillet.--Le roi est entré en arrangement avec le

gouvernement établi à Paris; et tout porte à croire que cet arrangement

est sur le point d'être conclu. Tout porte à croire était sublime.

--Une chose me chiffonne dit Bouvard c'est qu'on ne mentionne pas ses

affaires de coeur?

Et ils notèrent en marge: Chercher les amours du Prince!

Au moment de partir, le bibliothécaire se ravisant, leur fit voir un

autre portrait du duc d'Angoulême.

Sur celui-là, il était en colonel de cuirassiers, de profil, l'oeil

encore plus petit, la bouche ouverte, avec des cheveux plats,

voltigeant.

Comment concilier les deux portraits? Avait-il les cheveux plats, ou

bien crépus, à moins qu'il ne poussât la coquetterie jusqu'à se faire

friser?

Question grave, suivant Pécuchet; car la chevelure donne le tempérament,

le tempérament l'individu.

Bouvard pensait qu'on ne sait rien d'un homme tant qu'on ignore ses

passions;--et pour éclaircir ces deux points ils se présentèrent au

château de Faverges. Le comte n'y était pas, cela retardait leur

ouvrage. Ils rentrèrent chez eux, vexés.

La porte de la maison était grande ouverte. Personne dans la cuisine.

Ils montèrent l'escalier; et que virent-ils au milieu de la chambre de

Bouvard? Mme Bordin qui regardait de droite et de gauche.

--Excusez-moi dit-elle en s'efforçant de rire. Depuis une heure je

cherche votre cuisinière, dont j'aurais besoin, pour mes confitures.

Ils la trouvèrent dans le bûcher sur une chaise, et dormant

profondément. On la secoua. Elle ouvrit les yeux.

--Qu'est-ce encore? Vous êtes toujours à me diguer avec vos questions!

Il était clair qu'en leur absence, Mme Bordin lui en faisait.

Germaine sortit de sa torpeur, et déclara une indigestion.

--Je reste pour vous soigner dit la veuve.

Alors ils aperçurent dans la cour, un grand bonnet, dont les barbes

s'agitaient. C'était Mme Castillon la fermière. Elle cria: Gorju! Gorju!

Et du grenier, la voix de leur petite bonne répondit hautement:

--Il n'est pas là!

Elle descendit au bout de cinq minutes, les pommettes rouges, en

émoi.--Bouvard et Pécuchet lui reprochèrent sa lenteur. Elle déboucla

leurs guêtres sans murmurer.

Ensuite, ils allèrent voir le bahut.

Ses morceaux épars jonchaient le fournil; les sculptures étaient

endommagées, les battants rompus.

À ce spectacle, devant cette déception nouvelle, Bouvard retint ses

pleurs et Pécuchet en avait un tremblement.

Gorju se montrant presque aussitôt, exposa le fait: il venait de mettre

le bahut dehors pour le vernir quand une vache errante l'avait jeté par

terre.

--À qui la vache? dit Pécuchet.

--Je ne sais pas.

--Eh! vous aviez laissé la porte ouverte comme tout à l'heure! C'est de

votre faute!

Ils y renonçaient du reste: depuis trop longtemps, il les lanternait--et

ne voulaient plus de sa personne ni de son travail.

Ces messieurs avaient tort. Le dommage n'était pas si grand. Avant trois

semaines tout serait fini;--et Gorju les accompagna jusque dans la

cuisine où Germaine en se traînant, arrivait, pour faire le dîner.

Ils remarquèrent sur la table, une bouteille de calvados, aux trois

quarts vidée.

--Sans doute par vous? dit Pécuchet à Gorju.

--Moi? jamais.

Bouvard objecta:--Vous étiez le seul homme dans la maison.

--Eh bien, et les femmes? reprit l'ouvrier, avec un clin d'oeil oblique.

Germaine le surprit:--Dites plutôt que c'est moi!

--Certainement c'est vous!

--Et c'est moi, peut-être qui ai démoli l'armoire!

Gorju fit une pirouette.--Vous ne voyez donc pas qu'elle est saoule!

Alors, ils se chamaillèrent violemment, lui pâle, gouailleur, elle

empourprée, et arrachant ses touffes de cheveux gris sous son bonnet de

coton. Mme Bordin parlait pour Germaine, Mélie pour Gorju.

La vieille éclata.

--Si ce n'est pas une abomination! que vous passiez des journées

ensemble dans le bosquet, sans compter la nuit! espèce de Parisien,

mangeur de bourgeoises! qui vient chez nos maîtres, pour leur faire

accroire des farces.

Les prunelles de Bouvard s'écarquillèrent.--Quelles farces?

--Je dis qu'on se fiche de vous!

--On ne se fiche pas de moi! s'écria Pécuchet, et indigné de son

insolence, exaspéré par les déboires, il la chassa; qu'elle eût à

déguerpir. Bouvard ne s'opposa point à cette décision--et ils se

retirèrent, laissant Germaine pousser des sanglots sur son malheur,

tandis que Mme Bordin tâchait de la consoler.

Le soir, quand ils furent calmes, ils reprirent ces événements, se

demandèrent qui avait bu le calvados, comment le meuble s'était brisé,

que réclamait Mme Castillon en appelant Gorju,--et s'il avait déshonoré

Mélie?

--Nous ne savons pas dit Bouvard, ce qui se passe dans notre ménage, et

nous prétendons découvrir quels étaient les cheveux et les amours du duc

d'Angoulême!

Pécuchet ajouta:--Combien de questions autrement considérables, et

encore plus difficiles!

D'où ils conclurent que les faits extérieurs ne sont pas tout. Il faut

les compléter par la psychologie. Sans l'imagination, l'Histoire est

défectueuse.--Faisons venir quelques romans historiques!

Bouvard et Pécuchet · 第 10 / 21 题