ANNÉE 1348

_Coment la grant mortalité commença environ et dedens Paris, et dura un

an et demi au royaume de France._

L'an de grâce mil trois cens quarante-huit, commença la devant dite

mortalité au royaume de France, et dura environ un an et demi, pou

plus pou moins; en tele manière que à Paris mouroit bien jour par

autre huit cens personnes. Et commença ladite mortalité en une ville

champestre, laquelle est appellée Roissi, emprès Gonnesse, environ

trois lieues près de Saint-Denis-en-France. Et estoit très grant pitié

de veoir les corps des mors en si grant quantité; car en l'espace dudit

an et demi, selon ce que aucuns disoient, le nombre des trespassés à

Paris monta à plus de cinquante mille; et, en la ville de Saint-Denis,

le nombre se monta à seize mille ou environ. Et jasoit ce qu'il se

mourussent ainsi habondamment, toutes voies avoient-il confession et

leur autres sacremens[616]. Si avint, durant ladite mortalité, que

deux des religieux de monseigneur Saint-Denis chevauchoient parmy une

ville, et aloient en visitacion par le commandement de leur abbé; si

virent en icelle ville les hommes et les femmes qui dançoient à tambour

et à cornemuses et faisoient très grant feste. Si leur demandèrent les

devant dis religieux pourquoy il faisoient tiex feste. Adonques leur

distrent: «Nous avons veus nos voisins mors, et si les véons de jour en

jour mourir; mais pour ce que la mortalité n'est point entrée en notre

ville, né n'avons pas espérance qu'elle y entre pour la léesse qui est

en nous, c'est la cause pourquoy nous dançons.»

[Note 616: Le continuateur latin de Nangis ajoute à la même remarque

celle-ci: «In multis parvis villis et magnis, sacerdotes timidi

recedebant, religiosis aliquibus magis audacibus administrationem

dimittentes.... et sanctæ sorores domùs Dei (_Parisiis_) mori

non timentes, dulcissimè et humillimè, omni honore postposito,

pertractabant, quarum multiplex numerus dictarum sororum sæpiùs

revocatus, per mortem in pace requiescit.» Le même écrivain, après

avoir dit qu'en Allemagne les Juifs furent accusés d'avoir empoisonné

les sources, ajoute qu'on assuma plusieurs fois en France le même

crime sur la tête de chrétiens mal renommés: «Multi etiam mali

christiani fuerunt reperti, ut dicitur, qui similiter venena per puteos

imponebant; sed, re verá, tales intoxicationes, posito quod factæ

fuissent, non potuissent tantam plagam infecisse.» N'avons-nous pas

vu les mêmes soupçons renaître, de nos jours, dans des circontances

presque pareilles!]

Lors se départirent lesdis religieux pour aller acomplir ce qui leur

estoit commis. Quant il orent fait tout ce qui commis leur estoit, si

se mistrent en chemin pour retourner, et retournèrent par la devant

dite ville, mais il y trouvèrent moult pou de gens, et avoient les

faces moult tristes. Lors leur demandèrent lesdis religieux: «Où sont

les hommes et les femmes qui menoient n'a guères si grant feste en

ceste ville?» Si leur respondirent: «Hé! biaux seigneurs le courroux

de Dieu est descendu en gresle sur nous, car si grande gresle est

descendue sur nous du ciel et venue sur ceste ville et tout environ et

si impétueusement, que les uns en ont esté tués, et les autres, de la

paour qu'il ont eue, si en sont mors, car il ne savoient quelle part il

deussent aler né eux tourner.»

[617]Item, en l'an dessus dit, furent trièves pluseurs fais entre

les deux roys, et à la fin du moys d'aoust d'icel an que trièves

faillirent, un chevalier de Bourgoigne, hardi et chevalereux, seigneur

de Pierre-Pertuis[618], appellé monseigneur Geffroy de Charny, prist

et occupa une place assise aux marois entre Guynes et Calais, appellée

l'isle de Couloigne[619]. Et en icelle place fist ledit chevalier

bastides et fossés, si et par telle manière que il s'obliga à la

garder, mais qu'il eust deux cens hommes d'armes, cent arbalestiers et

trois cens piétons. Et par celle isle, le roy de France avoit recouvré

le pays de Merque[620]. Et si povoit-on férir des esperons par les pas

qui sont entre Calais et Gravelignes pour empescher que les vivres

ne venissent de Flandres à Calais, et les marchandises. Et aussi,

par icelle isle, povoit-l'en oster, par escluses, à ceux de Calais

toute l'eau douce, et la faire tourner par autre costé, malgré ceux

de Calais; et par ainsi le havre de Calais fust aterris dedens un an.

