XLIII.

_Coment tous les nobles et non nobles du pays de Triguier et d'environ

vindrent assaillir les Anglois de la Roche-Deryan aveques les aydes

que le roy de France leur envoia, et de la manière de la prise et de

l'assaillir, et coment il furent pris; et la ville et le chastel de la

Roche-Deryan furent recouvrés._

Quant ces choses orent esté ainsi faites, les Anglois orent très

grant joie et furent moult lies de leur victoire; et commencièrent

de rechief à garnir la ville et le chastel de la Roche-Deryan, et

aucuns autres fors, des biens qu'il avoient gaaigniés, et pensoient à

demourer ilecques bien seurement et eux deffendre encontre tous. Mais

Nostre-Seigneur ordena autrement: car le moys d'aoust ensuivant, les

nobles et non nobles de tout le pays s'assemblèrent en un certain lieu,

et firent et ordenèrent que de rechief et briefment, il assaudroient

la ville et le chastel de la Roche-Deryan. Et firent supplicacion au

roy de France qu'il leur voulsist envoier ayde. Si leur envoia le

seigneur de Craon et messire Antoine d'Avré, et aveques eux grant

compaignie et fort. Quant il furent venus en Bretaigne et aveques

les Bretons adjoins, si se partirent à un mardi, et environ heure de

tierce il assaillirent la ville de la Roche-Deryan très vertueusement

et continuellement depuis ledit mardi jusques au juesdi. Mais ceux

de la ville se deffendoient forment et gittoient boys et genestes

ardans et poignées de blé sans battre, ardans, et si gittoient pois

et autres gresses boulans, et se deffendoient par toutes les manières

qu'il povoient. Quant il virent que bonnement il ne se pourroient

plus deffendre encontre ceux qui là estoient, il se consentirent à

rendre la ville saufs leur corps et leur biens. Si furent d'un acort,

les François et les Bretons, qu'il n'auraient congié de la vie né

de issir hors. Si commencièrent de rechief les nos à assaillir, et

ne laschièrent jusques à l'endemain continuellement qui fu jour de

vendredi. Et en iceluy vendredi le seigneur de Craon mist en une petite

bourse cinquante escus d'or, et la pendi à un gresle baston lonc, et le

tenoit en sa main. Si commença à dire à ceux qui assailloient la ville:

«Qui premier enterra en la ville en vérité il aura ceste bourse aveques

les flourins.» Quant les Genevois virent celle bourse, il commencièrent

à assaillir la ville plus fort, que par avant et pristrent mails de

fer qui avoient longues pointes et grosses testes, lesquels mails sont

appelles testus. Si distrent les uns aux autres: «Cinq de nous irons

au mur à tous nos martiaux, et vous serez devant les murs et assaudrez

le plus fort que vous pourrez.» Et ainsi fu fait. Adonques pristrent

les cinq Genevois leur martiaux et mistrent leur escus sus leur testes

et s'en alèrent aux murs, et les autres donnèrent fort assaut à ceux

qui estoient sus les murs de la ville. Endementres qu'il assailloient

par telle manière, les devant dis cinq Genevois ostèrent cinq pierres

des murs et les cavèrent par telle manière que il furent à couvert

par dedens les murs, et ne leur povoit-on mal faire des carriaux. Il

estoient loing l'un de l'autre environ dix piés. Si cavèrent les murs

par telle manière que, dedens heure de midy, il cheut des murs environ

un pié en longueur, et tantost y entra un Genevois assez petit de

corps, et ot les flourins que monseigneur de Craon tenoit; et après luy

entrèrent tantost, et puis que les murs furent cheus communelment tous

ceux de l'ost, quiconques y vouloit entrer indifféremment: car il avoit

esté ordené des capitaines, par avant, que tous les biens de la ville

seraient communs, et abandonnés à tous ceux de l'ost qui les pourvoient

gaaignier.

Il tuèrent premièrement, sans différence, les hommes et les femmes

qui estoient en la ville habitans, de quelque aage qu'il fussent, et

meismement les enfans qui alaittoient. Quant il orent ainsi mis à mort

ceux qu'il avoient trouvés en la ville, si commencièrent à getter au

chastel auquel s'estoient retrais environ deux cens quarante Anglois;

mais quant il virent la hardiesce et la vertu de ceux qui assailloient,

il offrirent à rendre le chastel, leur corps et leur biens saufs.

