Voici les paroles de M. Michelet:
«Louis à son avènement fit étrangler sa femme, afin de pouvoir se
remarier. Blanche, restée seule en prison, fut bien malheureuse.--_Elle
fut_, dit brutalement le moine historien, _engrossée par son geolier ou
par d'autres_. Il passe outre avec une cruelle insouciance. Peut-être
aussi n'ose-t-il en dire davantage. D'après ce qu'on sait des princes
de ce temps, on croirait aisément que la pauvre créature, dont la
première faiblesse n'était pas bien prouvée, fut mise à la discrétion
d'un homme chargé de l'avilir.»
Cette citation offre, il faut l'avouer, le résumé des défauts
du travail de M. Michelet. Toutes les sources historiques sont
employées, mais arbitrairement interprétées et parfois inexactement
citées. Certes, le _moine historien_ est bien loin de parler _aussi
brutalement_; j'ai reproduit ses expressions page 221. D'ailleurs, pour
se remarier, Louis X n'avoit pas plus besoin de faire étrangler sa
femme que Charles-le-Bel de déshonorer la sienne.--Le _quidam serviens
custodioe deputato_ ne signifie pas le geôlier de Blanche, mais l'un
des gentilshommes chargés de sa garde. Supposer qu'on _eût besoin
d'avilir Blanche_, déjà condamnée et suffisamment avilie par sentence
du parlement, c'est confondre les époques et rappeler bien mal à propos
l'anecdote que Tacite a contée de la fille de Séjan. Charles-le-Bel,
devenu roi, obtint la nullité de son premier mariage: mais pour
l'obtenir il se garda bien d'alléguer des motifs de ce genre.
Au reste, les défauts que je ne crains pas de signaler n'empêchent
pas que le travail de M. Michelet ne soit le plus précieux et même le
plus remarquable que l'on ait entrepris de notre temps sur l'histoire
de France. Cet habile écrivain a du moins le courage de trouver dans
nos annales quelques beaux endroits, quelques nobles faits et quelques
grands caractères. On lui doit de la reconnaissance pour n'avoir pas
systématiquement déprécié les anciennes moeurs, les anciennes lois,
les anciens héros de la patrie. J'oserai même ajouter que si, nouveau
Niebuhr, M. Michelet revient un jour avec sévérité sur sa première
inspiration, il pourra doter la France d'une véritable histoire. Déjà
dans ce qu'il a publié on reconnoît plusieurs beaux fragmens d'un
monument national: puisse-t-il un jour les réunir, les coordonner et
surtout les séparer de tout ce qui les dégrade et les déshonore!