ANNÉES 1343/1344

_Coment les faux séelleurs orent les poings copés; et coment

monseigneur Olivier de Clisson ot la teste copée ès hales de Paris, et

pluseurs autres chevaliers et escuiers de Bretaigne et de Normendie; et

coment il fu chier temps en France pour les changemens de monnaies._

En ce meisme moys d'aoust, un noble chevalier de Bretaigne[528] qui

avoit à nom messire Olivier de Glisson, pour cause de traïson qu'il

avoit commise contre son seigneur le roy de France qui avoit fait

ledit messire Olivier chevalier et moult l'avoit aimé, fu pris moult

cautement à une jouste à Paris; lequel, quant il fu pris, confessa

sa traïson et fu par luy-meisme prouvée. C'est assavoir, qu'il avoit

laissié son seigneur le roy de France et s'estoit allé aveques le roy

d'Angleterre par foy bailliée, lequel estoit adversaire du roy de

France. Assez tost après, fu amené du Temple, là où il tenoit prison en

Chastellet, la teste toute nue et sans chapperon, et puis fu sentence

donnée contre luy, et fu mis hors de Chastelet; et d'ilecques, si comme

l'en dit, fu traîné tout vif jusques en Champiaux[529], et depuis fu

monté ou monta en un grant et haut eschaufaut, là où il povoit estre

veu de tous, et là ot la teste copée[530]. Duquel le corps fu trainé

jusques au gibet et puis fu pendu par les esselles au plus haut lieu du

gibet, et son chef, du commandement du roy, en espoentement des autres,

si fu porté en la cité[531] de Nantes à laquelle il avoit fait moult de

maux et s'estoit efforcié de la traïr, si comme l'en disoit. Sa femme

qui estoit appellée dame de Belleville, tant comme coupable des devant

dites traïsons, fu semoncée en parlement, laquelle n'osa comparoir;

pour ce, fu elle condampnée par jugement et bannie.

[Note 528: _De Bretaigne._ Manuscrit 8298-3. _Breton-Gallon._]

[Note 529: _Champiaux._ Champeaux. Aux halles de Paris.]

[Note 530: _La tête copée._ Villaret dit à ce propos: _Sans qu'on

pût pénétrer les motifs de cette exécution._ D'après tous les recits

contemporains, même celui de Froissart, on n'avoit pas besoin d'une

grande pénétration pour le deviner.]

[Note 531: _En la cité._ Manuscrit 8298-3. _Et mise sur la porte de

Nantes._]

En ce meisme an, Geoffroy de Harecourt[532] qui avoit esté semons en

parlement, si comme devant est dit et n'estoit point venu, mais avoit

fait une très grant desloyauté contre son seigneur, car il s'estoit

aers[533] avecques le roy d'Angleterre et le servoit eu ses fais de

guerre, si fu de rechief semons en parlement devant le roy ou ses gens;

et comme il ne venist né pour soy souffisamment il n'envoiast, le roy

le fist bannir solempnellement et du royaume de France estre osté, et

tous ses biens estre confisqués.

[Note 532: _Geoffroy de Harecourt._ «Un des grands barons de

Normandie, frère au conte de Harcourt pour le temps de lors, et sire

de Saint-Sauveur-le-Vicomte et de pluseurs villes de Normandie.»

(Froissart, livre 1, chap. 246.)]

[Note 533: _Aers._ Associé. Avoir fait adhérence.]

Ce meisme an, au moys d'aoust, le conte de Montfort qui, depuis le

temps qu'il avoit esté pris en Bretaigne, avoit tenu prison à Paris

au Louvre jusques à maintenant, fu délivré de prison pour certaines

seurtés et convenances qu'il n'iroit pas en Bretaigne[534].

[Note 534: Le comte de Montfort ne mourut donc pas en prison, comme

le dit Froissart; il ne s'évada donc pas de prison, comme le dit dom

Lobineau dans son _Histoire de Bretagne_. Mais il rompit en 1344 les

engagements qui avoient été la condition de son élargissement, en

allant joindre le roi d'Angleterre. (Voyez la continuation françoise de

Nangis, msc. 8298-3., anno 1344.)]

