_Coment tous les nobles et non nobles du pays de Triguier et d'environ
vindrent assaillir les Anglois de la Roche-Deryan aveques les aydes
que le roy de France leur envoia, et de la manière de la prise et de
l'assaillir, et coment il furent pris; et la ville et le chastel de la
Roche-Deryan furent recouvrés._
Quant ces choses orent esté ainsi faites, les Anglois orent très
grant joie et furent moult lies de leur victoire; et commencièrent
de rechief à garnir la ville et le chastel de la Roche-Deryan, et
aucuns autres fors, des biens qu'il avoient gaaigniés, et pensoient à
demourer ilecques bien seurement et eux deffendre encontre tous. Mais
Nostre-Seigneur ordena autrement: car le moys d'aoust ensuivant, les
nobles et non nobles de tout le pays s'assemblèrent en un certain lieu,
et firent et ordenèrent que de rechief et briefment, il assaudroient
la ville et le chastel de la Roche-Deryan. Et firent supplicacion au
roy de France qu'il leur voulsist envoier ayde. Si leur envoia le
seigneur de Craon et messire Antoine d'Avré, et aveques eux grant
compaignie et fort. Quant il furent venus en Bretaigne et aveques
les Bretons adjoins, si se partirent à un mardi, et environ heure de
tierce il assaillirent la ville de la Roche-Deryan très vertueusement
et continuellement depuis ledit mardi jusques au juesdi. Mais ceux
de la ville se deffendoient forment et gittoient boys et genestes
ardans et poignées de blé sans battre, ardans, et si gittoient pois
et autres gresses boulans, et se deffendoient par toutes les manières
qu'il povoient. Quant il virent que bonnement il ne se pourroient
plus deffendre encontre ceux qui là estoient, il se consentirent à
rendre la ville saufs leur corps et leur biens. Si furent d'un acort,
les François et les Bretons, qu'il n'auraient congié de la vie né
de issir hors. Si commencièrent de rechief les nos à assaillir, et
ne laschièrent jusques à l'endemain continuellement qui fu jour de
vendredi. Et en iceluy vendredi le seigneur de Craon mist en une petite
bourse cinquante escus d'or, et la pendi à un gresle baston lonc, et le
tenoit en sa main. Si commença à dire à ceux qui assailloient la ville:
«Qui premier enterra en la ville en vérité il aura ceste bourse aveques
les flourins.» Quant les Genevois virent celle bourse, il commencièrent
à assaillir la ville plus fort, que par avant et pristrent mails de
fer qui avoient longues pointes et grosses testes, lesquels mails sont
appelles testus. Si distrent les uns aux autres: «Cinq de nous irons
au mur à tous nos martiaux, et vous serez devant les murs et assaudrez
le plus fort que vous pourrez.» Et ainsi fu fait. Adonques pristrent
les cinq Genevois leur martiaux et mistrent leur escus sus leur testes
et s'en alèrent aux murs, et les autres donnèrent fort assaut à ceux
qui estoient sus les murs de la ville. Endementres qu'il assailloient
par telle manière, les devant dis cinq Genevois ostèrent cinq pierres
des murs et les cavèrent par telle manière que il furent à couvert
par dedens les murs, et ne leur povoit-on mal faire des carriaux. Il
estoient loing l'un de l'autre environ dix piés. Si cavèrent les murs
par telle manière que, dedens heure de midy, il cheut des murs environ
un pié en longueur, et tantost y entra un Genevois assez petit de
corps, et ot les flourins que monseigneur de Craon tenoit; et après luy
entrèrent tantost, et puis que les murs furent cheus communelment tous
ceux de l'ost, quiconques y vouloit entrer indifféremment: car il avoit
esté ordené des capitaines, par avant, que tous les biens de la ville
seraient communs, et abandonnés à tous ceux de l'ost qui les pourvoient
gaaignier.
Il tuèrent premièrement, sans différence, les hommes et les femmes
qui estoient en la ville habitans, de quelque aage qu'il fussent, et
meismement les enfans qui alaittoient. Quant il orent ainsi mis à mort
ceux qu'il avoient trouvés en la ville, si commencièrent à getter au
chastel auquel s'estoient retrais environ deux cens quarante Anglois;
mais quant il virent la hardiesce et la vertu de ceux qui assailloient,
il offrirent à rendre le chastel, leur corps et leur biens saufs.
