M. Marescot, quand il habitait Paris, ne fréquentait que les Italiens.

--Moi dit Bouvard je me payais quelquefois un parterre au Vaudeville,

pour entendre des farces!

Foureau demanda à Mme Bordin si elle aimait les farces?

--Ça dépend de quelle espèce répondit-elle.

Le maire la lutinait. Elle ripostait aux plaisanteries. Ensuite elle

indiqua une recette pour les cornichons. Du reste, ses talents de

ménagère étaient connus, et elle avait une petite ferme admirablement

soignée.

Foureau interpella Bouvard:--Est-ce que vous êtes dans l'intention de

vendre la vôtre?

--Mon Dieu, jusqu'à présent, je ne sais trop...

--Comment! pas même la pièce des Écalles? reprit le notaire ce serait à

votre convenance, madame Bordin.

La veuve répliqua, en minaudant:--Les prétentions de M. Bouvard seraient

trop fortes!

On pouvait, peut-être, l'attendrir.

--Je n'essaierai pas!

--Bah! si vous l'embrassiez?

--Essayons tout de même! dit Bouvard--et il la baisa sur les deux joues,

aux applaudissements de la société.

Presque aussitôt on déboucha le champagne, dont les détonations

amenèrent un redoublement de joie. Pécuchet fit un signe. Les rideaux

s'ouvrirent, et le jardin apparut.

C'était dans le crépuscule, quelque chose d'effrayant. Le rocher comme

une montagne occupait le gazon, le tombeau faisait un cube au milieu des

épinards, le pont vénitien un accent circonflexe par-dessus les

haricots--et la cabane, au delà, une grande tache noire; car ils avaient

incendié son toit pour la rendre plus poétique. Les ifs en forme de

cerfs ou de fauteuils se suivaient, jusqu'à l'arbre foudroyé, qui

s'étendait transversalement de la charmille à la tonnelle, où des pommes

d'amour pendaient comme des stalactites. Un tournesol, çà et là, étalait

son disque jaune. La pagode chinoise peinte en rouge semblait un phare

sur le vigneau. Les becs des paons frappés par le soleil se renvoyaient

des feux, et derrière la claire-voie, débarrassée de ses planches, la

campagne toute plate terminait l'horizon.

Devant l'étonnement de leurs convives Bouvard et Pécuchet ressentirent

une véritable jouissance.

Mme Bordin surtout admira les paons. Mais le tombeau ne fut pas compris,

ni la cabane incendiée, ni le mur en ruines. Puis, chacun à tour de

rôle, passa sur le pont. Pour emplir le bassin, Bouvard et Pécuchet

avaient charrié de l'eau pendant toute la matinée. Elle avait fui entre

les pierres du fond, mal jointes, et de la vase les recouvrait.

Tout en se promenant on se permit des critiques:--À votre place j'aurais

fait cela.--Les petits pois sont en retard.--Ce coin franchement n'est

pas propre.--Avec une taille pareille, jamais vous n'obtiendrez de

fruits.

Bouvard fut obligé de répondre qu'il se moquait des fruits.

Comme on longeait la charmille, il dit d'un air finaud:

--Ah! voilà une personne que nous dérangeons! mille excuses!

La plaisanterie ne fut pas relevée. Tout le monde connaissait la dame en

plâtre!

Après plusieurs détours dans le labyrinthe, on arriva devant la porte

aux pipes. Des regards de stupéfaction s'échangèrent. Bouvard observait

le visage de ses hôtes,--et impatient de connaître leur opinion:

--Qu'en dites-vous?

Mme Bordin éclata de rire: Tous firent comme elle. Le curé poussait une

sorte de gloussement, Hurel toussait, le Docteur en pleurait, sa femme

fut prise d'un spasme nerveux,--et Foureau, homme sans gêne, cassa un

Abd-el-Kader qu'il mit dans sa poche, comme souvenir.

Quand on fut sorti de la charmille, Bouvard pour étonner son monde avec

l'écho, cria de toutes ses forces:

--Serviteur! Mesdames!

Rien! pas d'écho. Cela tenait à des réparations faites à la grange, le

pignon et la toiture étant démolis.

Le café fut servi sur le vigneau--et les Messieurs allaient commencer

une partie de boules, quand ils virent en face derrière la claire-voie

un homme qui les regardait.

Il était maigre et hâlé, avec un pantalon rouge en lambeaux, une veste

bleue sans chemise, la barbe noire taillée en brosse; et il articula

d'une voix rauque:

--Donnez-moi un verre de vin!

