_Coment Charles, premier né du roy et duc de Normendie, s'en ala prendre
les hommages du Daulphiné._
L'an de grâce mil trois cens quarante-neuf, Charles, ainsné fils du
duc de Normendie, s'en ala à Vienne aveques pluseurs barons du royaume
de France, et ileques reçut les hommages et fu mis en possession
dudit Daulphiné. (Et si prist à femme madame Jehanne, fille du duc de
Bourbon.)
Et en ce meisme an, le quart jour d'aoust, le conte de Foix prist à
femme la fille de la royne de Navarre, laquelle estoit fille de Loys
Hutin jadis roy de France et fils de Phelippe-le-Bel. Et fu la feste
faite à Paris, au Temple[626], et fu le service fait par Hue, évesque
de Laon.
[Note 626: _Au Temple._ Variante: _Au Louvre._]
En ce meisme moys, le onziesme jour, c'est assavoir le vendredi,
trespassa madame Bonne, duchesse de Normendie, femme de Monseigneur
Jehan, premier né du roy de France et duc de Normendie. Et fu enterrée
le dix-huitiesme jour du moys d'aoust, en l'églyse des suers de
Maubuisson, emprès Pontoise.
Item, en icest an, c'est assavoir le quart jour du moys d'octobre,
lequel fu au lundi, trespassa madame Jehanne[627], royne de Navarre,
fille de Loys Hutin, roy de France. Et fu enterrée à Saint-Denis en
France, aux piés de son père, et d'encoste messire Jehan, son frère,
lequel estoit appellé roy jasoit ce qu'il ne fust onques couronné, le
lundi onziesme jour de décembre.
[Note 627: _Jehanne._ Femme de Philippe d'Evreux, qui mourut croisé
en Espagne. Elle laissa trois fils et deux filles. Les fils: Charles,
Philippe et Louis. L'ainée de ses filles, Blanche, deuxième femme de
Philippe de Valois.]
Item, en celui an meisme, le douziesme jour de décembre devant dit,
trespassa[628] madame Jehanne, royne de France, jadis fille de
monseigneur Robert duc de Bourgoigne, et de madame Agnès, fille de
monseigneur saint Loys, et fut enterrée en l'églyse de monseigneur
saint Denis, le dix-septiesme jour de ce meisme mois, c'est assavoir au
juesdy; et son cuer fu enterré à Cistiaux en Bourgoigne[629].
[Note 628: _Trespassa._ «A Nostre-Dame-des-Champs, près Paris.»
(Continuation françoise de Nangis).]
[Note 629: La reine Jeanne de Bourgogne laissoit deux fils: Jean, duc
de Normandie, Philippe, duc d'Orléans; et trois filles, l'une mariée
très jeune à Charles de Navarre (le Mauvais); l'autre mariée à Bernabo,
duc de Milan; la troisième à Edouard, duc de Bar.--La continuation
françoise de Nangis ajoute ici: «Et les entrailles au Moncel, lez le
pont de Sainte-Messance.»]
Item, en ce meisme temps, messire Geffroy de Charny chevalier né de
Bourgoigne, si fist une convenance aveques un Lombart[630], par telle
manière que ledit Lombart luy devoit baillier la tour qui est emprès
la ville de Calais, parmy une certaine somme d'argent. Quant la somme
d'argent fu bailliée, si cuida bien ledit messire Geffroy avoir ladite
tour, car il vit les banières du roy de France qui estoient sur la
tour; mais il ne fist pas bien cautement son marchié, car il n'avoit
nuls hostages dudit Lombart. Si s'en vint à la tour, et tantost qu'il
approucha, les bannières du roy de France furent trébuchiées par terre;
et soudainement va issir une grant compaignie d'Anglois bien armés,
encontre ledit messire Geffroy et sa compaignie, en laquelle il avoit
moult de nobles hommes. Quant messire Geffroy vit ce, si apperçut qu'il
estoit trahi, et lors se commença à deffendre au mieux qu'il pot.
Ilecques mourut noblement messire Henri du Bois, chevalier, mais le
sire de Montmorency si s'enfuy et sa compaignie avec luy honteusement,
si comme l'en disoit communelment. Finablement, ledit messire Geffroy
si ne pot plus soustenir les plaies qu'il avoit en son corps, si fu
pris[631] et présenté sur une table de fust au roy d'Angleterre qui
lors estoit à Calais, et depuis fu envoié prisonnier en Angleterre.
[Note 630: _Un Lombard._ Aimery de Pavie, qui, suivant Froissart, étoit
alors gouverneur de Calais.]
[Note 631: _Si fu pris._ «Et monsieur Eustace de Ribemont, et aucuns
aultres jusqu'au nombre de cinq ou six chevaliers; monsieur Henry
Dubos, champenois, Pipin Dierre (Froissart écrit: _De Werre_), picart,
y furent mors.» (Continuation françoise de Nangis.)--Froissart dit de
Geoffroi de Charny: «La estoit messire Geffroy de Charny, sa bannière
devant lui, _de gueules à trois escussons d'argent_.»]