Mais les nos ne s'i vouldrent accorder, et assaillirent de fort en

fort. Finablement, l'issue du corps tant seulement leur fu accordé, et

que l'en les conduiroit par l'espace de dix lieues loin: si issirent

en leur costes et s'en alèrent; et les conduisoient deux chevaliers

bretons, c'est assavoir, messire Silvestre de la Fouilliée, et un autre

chevalier; mais à paine les povoient deffendre des gens de labour,

car tous ceux qui les povoient actaindre, il les mectoient à mort et

les tuoient de bastons et de pierres, comme chiens. Si les conduirent

les deux chevaliers au mieux qu'il porent jusques près de la ville de

Chastiaunuef-de-Quintin. Quant ceux de la ville oïrent dire que les

Anglois qui avoient tué leur seigneur venoient par sauf conduit, si

s'assemblèrent pluseurs bouchiers et charpentiers et autres de ladite

ville, et mistrent à mort tous les Anglois, ainsi comme des brebis,

et ne les porent onques les deux chevaliers deffendre, excepté leur

capitaine qui s'enfuy; et les deux chevaliers qui les conduisoient

s'enfuyrent aveques le capitaine desdis Anglois, lequel fu à paine

sauvé. Finablement, ceux de la ville de Chastiaunuef-de-Quintin firent

porter les corps des mors en quarrières et en grans fosses qui estoient

hors de la ville, et là les mangièrent les chiens et les oiseaux. Et

ainsi démourèrent les Bretons sous messire Antoine d'Avré, chevalier,

establi capitaine de par la duchesse, en la ville de la Roche-Deryan,

et ot ladite duchesse les frais et les revenus qui estoient deues au

duc, son mari, tout environ la Roche-Deryan, jusques à deux lieues.

En ce meisme temps, le conte de Flandres prist à femme la fille du duc

de Brebant.

[609]En ce meisme an, le vintiesme jour de juillet, vint la royne de

France à Saint-Denis, et i demoura par l'espace de huit jours ou de

plus. Et là faisoit faire oroisons à messes chanter, et si faisoit

préeschier au peuple, afin que Dieu voulsist garder le royaume de

France et le roy. Lequel roy s'estoit parti pour aler lever le siège

que le roy d'Angleterre avait fait devant Calais, en l'an passé, au

mois d'aoust. Quar ceux de ladite ville de Calais luy avoient mandé

secours, ou il failloit qu'il se rendissent par nécessité au roy

d'Angleterre.

[Note 609: Les deux paragraphes suivans sont omis dans la plupart

des Mss., et entre les autres, dans celui de Charles V. Je les ai

transcrits sur la leçon du duc de Berry, nº 8,302, et sur celle de

l'amiral de Grailly, aujourd'hui fonds de Lavallière, nº 33.]

En ce meisme an, la veille de sainte Crestine, environ le commencement

de la nuit, fist très grans et orribles tonnoires; par tel manière que

la royne qui estoit à Saint-Denis et ceulx qui estoient avecques elle

en l'oratoire de monsieur saint Romain emprès la chapelle de monsieur

saint Loys, à heures de matines, furent merveilleusement espouvantés.

Et si tost comme les matines furent chantées, l'évesque de Coustances

qui présent estoit avecques la royne, commença _Te Deum laudamus_, et

fu chanté en grant dévocion.

Et en icest an, le samedi quart jour d'aoust, pour ce que le roy

ala trop tart pour secourre la ville de Calais, nonobstant que (par

pluseurs fois[610] il eussent mis grant cure et diligence de les

secourre. Mais il ne povoient estre secourus pour le lieu où le roy

d'Angleterre et son ost estoient logiés qui estoit inaccessible; et

estoit le passage tel que pour aucun effort nul ne povoit entrer; né

par la mer aussi ne povoient estre secourus, pour le navire du roy

d'Angleterre qui estoit devant ladite ville de Calais. Et cependant

les cardinaux pourchassoient trieves entre les deux roys; et furent

prises jusques à la quinzaine la nativité saint Jehan-Baptiste

prochaine à venir, lesquelles trieves furent rompues tantost par le

roy d'Angleterre qui tousjours continua ledit siège devant la ville

de Calais, par tel effort que ceux de ladite ville, comme désespérés

de tous secours, et pour ce que il n'avoient point de vitaille né

n'avoient eu, plus d'un moys devant, ainsois mangeoient leur chevaux,

chas, chiens, ras et cuir de buef à tout le poil, se rendirent) audit

roy d'Angleterre, sauves leur vies; et s'en issirent tous hommes et

femmes et enfans de la ville sans riens emporter, fors tant seulement

les robes que il orent vestues, qui fu grant pitié à veoir. Et vindrent

la greigneur partie de Calais à refuge au roy de France qui les reçut

moult agréablement et leur fist et fist faire moult de humanité.