En ce meisme an, au moys de septembre, les deux roys de France et

d'Angleterre envoièrent messagiers à Avignon pour traitier de la pais,

si comme il estoit acordé entre eux c'est assavoir en la feste de la

nativité Nostre-Dame.

En ce meisme an, il vint une très grant guerre et dissencion entre

le roy d'Arragon et le roy de Maillorgues, pour causes d'aucunes

redevances que le roy d'Arragon disoit avoir en la ville de Perpignan:

et assemblèrent ensemble en bataille; mais le roy de Maillorgues fu

vaincu tantost et mis ainsi comme tout au noient: mais après il furent

par le pape mis à pais.

Et environ ce temps, sept faux scelleurs et composeurs et simulateurs

du scel du roy de France furent extrais et mis hors de Chastellet, et

furent menés aux champs hors de Paris emprès Saint-Laurent, et en la

terre et justice de monseigneur saint Denis par don du roy. Et là, fu

levé un grant eschaufaut par le prévost de Paris du congié de ladite

églyse de monseigneur saint Denis, et de ce orent bonnes lettres dudit

prévost, présent maistre Jehan Pastourel qui les reçut au nom de ladite

églyse; et quant il furent audit eschaufaut montés par degrés de

fust[535] que l'en y avoit fais, l'en leur copa sus ledit eschaufaut

les poins, et après furent traînés au gibet et pendus.

[Note 535: _Degrés de fust._ Escaliers de bois.]

En ce meisme an, le roy fist cheoir sa monnoie par telle condicion que

ce qui valoit[536] douze deniers de la monnoie courant ne vaudroit

que neuf deniers, c'est assavoir, l'escu qui valoit soixante sous ne

vaudroit que trente-six sous et le gros tournois ne vaudroit que trois

sous, le treiziesme jour de septembre. Et en la Pasques prochaine,

l'escu ne vaudroit que trente-quatre sous, et le gros deux sous, et la

maille blanche six deniers jusques emmi septembre, l'an quarante-quatre

et plus ne dureroit. Dont il avint que blés et vins, et autres vivres

vindrent à grant deffaut et à grant chierté, pour laquelle chose le

peuple commença à murmurer et à crier, et disoient que celle chierté

estoit pour la cause que chascun attendoit à vendre ses choses jusques

à tant que bonne monnoie courust. Et fu la clameur du peuple si

grant que le roy, ce meisme an, c'est assavoir l'an mil trois cens

quarante-trois, le vingt-huitiesme jour d'octobre, fist cheoir du tout

les monnoies devant dites par telle manière que le gros vaudroit douze

deniers, la maille blanche trois tournois, le flourin à l'escu treize

sous quatre deniers, le flourin de Florence neuf sous six deniers.

Jasoit ce que par avant il eut osté le cours aux autres monnoies,

excepté les bruslés qui valoient deux deniers, lesquels vindrent à

une maille tournoise. Et nepourquant, considéré la forte monnoie, non

obstant la clameur du peuple devant dite, les vins, les blés et autres

vivres estoient plus chièrement vendus que devant.

[Note 536: _Ce qui valoit._ Msc. 8298-3. Les mailles blanches qui

courroient pour, etc.--Et le flourin à l'escu qui courroit pour

soixante sols, etc.--Et le gros tournois de saint Loys et de ses

devanciers, etc.--Et à Pasques chairoit pour un tiers, c'est assavoir

l'escu vint-quatre sols, le gros tournois deux sols, la maille blanche

dix deniers tournois.]