Mais les dites bastides furent abatues et ladite isle laissiée des gens

au roy de France, environ quinze jours devant Noël après ensuivant,

par un traictié qui fu fait entre les gens des deux roys. Et furent

trièves prises jusques au premier jour de septembre mil trois cens

quarante-neuf, par si que, entre deux certaines personnes, dévoient

traictier de la paix; et au cas que il ne pourroient estre à acort, les

deux roys promistrent eux combatre povoir contre povoir, à certain jour

et en certaine place qui seroient ordenées par les traicteurs[621].

[Note 617: Inédit.]

[Note 618: _Pierre Pertuis._ C'est un village de Bourgogne, à trois

lieues d'Avallon.]

[Note 619: _L'isle de Couloigne._ Coulogne est encore aujourd'hui un

village entre Guines et Calais.]

[Note 620: _Merque._ J'avoue que je n'ai pas trouvé ailleurs cette

désignation qui est la même dans nos chroniques et dans le continuateur

françois de Nangis.]

[Note 621: Au lieu des deux précieux paragraphes inédits qui précédent,

tous les manuscrits, à l'exception de celui de Charles V, portent: «En

ce meismes temps, unes bastides lesquelles avoient esté par messire

Giefroy de Charni contre les Anglois, emprès la tour de Sengate et

devers Guines, afin que les Anglois ne gastassent le pays, furent

par le roy de France destruictes et despéciées, je ne sai par quel

enortement; quar il donna trieves au roy d'Angleterre.»]

[622]Item, en celui an mil trois cens quarante-huit dessus dit, environ

la saint Andrieu, entra le conte de Flandres Loys en Flandres par

certain traictié fait entre luy et ceux de Bruges et du pays du Franc;

et fut une pièce à Bruges, avant ce qu'il eust obéissance de ceux de

Gant et d'Ypre. Et fist faire pluseurs justices en ladite ville de

Bruges de pluseurs qui ne vouloient estre en son obéissance. Et environ

le Noël ensuivant se mistrent ceux d'Ypre en son obéissance.

[Note 622: Inédit.]

[623]Item, la sepmaine devant Pasques flouries, l'an dessus dit, fist

monseigneur Jehan, ainsné fils du roy de France, duc de Normendie,

l'acort entre la contesse de Flandres, femme du conte qui fu mort à

Crecy et mère de celuy qui estoit pour le temps appellé Loys, et de la

contesse de Bouloigne qui avoit esté femme de monseigneur Phelippe de

Bourgogne, fils du duc de Bourgoigne et de là suer de ladite contesse

de Flandres; sur ce que ladite contesse vouloit avoir le bail des

enfans dudit monseigneur Phelippe et de la contesse de Bouloigne, quant

à la conté d'Artois qui appartenoit auxdis enfans. Et aussi fu l'acort

de pluseurs autres descors que les dessus dites contesses avoient

ensemble. Et furent ces acors fais à Sens[624]. Et en icelle sepmaine

là mourut Heudes, duc de Bourgoigne, frère de la royne de France qui

estoit venu à ladite ville de Sens pour ledit traictié[625].

[Note 623: Inédit.]

[Note 624: Ici reprennent les éditions gothiques de tous les

manuscrits.]

[Note 625: Le continuateur françoisde Nangis ajoute ici: «Et environ la

Penthecouste après, commença la mortalité à Sens, à Reins, à Orléans,

à Chartres, à Soissons, à Laon et en pluseurs aultres villes où elle

n'avoit encores esté.»]

Item, en iceluy temps, mourut Henri, duc de Limbourg, lequel avoit

espousé au Louvre, à Paris, l'ainsnée fille du duc de Normendie.

Item, en celuy temps, le royaume de Secile fu de rechief acquis.

Item, en celuy temps, messire Imbert, daulphin de Viennois, renonça

à la gloire du monde depuis qu'il ot vendu au roy de France son

Daulphiné, et prist habit de mendiant à Lyon-sur-le-Rosne, et fu fait

Jacobin ou Frère prescheur.

Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 278 / 290 题