Le maire et l'abbé Jeufroy l'avaient tout de suite reconnu. C'était un

ancien menuisier de Chavignolles.

--Allons Gorju! éloignez-vous dit M. Foureau. On ne demande pas

l'aumône.

--Moi? l'aumône! s'écria l'homme exaspéré. J'ai fait sept ans la guerre

en Afrique. Je relève de l'hôpital. Pas d'ouvrage! Faut-il que

j'assassine? nom d'un nom!

Sa colère d'elle-même tomba--et les deux poings sur les hanches, il

considérait les bourgeois d'un air mélancolique et gouailleur. La

fatigue des bivouacs, l'absinthe et les fièvres, toute une existence de

misère et de crapule se révélait dans ses yeux troubles. Ses lèvres

pâles tremblaient en lui découvrant les gencives. Le grand ciel

empourpré l'enveloppait d'une lueur sanglante--et son obstination à

rester là causait une sorte d'effroi.

Bouvard, pour en finir, alla chercher le fond d'une bouteille. Le

vagabond l'absorba gloutonnement; puis disparut dans les avoines, en

gesticulant.

Ensuite on blâma M. Bouvard. De telles complaisances favorisaient le

désordre. Mais Bouvard irrité par l'insuccès de son jardin prit la

défense du peuple;--tous parlèrent à la fois.

Foureau exaltait le gouvernement. Hurel ne voyait dans le monde que la

propriété foncière. L'abbé Jeufroy se plaignit de ce qu'on ne protégeait

pas la religion. Pécuchet attaqua les impôts. Mme Bordin criait par

intervalle:--Moi d'abord, je déteste la République et le docteur se

déclara pour le progrès. Car enfin, monsieur, nous avons besoin de

réformes.

--Possible! répondit Foureau; mais toutes ces idées-là nuisent aux

affaires.

--Je me fiche des affaires! s'écria Pécuchet.

Vaucorbeil poursuivit:--Au moins, donnez nous l'adjonction des

capacités. Bouvard n'allait pas jusque-là.

--C'est votre opinion? reprit le docteur. Vous êtes toisé! Bonsoir! et

je vous souhaite un déluge pour naviguer dans votre bassin!

--Moi aussi, je m'en vais dit un moment après M. Foureau; et désignant

sa poche où était l'Abd-el-Kader: Si j'ai besoin d'un autre, je

reviendrai.

Le curé, avant de partir confia timidement à Pécuchet qu'il ne trouvait

pas convenable ce simulacre de tombeau au milieu des légumes. Hurel, en

se retirant salua très bas la compagnie. M. Marescot avait disparu après

le dessert.

Mme Bordin recommença le détail de ses cornichons, promit une seconde

recette pour les prunes à l'eau-de-vie--et fit encore trois tours dans

la grande allée;--mais en passant près du tilleul le bas de sa robe

s'accrocha; et ils l'entendirent qui murmurait:--Mon Dieu! quelle bêtise

que cet arbre!

Jusqu'à minuit, les deux amphitryons, sous la tonnelle, exhalèrent leur

ressentiment.

Sans doute, on pouvait reprendre dans le dîner deux ou trois petites

choses par-ci, par-là; et cependant les convives s'étaient gorgés comme

des ogres, preuve qu'il n'était pas si mauvais. Mais pour le jardin,

tant de dénigrement provenait de la plus basse jalousie; et s'échauffant

tous les deux:

--Ah! l'eau manque dans le bassin! Patience, on y verra jusqu'à un cygne

et des poissons!

--À peine s'ils ont remarqué la pagode!

--Prétendre que les ruines ne sont pas propres est une opinion

d'imbécile!

--Et le tombeau une inconvenance! Pourquoi inconvenance? Est-ce qu'on

n'a pas le droit d'en construire un dans son domaine? Je veux même m'y

faire enterrer!

--Ne parle pas de ça! dit Pécuchet.

Puis, ils passèrent en revue les convives.

--Le médecin m'a l'air d'un joli poseur!

--As-tu observé le ricanement de Marescot devant le portrait?

--Quel goujat que M. le maire! Quand on dîne dans une maison, que

diable! on respecte les curiosités.

--Mme Bordin dit Bouvard.

--Eh! c'est une intrigante! Laisse-moi tranquille.

Dégoûtés du monde, ils résolurent de ne plus voir personne, de vivre

exclusivement chez eux, pour eux seuls.

Et ils passaient des jours dans la cave à enlever le tartre des

bouteilles, revernirent tous les meubles, encaustiquèrent les chambres.

Chaque soir, en regardant le bois brûler, ils dissertaient sur le

meilleur système de chauffage.