Mais les nos ne s'i vouldrent accorder, et assaillirent de fort en
fort. Finablement, l'issue du corps tant seulement leur fu accordé, et
que l'en les conduiroit par l'espace de dix lieues loin: si issirent
en leur costes et s'en alèrent; et les conduisoient deux chevaliers
bretons, c'est assavoir, messire Silvestre de la Fouilliée, et un autre
chevalier; mais à paine les povoient deffendre des gens de labour,
car tous ceux qui les povoient actaindre, il les mectoient à mort et
les tuoient de bastons et de pierres, comme chiens. Si les conduirent
les deux chevaliers au mieux qu'il porent jusques près de la ville de
Chastiaunuef-de-Quintin. Quant ceux de la ville oïrent dire que les
Anglois qui avoient tué leur seigneur venoient par sauf conduit, si
s'assemblèrent pluseurs bouchiers et charpentiers et autres de ladite
ville, et mistrent à mort tous les Anglois, ainsi comme des brebis,
et ne les porent onques les deux chevaliers deffendre, excepté leur
capitaine qui s'enfuy; et les deux chevaliers qui les conduisoient
s'enfuyrent aveques le capitaine desdis Anglois, lequel fu à paine
sauvé. Finablement, ceux de la ville de Chastiaunuef-de-Quintin firent
porter les corps des mors en quarrières et en grans fosses qui estoient
hors de la ville, et là les mangièrent les chiens et les oiseaux. Et
ainsi démourèrent les Bretons sous messire Antoine d'Avré, chevalier,
establi capitaine de par la duchesse, en la ville de la Roche-Deryan,
et ot ladite duchesse les frais et les revenus qui estoient deues au
duc, son mari, tout environ la Roche-Deryan, jusques à deux lieues.
En ce meisme temps, le conte de Flandres prist à femme la fille du duc
de Brebant.
[609]En ce meisme an, le vintiesme jour de juillet, vint la royne de
France à Saint-Denis, et i demoura par l'espace de huit jours ou de
plus. Et là faisoit faire oroisons à messes chanter, et si faisoit
préeschier au peuple, afin que Dieu voulsist garder le royaume de
France et le roy. Lequel roy s'estoit parti pour aler lever le siège
que le roy d'Angleterre avait fait devant Calais, en l'an passé, au
mois d'aoust. Quar ceux de ladite ville de Calais luy avoient mandé
secours, ou il failloit qu'il se rendissent par nécessité au roy
d'Angleterre.
[Note 609: Les deux paragraphes suivans sont omis dans la plupart
des Mss., et entre les autres, dans celui de Charles V. Je les ai
transcrits sur la leçon du duc de Berry, nº 8,302, et sur celle de
l'amiral de Grailly, aujourd'hui fonds de Lavallière, nº 33.]
En ce meisme an, la veille de sainte Crestine, environ le commencement
de la nuit, fist très grans et orribles tonnoires; par tel manière que
la royne qui estoit à Saint-Denis et ceulx qui estoient avecques elle
en l'oratoire de monsieur saint Romain emprès la chapelle de monsieur
saint Loys, à heures de matines, furent merveilleusement espouvantés.
Et si tost comme les matines furent chantées, l'évesque de Coustances
qui présent estoit avecques la royne, commença _Te Deum laudamus_, et
fu chanté en grant dévocion.
Et en icest an, le samedi quart jour d'aoust, pour ce que le roy
ala trop tart pour secourre la ville de Calais, nonobstant que (par
pluseurs fois[610] il eussent mis grant cure et diligence de les
secourre. Mais il ne povoient estre secourus pour le lieu où le roy
d'Angleterre et son ost estoient logiés qui estoit inaccessible; et
estoit le passage tel que pour aucun effort nul ne povoit entrer; né
par la mer aussi ne povoient estre secourus, pour le navire du roy
d'Angleterre qui estoit devant ladite ville de Calais. Et cependant
les cardinaux pourchassoient trieves entre les deux roys; et furent
prises jusques à la quinzaine la nativité saint Jehan-Baptiste
prochaine à venir, lesquelles trieves furent rompues tantost par le
roy d'Angleterre qui tousjours continua ledit siège devant la ville
de Calais, par tel effort que ceux de ladite ville, comme désespérés
de tous secours, et pour ce que il n'avoient point de vitaille né
n'avoient eu, plus d'un moys devant, ainsois mangeoient leur chevaux,
chas, chiens, ras et cuir de buef à tout le poil, se rendirent) audit
roy d'Angleterre, sauves leur vies; et s'en issirent tous hommes et
femmes et enfans de la ville sans riens emporter, fors tant seulement
les robes que il orent vestues, qui fu grant pitié à veoir. Et vindrent
la greigneur partie de Calais à refuge au roy de France qui les reçut
moult agréablement et leur fist et fist faire moult de humanité.