Item, en ce meisme an, le onziesme jour de janvier, lequel fu au mardi,
le roy de France Phelippe espousa sa seconde femme, c'est assavoir
Blanche[632], jadis fille de la royne de Navarre derrenièrement au moys
d'octobre trespassée et à Saint-Denis enterrée, et suer de la femme au
conte de Foys; et fu la feste à Braie-Conte-Robert, privéement plus que
en appert.
[Note 632: _Blanche._ «Laquelle estoit de dix-huit ans ou environ.»
(Continuation françoise de Nangis.)]
En ce meisme an, le mardi neuviesme jour du moys de février, Jehan,
ainsné fils du roy de France, duc de Normendie, espousa sa seconde
femme Jehanne, contesse de Bouloigne, en la chapelle de madame saint
Jame, près de St-Germain-en-Laye; et fu la feste faite à une ville
qui est appellée Muriaux, près de Meulent[633]. Laquelle contesse de
Bouloigne avoit esté femme de monseigneur Phelippe, fils du duc Heudes
de Bourgoigne, lequel monseigneur Phelippe avoit esté mort de sa mort
naturelle devant Aguillon, lorsque ledit duc de Normendie y estoit à
siège l'an mil trois cens quarante-six. Laquelle contesse avoit esté
fille du conte de Bouloigne Guillaume et de la fille de Loys, conte
d'Evreux; et tenoit ladite contesse de Bouloigne tant de son héritage
que de l'héritage de deux enfans qu'elle avoit dudit Phelippe de
Bourgoigne, le duché de Bourgoigne et les contés d'Artois, de Bouloigne
et d'Auvergne, et autres terres pluseurs.
[Note 633: Le reste du chapitre est inédit.]
_Incidence de ceux qui se batoient._--Item, en celuy an mil trois
cens quarante-neuf dessus dit, au moys d'aoust, s'esmut au royaume de
France en aucunes parties, des gens qui se batoient de courgies de
trois lanières, en chascune desquelles lanières avoit un neu; auquel
neu avoit quatre pointes ainsi comme d'aiguilles; lesquelles pointes
estoient croisiées par dedens ledit neu, et pairoient dehors en
quatre costés dudit neu; et se faisoient seingnier en eux batant, et
faisoient pluseurs sérimonies tant comme il se batoient avant et après;
et ce faisoient en place commune en chascune ville où il estoient,
deux fois de jour, par trente-trois jours et demi; et ne demouroieht
en ville que un jour et une nuit, et portoient croix merveilles en
leur chapeaux de feustre, et en leur espaules, devant et derrière.
Et disoient qu'il faisoient toutes les choses qu'il faisoient par la
revelacion de l'angle. Et tenoient et créoient que leur dite penance
faite par trente-trois jours et demi, il demourroient purs, nés,
quictes et absous de tous leur péchiés, ainsi comme il estoient après
leur baptesme. Et vindrent ceste gent en France premièrement de la
langue thioise, comme de Flandres, de Brebant et de Hainaut, et ne
passèrent point Lille, Douay, Bethune, Saint-Omer, Tournay, Arras
et ès marches d'environ les frontières de Picardie. Mais assez tost
après s'en esmurent pluseurs, et par pluseurs tourbes, de Lille, de
Tournay et des marches d'environ, et vindrent en France jusques à
Troies en Champaigne, jusques à Rains et ès marches d'environ, mais
il ne passèrent point plus en avant, car le roy de France Phelippe
si manda par ses lettres que l'en les préist par tout son royaume
ou l'en les trouverait faisant leur sérimonies. Mais non obstant
ce, il continuèrent leur folie et multiplièrent en celle erreur, en
telle manière que dedens la Noël ensuivant qui fu l'an mil trois
cens quarante-neuf, il furent bien huit cens mille et plus, si
comme l'en tenoit fermement: mais il se tenoient en Flandres, en
Hainaut et en Brebant; et y avoit grant foison de grans hommes et de
gentilshommes[634].
[Note 634: La continuation françoise de Nangis offre en cet endroit la
transcription latine, 1º de la lettre prétendue que les _Flagellans_
de Bruges disoient avoir reçue d'un ange de Dieu; 2º des articles,
rédigés de deux manières différentes, des statuts qu'ils envoyèrent
au chapitre de Tournay pour en obtenir l'approbation; 3º des
articles proches par un frère de Liège devant le peuple; 4º de leurs
cérémonies et superstitions; 5º enfin, en françois, «la teneur de
deux prières qu'ils disoient en chantant, quant ils se battoient de
leurs escourgies.» La première de ces deux prières a été publiée par M.
Mazure, bibliothécaire de Poitiers, d'après notre manuscrit.]