Ils tâchèrent par économie de fumer des jambons, de couler eux-mêmes la

lessive. Germaine qu'ils incommodaient haussait les épaules. À l'époque

des confitures, elle se fâcha, et ils s'établirent dans le fournil.

C'était une ancienne buanderie, où il y avait sous les fagots, une

grande cuve maçonnée excellente pour leurs projets, l'ambition leur

étant venue de fabriquer des conserves.

Quatorze bocaux furent emplis de tomates et de petits pois; ils en

lutèrent les bouchons avec de la chaux vive et du fromage, appliquèrent

sur les bords des bandelettes de toile, puis les plongèrent dans l'eau

bouillante. Elle s'évaporait; ils en versèrent de la froide; la

différence de température fit éclater les bocaux. Trois seulement furent

sauvés.

Ensuite, ils se procurèrent de vieilles boîtes à sardines, y mirent des

côtelettes de veau et les enfoncèrent dans le bain-marie. Elles

sortirent rondes comme des ballons; le refroidissement les aplatirait.

Pour continuer l'expérience, ils enfermèrent dans d'autres boîtes, des

oeufs, de la chicorée, du homard, une matelote, un potage!--et ils

s'applaudissaient, comme M. Appert d'avoir fixé les saisons; de

pareilles découvertes, selon Pécuchet, l'emportaient sur les exploits

des conquérants.

Ils perfectionnèrent les achars de Mme Bordin, en épiçant le vinaigre

avec du poivre; et leurs prunes à l'eau-de-vie étaient bien supérieures!

Ils obtinrent par la macération des ratafias de framboise et d'absinthe.

Avec du miel et de l'angélique dans un tonneau de Bagnols, ils voulurent

faire du vin de Malaga; et ils entreprirent également la confection d'un

champagne! Les bouteilles de chablis, coupées de moût, éclatèrent

d'elles-mêmes. Alors, ils ne doutèrent plus de la réussite.

Leurs études se développant, ils en vinrent à soupçonner des fraudes

dans toutes les denrées alimentaires.

Ils chicanaient le boulanger sur la couleur de son pain. Ils se firent

un ennemi de l'épicier, en lui soutenant qu'il adultérait ses chocolats.

Ils se transportèrent à Falaise, pour demander du jujube;--et sous les

yeux même du pharmacien soumirent sa pâte à l'épreuve de l'eau. Elle

prit l'apparence d'une couenne de lard, ce qui dénotait de la gélatine.

Après ce triomphe, leur orgueil s'exalta. Ils achetèrent le matériel

d'un distillateur en faillite--et bientôt arrivèrent dans la maison, des

tamis, des barils, des entonnoirs, des écumoires, des chausses et des

balances, sans compter une sébile à boulet et un alambic tête-de-maure,

lequel exigea un fourneau réflecteur, avec une hotte de cheminée.

Ils apprirent comment on clarifie le sucre, et les différentes sortes de

cuite: le grand et le petit perlé, le soufflé, le boulé, la morve et le

caramel. Mais il leur tardait d'employer l'alambic; et ils abordèrent

les liqueurs fines, en commençant par l'anisette. Le liquide presque

toujours entraînait avec lui les substances, ou bien elles se collaient

dans le fond; d'autres fois, ils s'étaient trompés sur le dosage. Autour

d'eux les grandes bassines de cuivre reluisaient, les matras avançaient

leur bec pointu, les poêlons décoraient le mur. Souvent l'un triait des

herbes sur la table, tandis que l'autre faisait osciller le boulet de

canon dans la sébile suspendue. Ils mouvaient les cuillers; ils

dégustaient les mélanges.

Bouvard, toujours en sueur, n'avait pour vêtement que sa chemise et son

pantalon tiré jusqu'au creux de l'estomac par ses courtes bretelles;

mais étourdi comme un oiseau, il oubliait le diaphragme de la cucurbite,

ou exagérait le feu. Pécuchet marmottait des calculs, immobile dans sa

longue blouse, une espèce de sarrau d'enfant avec des manches; et ils se

considéraient comme des gens très sérieux, occupés de choses utiles.

Enfin ils rêvèrent une crème, qui devait enfoncer toutes les autres. Ils

y mettraient de la coriandre comme dans le kummel, du kirsch comme dans

le marasquin, de l'hysope comme dans la chartreuse, de l'ambrette comme

dans le vespetro, du calamus aromaticus comme dans le krambambuli;--et

elle serait colorée en rouge avec du bois de santal. Mais sous quel nom

l'offrir au commerce? Car il fallait un nom facile à retenir, et

pourtant bizarre. Ayant longtemps cherché, ils décidèrent qu'elle se

nommerait la Bouvarine!

