_Coment les faux séelleurs orent les poings copés; et coment
monseigneur Olivier de Clisson ot la teste copée ès hales de Paris, et
pluseurs autres chevaliers et escuiers de Bretaigne et de Normendie; et
coment il fu chier temps en France pour les changemens de monnaies._
En ce meisme moys d'aoust, un noble chevalier de Bretaigne[528] qui
avoit à nom messire Olivier de Glisson, pour cause de traïson qu'il
avoit commise contre son seigneur le roy de France qui avoit fait
ledit messire Olivier chevalier et moult l'avoit aimé, fu pris moult
cautement à une jouste à Paris; lequel, quant il fu pris, confessa
sa traïson et fu par luy-meisme prouvée. C'est assavoir, qu'il avoit
laissié son seigneur le roy de France et s'estoit allé aveques le roy
d'Angleterre par foy bailliée, lequel estoit adversaire du roy de
France. Assez tost après, fu amené du Temple, là où il tenoit prison en
Chastellet, la teste toute nue et sans chapperon, et puis fu sentence
donnée contre luy, et fu mis hors de Chastelet; et d'ilecques, si comme
l'en dit, fu traîné tout vif jusques en Champiaux[529], et depuis fu
monté ou monta en un grant et haut eschaufaut, là où il povoit estre
veu de tous, et là ot la teste copée[530]. Duquel le corps fu trainé
jusques au gibet et puis fu pendu par les esselles au plus haut lieu du
gibet, et son chef, du commandement du roy, en espoentement des autres,
si fu porté en la cité[531] de Nantes à laquelle il avoit fait moult de
maux et s'estoit efforcié de la traïr, si comme l'en disoit. Sa femme
qui estoit appellée dame de Belleville, tant comme coupable des devant
dites traïsons, fu semoncée en parlement, laquelle n'osa comparoir;
pour ce, fu elle condampnée par jugement et bannie.
[Note 528: _De Bretaigne._ Manuscrit 8298-3. _Breton-Gallon._]
[Note 529: _Champiaux._ Champeaux. Aux halles de Paris.]
[Note 530: _La tête copée._ Villaret dit à ce propos: _Sans qu'on
pût pénétrer les motifs de cette exécution._ D'après tous les recits
contemporains, même celui de Froissart, on n'avoit pas besoin d'une
grande pénétration pour le deviner.]
[Note 531: _En la cité._ Manuscrit 8298-3. _Et mise sur la porte de
Nantes._]
En ce meisme an, Geoffroy de Harecourt[532] qui avoit esté semons en
parlement, si comme devant est dit et n'estoit point venu, mais avoit
fait une très grant desloyauté contre son seigneur, car il s'estoit
aers[533] avecques le roy d'Angleterre et le servoit eu ses fais de
guerre, si fu de rechief semons en parlement devant le roy ou ses gens;
et comme il ne venist né pour soy souffisamment il n'envoiast, le roy
le fist bannir solempnellement et du royaume de France estre osté, et
tous ses biens estre confisqués.
[Note 532: _Geoffroy de Harecourt._ «Un des grands barons de
Normandie, frère au conte de Harcourt pour le temps de lors, et sire
de Saint-Sauveur-le-Vicomte et de pluseurs villes de Normandie.»
(Froissart, livre 1, chap. 246.)]
[Note 533: _Aers._ Associé. Avoir fait adhérence.]
Ce meisme an, au moys d'aoust, le conte de Montfort qui, depuis le
temps qu'il avoit esté pris en Bretaigne, avoit tenu prison à Paris
au Louvre jusques à maintenant, fu délivré de prison pour certaines
seurtés et convenances qu'il n'iroit pas en Bretaigne[534].
[Note 534: Le comte de Montfort ne mourut donc pas en prison, comme
le dit Froissart; il ne s'évada donc pas de prison, comme le dit dom
Lobineau dans son _Histoire de Bretagne_. Mais il rompit en 1344 les
engagements qui avoient été la condition de son élargissement, en
allant joindre le roi d'Angleterre. (Voyez la continuation françoise de
Nangis, msc. 8298-3., anno 1344.)]