En ce meisme an, au moys de novembre, la vigile de saint André

l'apostre, aucuns nobles de la duchié de Bretaigne qui avoient conspiré

contre le roy de France, et en moult de lieux du royaume de France

subgiés, et meismement en Bretaigne, avoient moult de maux perpétrés,

en faisant destructions, occisions et rapines, et lesquels avoient

presté aide, conseil et faveur au roy d'Angleterre et à messire Robert

d'Artois très grans anemis du roy de France; et espéciaument audit

messire Robert d'Artois, quant il vint en Bretaigne, si comme devant

est noté; furent mis hors du Chastellet de Paris et traînés ès haies,

tant comme très mauvais traitres; et tous les uns après les autres

orent les cous copés et puis furent trainés jusques au gibet, et après,

au plus haut lieu du gibet pendus par les esselles, et leur testes

après eux. Et estoient tous nobles, c'est assavoir, six chevaliers et

six escuiers, desquels les noms sont après nommés, un excepté duquel

je ne sçay pas le nom. Premièrement les chevaliers: Messire Geoffroy

de Malestroit, messire Jehan de Malestroit, son fils, messire Jehan

de Montalban, monseigneur Guillaume d'Evreux[537], monseigneur Alain

de Calilac[538], messire Denis du Plessie. Les escuiers: Jehan de

Malestroit, Guillaume d'Evreux-Rollant Jean de Sene David[539].

[Note 537: _D'Evreux._ Variante: _Brex.--Des Brieux.--De Breux._]

[Note 538: _Alain de Calilac._ Variante: _Jean de Cawac.--Alain de

Quedillac._]

[Note 539: _Sene David._ Senedavi.]

En ce meisme an, le samedi veille de Pasques, c'est assavoir le

troisiesme jour d'avril, trois chevaliers normans lesquels se

portoient traîtreusement contre le roy, en tant qu'il entendoient

Geffroy de Harecourt, banni du royaume de France ce meisme an si comme

dessus est escript, faire duc de Normendie, et duquel duchié ledit

messire Geffroy avoit jà fait hommage au roy d'Angleterre, si comme

l'endisoit communément, furent pris et détenus; et sus les devant

dis fais accusés et convaincus[540]: finablement furent mis hors du

Chastellet là où il avoient esté longuement, et furent jugiés par telle

manière comme les devant dis de Bretaigne, et exécutés ladite veille

de Pasques, ce excepté que les trois chiefs desdis trois chevaliers

normans, du commandement du roy, furent tantost portés à Saint-Lo en

Coustantin, en détestacion de leur grant traïson qu'il avoient faite,

et en espoentement des autres. Et après sont les noms desdis trois

chevaliers: premièrement messire Guillaume[541] Bacon, le seigneur de

la Roche-Taisson, messire Richart de Persy. Et furent tous les biens

desdis chevaliers, tant meubles comme immeubles, appliqués au fié

royal; car il avoient conspiré contre le roy, et si avoient envers

luy leur loyauté brisiée, pourquoy il avoient encouru crime de lèse

majesté[542]; et pour ce, sans aucune injure et de droit, furent leur

biens confisqués à la royal majesté. Si avint que le roy qui vit tant

de traïsons estre faites et de toutes personnes et en toutes parties

de son royaume, si fu mout troublé en luy-meisme, et commença à penser

et soy à merveiller, et non pas sans cause, par quelle manière ces

choses pooient estre faites: car il véoit au duchié de Bretaigne et de

Normendie ainsi comme tous rebeller, et meisme moult de iceux nobles

qui luy avoient promis et juré garder perpétuellement loyauté jusques à

la mort. Adonques il quist par son povoir conseil tant de princes comme

de barons de son royaume, par quelle manière il pourrait à si grant

fraude et à si grant iniquité obvier, afin que de son royaume tout

inemistié fust du tout ostée, et que l'en usast de ferme et loyal pais.

[Note 540: _Convaincus._ Les historiens modernes disent qu'Olivier de

Clisson et les autres coupables de lèse-majesté ne furent pas jugés;

nos chroniques déposent le contraire.]

[Note 541: _Guillaume._ Continuation françoise de Nangis: _Robiert._]

[Note 542: Villaret dit encore ici que tous ces barons furent exécutés

_pour des crimes inconnus_. On ne peut traiter plus légèrement les

témoignages contemporains.]

Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 262 / 290 题