Vers la fin de l'automne, des taches parurent dans les trois bocaux de

conserves. Les tomates et les petits pois étaient pourris. Cela devait

dépendre du bouchage? Alors le problème du bouchage les tourmenta. Pour

essayer les méthodes nouvelles ils manquaient d'argent. Leur ferme les

rongeait.

Plusieurs fois, des tenanciers s'étaient offerts. Bouvard n'en avait pas

voulu. Mais son premier garçon cultivait d'après ses ordres, avec une

épargne dangereuse, si bien que les récoltes diminuaient, tout

périclitait; et ils causaient de leur embarras, quand maître Gouy entra

dans le laboratoire, escorté de sa femme qui se tenait en arrière,

timidement.

Grâce à toutes les façons qu'elles avaient reçues, les terres s'étaient

améliorées--et il venait pour reprendre la ferme. Il la déprécia. Malgré

tous leurs travaux les bénéfices étaient chanceux, bref s'il la désirait

c'était par amour du pays et regret d'aussi bons maîtres. On le congédia

d'une manière froide. Il revint le soir même.

Pécuchet avait sermonné Bouvard; ils allaient fléchir; Gouy demanda une

diminution de fermage; et comme les autres se récriaient, il se mit à

beugler plutôt qu'à parler, attestant le Bon Dieu, énumérant ses peines,

vantant ses mérites. Quand on le sommait de dire son prix, il baissait

la tête au lieu de répondre. Alors sa femme, assise près de la porte

avec un grand panier sur les genoux recommençait les mêmes

protestations, en piaillant d'une voix aiguë comme une poule blessée.

Enfin le bail fut arrêté aux conditions de trois mille francs par an, un

tiers de moins qu'autrefois.

Séance tenante, maître Gouy proposa d'acheter le matériel;--et les

dialogues recommencèrent.

L'estimation des objets dura quinze jours. Bouvard s'en mourait de

fatigue. Il lâcha tout pour une somme tellement dérisoire que Gouy,

d'abord en écarquilla les yeux et s'écriant:--Convenu, lui frappa dans

la main.

Après quoi, les propriétaires suivant l'usage offrirent de casser une

croûte à la maison; et Pécuchet ouvrit une des bouteilles de son malaga,

moins par générosité que dans l'espoir d'en obtenir des éloges.

Mais le laboureur dit en rechignant:--C'est comme du sirop de réglisse,

et sa femme pour se faire passer le goût implora un verre d'eau-de-vie.

Une chose plus grave les occupait! Tous les éléments de la Bouvarine

étaient enfin rassemblés.

Ils les entassèrent dans la cucurbite, avec de l'alcool, allumèrent le

feu et attendirent. Cependant, Pécuchet tourmenté par la mésaventure du

malaga prit dans l'armoire les boîtes de fer-blanc, fit sauter le

couvercle de la première, puis de la seconde, de la troisième. Il les

rejetait avec fureur, et appela Bouvard.

Bouvard ferma le robinet du serpentin pour se précipiter vers les

conserves. La désillusion fut complète. Les tranches de veau

ressemblaient à des semelles bouillies; un liquide fangeux remplaçait le

homard; on ne reconnaissait plus la matelote. Des champignons avaient

poussé sur le potage--et une intolérable odeur empestait le laboratoire.

Tout à coup, avec un bruit d'obus, l'alambic éclata en vingt morceaux,

qui bondirent jusqu'au plafond, crevant les marmites, aplatissant les

écumoires, fracassant les verres; le charbon s'éparpilla, le fourneau

fut démoli--et le lendemain, Germaine retrouva une spatule dans la cour.

La force de la vapeur avait rompu l'instrument, d'autant que la

cucurbite se trouvait boulonnée au chapiteau.

Pécuchet, tout de suite, s'était accroupi derrière la cuve, et Bouvard

comme écroulé sur un tabouret. Pendant dix minutes, ils demeurèrent dans

cette posture, n'osant se permettre un seul mouvement, pâles de terreur,

au milieu des tessons. Quand ils purent recouvrer la parole, ils se

demandèrent quelle était la cause de tant d'infortunes, de la dernière

surtout?--et ils n'y comprenaient rien, sinon qu'ils avaient manqué

périr. Pécuchet termina par ces mots:

--C'est que, peut-être, nous ne savons pas la chimie!

Bouvard et Pécuchet · 第 7 / 21 题