En ce meisme an, au moys de septembre, les deux roys de France et
d'Angleterre envoièrent messagiers à Avignon pour traitier de la pais,
si comme il estoit acordé entre eux c'est assavoir en la feste de la
nativité Nostre-Dame.
En ce meisme an, il vint une très grant guerre et dissencion entre
le roy d'Arragon et le roy de Maillorgues, pour causes d'aucunes
redevances que le roy d'Arragon disoit avoir en la ville de Perpignan:
et assemblèrent ensemble en bataille; mais le roy de Maillorgues fu
vaincu tantost et mis ainsi comme tout au noient: mais après il furent
par le pape mis à pais.
Et environ ce temps, sept faux scelleurs et composeurs et simulateurs
du scel du roy de France furent extrais et mis hors de Chastellet, et
furent menés aux champs hors de Paris emprès Saint-Laurent, et en la
terre et justice de monseigneur saint Denis par don du roy. Et là, fu
levé un grant eschaufaut par le prévost de Paris du congié de ladite
églyse de monseigneur saint Denis, et de ce orent bonnes lettres dudit
prévost, présent maistre Jehan Pastourel qui les reçut au nom de ladite
églyse; et quant il furent audit eschaufaut montés par degrés de
fust[535] que l'en y avoit fais, l'en leur copa sus ledit eschaufaut
les poins, et après furent traînés au gibet et pendus.
[Note 535: _Degrés de fust._ Escaliers de bois.]
En ce meisme an, le roy fist cheoir sa monnoie par telle condicion que
ce qui valoit[536] douze deniers de la monnoie courant ne vaudroit
que neuf deniers, c'est assavoir, l'escu qui valoit soixante sous ne
vaudroit que trente-six sous et le gros tournois ne vaudroit que trois
sous, le treiziesme jour de septembre. Et en la Pasques prochaine,
l'escu ne vaudroit que trente-quatre sous, et le gros deux sous, et la
maille blanche six deniers jusques emmi septembre, l'an quarante-quatre
et plus ne dureroit. Dont il avint que blés et vins, et autres vivres
vindrent à grant deffaut et à grant chierté, pour laquelle chose le
peuple commença à murmurer et à crier, et disoient que celle chierté
estoit pour la cause que chascun attendoit à vendre ses choses jusques
à tant que bonne monnoie courust. Et fu la clameur du peuple si
grant que le roy, ce meisme an, c'est assavoir l'an mil trois cens
quarante-trois, le vingt-huitiesme jour d'octobre, fist cheoir du tout
les monnoies devant dites par telle manière que le gros vaudroit douze
deniers, la maille blanche trois tournois, le flourin à l'escu treize
sous quatre deniers, le flourin de Florence neuf sous six deniers.
Jasoit ce que par avant il eut osté le cours aux autres monnoies,
excepté les bruslés qui valoient deux deniers, lesquels vindrent à
une maille tournoise. Et nepourquant, considéré la forte monnoie, non
obstant la clameur du peuple devant dite, les vins, les blés et autres
vivres estoient plus chièrement vendus que devant.
[Note 536: _Ce qui valoit._ Msc. 8298-3. Les mailles blanches qui
courroient pour, etc.--Et le flourin à l'escu qui courroit pour
soixante sols, etc.--Et le gros tournois de saint Loys et de ses
devanciers, etc.--Et à Pasques chairoit pour un tiers, c'est assavoir
l'escu vint-quatre sols, le gros tournois deux sols, la maille blanche
dix deniers tournois.]
