_Du grant pardon de Rome que le pape Clément ottroia; et de la mort du
roy Phelippe de Valois._
L'an de grace mil trois cent cinquante, le pape Clément ottroia plaine
indulgence à tous vrais confès et repentans qui, de cinquante en
cinquante ans, visiteroient en pèlerinage à Rome les glorieux apostres
saint Pierre et saint Pol.
En ce meisme an, le treiziesme jour du moys de juing, furent trièves
données à un an, et endementres devoient estre messages envoiés
de par le roy de France et le roy d'Angleterre à la court de Rome
pour traictier de la paix et proloingnier les trièves. Ces choses
furent faites ès champs devant Calais; présens, de par le pape, deux
arcevesques de Bracherantes et de Brindis; de par le roy de France,
l'évesque de Laon et Gille Rigaut, abbé de Saint-Denis en France,
aveques aucuns nobles; et de par le roy d'Angleterre, l'évesque de
Norwic, aveques aucuns autres d'Angleterre de par ledit roy envoiés.
Item, en icest an, une ville qui est appellée Loudun si fu prise des
Anglois en la feste monseigneur saint Jehan-Baptiste.
Item, en l'entrée du moys d'aoust ensuivant (se combati monseigneur de
Caourse et pluseurs autres chevaliers et escuiers, jusques au nombre de
cent vint hommes d'armes ou environ, contre le capitaine pour le roy
d'Angleterre, en Bretaigne, appellé messire Thomas Dagorn, Anglois,
devant un chastel appelle Auroy; et) fu ledit mesire Thomas desconfit
à mort et toutes ses gens, jusques au nombre de cent hommes d'armes ou
environ.
En ce meisme an, le dimenche vint-troisiesme jour dudit moys d'aoust,
ledit roy Phelippe mourut à Nogent-le-Roy, près de Coulons, et fu
aporté à Notre-Dame de Paris, le juesdi ensuivant, et le samedi
ensuivant fu enterré le corps à Saint-Denis, au costé senestre du grant
autel[635], et les entrailles en furent aux Jacobins de Paris, et le
cuer fu enterré à Bourfontaine en Valois.
[Note 635: Variantes: «Emprès la royne Jehanne, sa femme première.»]
Au temps de ce roy Phelippe fu moult de exactions et de mutations de
monnoies moult grièves au peuple, lesquelles n'avoient onques esté
veues au royaume de France.
A iceluy roy fu pluseurs seurnoms de diverses personnes imposés[636].
Premièrement il fu appellé Phelippe-le-Fortuné. Car si comme aucuns
disoient, fortune[637] l'avoit eslevé au royaume, et estoit grant
admiracion à pluseurs coment trois roys si très biaux estoient, en
l'espace de treize ans, mors l'un après l'autre[638]. Secondement, il
fu appellé Phelippe-l'Heureux, car, au commencement de son royaume,
il ot glorieuse victoire des Flamens. Tiercement, il fu appellé
Phelippe-le-Très-bon-Crestien, car il aimoit et doubtoit Dieu, et
si honnoroit à son povoir sainte églyse. Quartement, il fu nommé
Phelippe-le-Vray-Catholique, car, si comme de luy est escript, il
le monstra par fait et par dit en son vivant; premièrement par dit,
comme monseigneur Jehan, son ainsné fils et duc de Normendie, fust
moult griefment malade en la ville de Taverny, en l'an mil trois cens
trente-cinq, et par telle manière que tous les médecins qui là estoient
ne savoient plus que faire né que dire, fors seulement attendre la
volenté de Notre-Seigneur. Lors le bon roy, comme bon catholique et
vray, mist toute son espérance en Dieu, et dist ces paroles à la royne
et à ceux qui là présens estoient: «Je vous prie que s'il muert, que
vous ne l'ensevelissiez pas trop tost: car j'ay ferme espérance en
Notre-Seigneur et ès mérites des glorieux sains qui tant dévotement
en ont esté requis, et ès prières de tant de bonnes gens qui en
prient et ont prié, que sé il estoit mort, si seroit-il ressuscité.»
Si puet-on veoir, par dit, coment il avoit ferme foy en Jhésucrist
et en ses sains. Après, parfait, comme en son temps, c'est assavoir
en l'an mil trois cens trente-un, le pape Jehan XXII eust preschié
publiquement à Avignon une très grant erreur de la divine vision; et
finablement ceste erreur eust esté preschiée en la ville de Paris
par deux maistres en théologie, l'un Cordelier et l'autre Jacobin,
envoiés de par ledit pape, si comme l'en disoit, l'an mil trois cens
trente-trois, de laquelle prédication ou opinion il sourdi très grant
murmure, ainsi comme par toutes les escolles de Paris;--si avint que
le bon roy oï parler de ceste chose: si luy en desplu moult, et manda
tantost dix maistres en théologie et aucuns en droit et en décrés, et
leur demanda leur opinion de celle nouvelle prédicacion qui avoit esté
publiée ès escolles. Lors luy respondirent que ce seroit grant péril
et mal fait de la souffrir, car ce estoit par erreur et contre la foy.
Assez tost après, le bon roy fist une convocacion moult grant au bois
de Vinciennes, en laquelle convocation il y ot maistre en théologie en
grant quantité et aucuns autres en décret. Et si ot pluseurs évesques
et abbés. Et fu le maistre appellé qui celle erreur avoit preschiée à
Paris, auxquels le roy, en sa propre personne, comme désirant de la foy
deffendre, fist deux questions; la première fu telle, à savoir mon sé
les âmes des sains voient, dès maintenant la face divine? la seconde si
fu, à savoir mon sé ceste vision, de laquelle il voient présentement
la face de Dieu, faudra au jour du jugement qu'il en doie venir une
autre vision. Lors, fu déterminé de tous les maistres que la benoîte
vision que les sains ont à présent est et sera perdurable. A laquelle
déterminoison ledit maistre s'acorda et non pas de très bon gré, mais
ainsi comme contraint. Adonques fist faire le roy trois paires de
lettres de ladite déterminoison et furent scellées de trente sceaux de
maistres en théologie qui là présens estoient, desquelles le roy en
envoia une partie au pape et luy manda qu'il corrigast tous ceux qui
tendroient l'opinion contraire de ce qui avoit esté à Paris par les
maistres déterminé.
[Note 636: Au lieu de cette phrase, les éditions imprimées portent:
«A icelui furent plusieurs _servans_ lesquels estoient adversaires
personnes.»]
[Note 637: _Fortune._ Sort, hasard, aventure.]
[Note 638: La France a vu trois branches royales finir ainsi. 1º Louis
X, Philippe-le-Long et Charles-le-Bel; 2º François II, Charles IX et
Henry III; 3º Louis XVI, Louis XVIII et Charles X. Mais l'analogie
seroit encore plus parfaite si l'on pouvoit dire qu'aucune goutte n'est
échappée du sang de ce dernier roi.]
Si povoit-on veoir, par fait, coment le bon roy Phelippe fu vray
catholique, et non pas seulement pour les deux choses dessus récitées,
mais par pluseurs autres. Pourquoy Notre-Seigneur voult que il eust
paine et tribulacion en ce monde, afin qu'il peust aveques luy régner
après la mort pardurablement. Amen.
_Cy finent la vie et les fais de Phelippe-de-Valois._