[Note 610: Au lieu de tout ce qui suit entre parenthèses, les deux

manuscrits cités ci-dessus portent seulement: _Il l'eussent requis,

si se rendi la dite ville_, etc. Ce changement officiel de rédaction

n'est pas indigne d'attention. Ne pourroit-on en conclure que le roi de

France craignoit les reproches des habitans de Calais? Ce n'est là du

reste qu'une très foible conjecture; mais ce qui atteste parfaitement

que les Calaisiens s'étoient conduits d'une manière héroïque durant

tout le siège, c'est l'accueil que leur fit le roi quand ils se

rendirent à Paris, et les avantages dont il crut devoir récompenser

leurs sacrifices.]

[611]Item, tantost après, fist le roy convocation général des prélas,

barons et nobles bonnes villes, et de ses autres subgiés, à Paris, à la

saint Andrieu, et ilec ot conseil aveques eux de sa guerre, et coment

il y pourrait mettre fin. Sus lesquelles, outre les autres choses, luy

conseillèrent que il féist tost une grant armée par mer, pour aler en

Angleterre, et aussi par terre; et ainsi pourrait finer sa guerre,

et non autrement, et que volentiers luy ayderoient et des corps et

des biens. Et pour ce, envoia par toutes les parties de son royaume

certains commissaires pour demander au pays à chascun certain nombre de

gens d'armes.

[Note 611: Ce qui suit ne se trouve que dans le msc. de Charles V.]

Et en cel an meisme, environ Noël, furent les Lombars usuriers, par

procès fait contre eux, sur ce que l'en leur imposoit qu'il avoient

contre les ordonnances royaux qui mectoient paine de corps et de biens,

presté cent livres oultre quinze par an pour usure; et aussi, en

prestant, il avoient fait des usures fort[612]; et aussi que il avoient

fait pluseurs contraux et prests, hors des foires de Champaigne, et en

avoient pris obligacions des foires ainsi comme se il eussent esté fais

en foires, furent condampnés par arrest à perdre tous biens, meubles et

héritages, et furent confisqués au roy[613]. Et ordena-l'en que tous

ceux qui leur devoient feussent quictés pour le pur fort, et que il en

feussent creus par leur sairement. Et fu trouvé que les debtes que l'en

leur devoit et qui jà estoient venues à cognoissance, montoient oultre

deux millions quatre cens livres, desquels le pur fort ne mon toit pas

oultre douze cens mil livres. Si peust-l'en voir coment il mangoient et

destruisoient le royaume de France.

[Note 612: _Fort._ De l'intérêt le principal.]

[Note 613: Inédit.]

[614]Item, en cel an, fist le roy ordonnance que tous les offices qui

vaqueraient fussent bailliés à ceux de Calais pour ce qu'il l'avoient

loyalment servi. Et furent exécuteurs de celle grace un clerc qui

estoit de parlement appellé maitre Pierre de Hangest, et un bourgois né

de Sens qui estoit de la chambre des comptes appellé Jehan Gordier.

[Note 614: Inédit.]

[615]Item, en celuy an, fu une mortalité de gens, en Provence et en

Languedoc, venue des parties de Lombardie et d'Oultre mer, si très

grant que il n'y demoura pas la sixiesme partie du peuple. Et dura en

ces parties de la Languedoc qui sont au royaume de France par huit

moys et plus. Et se départirent aucuns cardinaux de la cité d'Avignon,

pour la paour de ladite mortalité que l'en appelloit épydémie, car

il n'estoit nul qui sceust donner conseil l'un à l'autre tant feust

sage. Et, en ce meisme an, au moys d'aoust, dedens les octaves de

l'Assumption Nostre-Dame, trespassa madame Jehanne, duchesse de

Bourgoigne.

[Note 615: A compter de là, les manuscrits et les éditions ne diffèrent

plus dans le récit.]

Item, en celuy temps, Loys, duc de Bavière, chassoit un sanglier parmy

un bois; si chéut de son cheval et mourut, si comme l'en dit.

Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 276 / 290 题