En ce meisme an, au moys de novembre, la vigile de saint André
l'apostre, aucuns nobles de la duchié de Bretaigne qui avoient conspiré
contre le roy de France, et en moult de lieux du royaume de France
subgiés, et meismement en Bretaigne, avoient moult de maux perpétrés,
en faisant destructions, occisions et rapines, et lesquels avoient
presté aide, conseil et faveur au roy d'Angleterre et à messire Robert
d'Artois très grans anemis du roy de France; et espéciaument audit
messire Robert d'Artois, quant il vint en Bretaigne, si comme devant
est noté; furent mis hors du Chastellet de Paris et traînés ès haies,
tant comme très mauvais traitres; et tous les uns après les autres
orent les cous copés et puis furent trainés jusques au gibet, et après,
au plus haut lieu du gibet pendus par les esselles, et leur testes
après eux. Et estoient tous nobles, c'est assavoir, six chevaliers et
six escuiers, desquels les noms sont après nommés, un excepté duquel
je ne sçay pas le nom. Premièrement les chevaliers: Messire Geoffroy
de Malestroit, messire Jehan de Malestroit, son fils, messire Jehan
de Montalban, monseigneur Guillaume d'Evreux[537], monseigneur Alain
de Calilac[538], messire Denis du Plessie. Les escuiers: Jehan de
Malestroit, Guillaume d'Evreux-Rollant Jean de Sene David[539].
[Note 537: _D'Evreux._ Variante: _Brex.--Des Brieux.--De Breux._]
[Note 538: _Alain de Calilac._ Variante: _Jean de Cawac.--Alain de
Quedillac._]
[Note 539: _Sene David._ Senedavi.]
En ce meisme an, le samedi veille de Pasques, c'est assavoir le
troisiesme jour d'avril, trois chevaliers normans lesquels se
portoient traîtreusement contre le roy, en tant qu'il entendoient
Geffroy de Harecourt, banni du royaume de France ce meisme an si comme
dessus est escript, faire duc de Normendie, et duquel duchié ledit
messire Geffroy avoit jà fait hommage au roy d'Angleterre, si comme
l'endisoit communément, furent pris et détenus; et sus les devant
dis fais accusés et convaincus[540]: finablement furent mis hors du
Chastellet là où il avoient esté longuement, et furent jugiés par telle
manière comme les devant dis de Bretaigne, et exécutés ladite veille
de Pasques, ce excepté que les trois chiefs desdis trois chevaliers
normans, du commandement du roy, furent tantost portés à Saint-Lo en
Coustantin, en détestacion de leur grant traïson qu'il avoient faite,
et en espoentement des autres. Et après sont les noms desdis trois
chevaliers: premièrement messire Guillaume[541] Bacon, le seigneur de
la Roche-Taisson, messire Richart de Persy. Et furent tous les biens
desdis chevaliers, tant meubles comme immeubles, appliqués au fié
royal; car il avoient conspiré contre le roy, et si avoient envers
luy leur loyauté brisiée, pourquoy il avoient encouru crime de lèse
majesté[542]; et pour ce, sans aucune injure et de droit, furent leur
biens confisqués à la royal majesté. Si avint que le roy qui vit tant
de traïsons estre faites et de toutes personnes et en toutes parties
de son royaume, si fu mout troublé en luy-meisme, et commença à penser
et soy à merveiller, et non pas sans cause, par quelle manière ces
choses pooient estre faites: car il véoit au duchié de Bretaigne et de
Normendie ainsi comme tous rebeller, et meisme moult de iceux nobles
qui luy avoient promis et juré garder perpétuellement loyauté jusques à
la mort. Adonques il quist par son povoir conseil tant de princes comme
de barons de son royaume, par quelle manière il pourrait à si grant
fraude et à si grant iniquité obvier, afin que de son royaume tout
inemistié fust du tout ostée, et que l'en usast de ferme et loyal pais.
[Note 540: _Convaincus._ Les historiens modernes disent qu'Olivier de
Clisson et les autres coupables de lèse-majesté ne furent pas jugés;
nos chroniques déposent le contraire.]
[Note 541: _Guillaume._ Continuation françoise de Nangis: _Robiert._]
[Note 542: Villaret dit encore ici que tous ces barons furent exécutés
_pour des crimes inconnus_. On ne peut traiter plus légèrement les
témoignages contemporains.]