[Note 610: Au lieu de tout ce qui suit entre parenthèses, les deux
manuscrits cités ci-dessus portent seulement: _Il l'eussent requis,
si se rendi la dite ville_, etc. Ce changement officiel de rédaction
n'est pas indigne d'attention. Ne pourroit-on en conclure que le roi de
France craignoit les reproches des habitans de Calais? Ce n'est là du
reste qu'une très foible conjecture; mais ce qui atteste parfaitement
que les Calaisiens s'étoient conduits d'une manière héroïque durant
tout le siège, c'est l'accueil que leur fit le roi quand ils se
rendirent à Paris, et les avantages dont il crut devoir récompenser
leurs sacrifices.]
[611]Item, tantost après, fist le roy convocation général des prélas,
barons et nobles bonnes villes, et de ses autres subgiés, à Paris, à la
saint Andrieu, et ilec ot conseil aveques eux de sa guerre, et coment
il y pourrait mettre fin. Sus lesquelles, outre les autres choses, luy
conseillèrent que il féist tost une grant armée par mer, pour aler en
Angleterre, et aussi par terre; et ainsi pourrait finer sa guerre,
et non autrement, et que volentiers luy ayderoient et des corps et
des biens. Et pour ce, envoia par toutes les parties de son royaume
certains commissaires pour demander au pays à chascun certain nombre de
gens d'armes.
[Note 611: Ce qui suit ne se trouve que dans le msc. de Charles V.]
Et en cel an meisme, environ Noël, furent les Lombars usuriers, par
procès fait contre eux, sur ce que l'en leur imposoit qu'il avoient
contre les ordonnances royaux qui mectoient paine de corps et de biens,
presté cent livres oultre quinze par an pour usure; et aussi, en
prestant, il avoient fait des usures fort[612]; et aussi que il avoient
fait pluseurs contraux et prests, hors des foires de Champaigne, et en
avoient pris obligacions des foires ainsi comme se il eussent esté fais
en foires, furent condampnés par arrest à perdre tous biens, meubles et
héritages, et furent confisqués au roy[613]. Et ordena-l'en que tous
ceux qui leur devoient feussent quictés pour le pur fort, et que il en
feussent creus par leur sairement. Et fu trouvé que les debtes que l'en
leur devoit et qui jà estoient venues à cognoissance, montoient oultre
deux millions quatre cens livres, desquels le pur fort ne mon toit pas
oultre douze cens mil livres. Si peust-l'en voir coment il mangoient et
destruisoient le royaume de France.
[Note 612: _Fort._ De l'intérêt le principal.]
[Note 613: Inédit.]
[614]Item, en cel an, fist le roy ordonnance que tous les offices qui
vaqueraient fussent bailliés à ceux de Calais pour ce qu'il l'avoient
loyalment servi. Et furent exécuteurs de celle grace un clerc qui
estoit de parlement appellé maitre Pierre de Hangest, et un bourgois né
de Sens qui estoit de la chambre des comptes appellé Jehan Gordier.
[Note 614: Inédit.]
[615]Item, en celuy an, fu une mortalité de gens, en Provence et en
Languedoc, venue des parties de Lombardie et d'Oultre mer, si très
grant que il n'y demoura pas la sixiesme partie du peuple. Et dura en
ces parties de la Languedoc qui sont au royaume de France par huit
moys et plus. Et se départirent aucuns cardinaux de la cité d'Avignon,
pour la paour de ladite mortalité que l'en appelloit épydémie, car
il n'estoit nul qui sceust donner conseil l'un à l'autre tant feust
sage. Et, en ce meisme an, au moys d'aoust, dedens les octaves de
l'Assumption Nostre-Dame, trespassa madame Jehanne, duchesse de
Bourgoigne.
[Note 615: A compter de là, les manuscrits et les éditions ne diffèrent
plus dans le récit.]
Item, en celuy temps, Loys, duc de Bavière, chassoit un sanglier parmy
un bois; si chéut de son cheval et mourut, si comme l'en dit.