XXIX.

_Coment le duc Jehan de Bretaigne mourut sans hoirs de son corps, pour

quoy mut grant descort entre Charles de Blojs et le conte de Montfort,

pour la duchié de Bretaigne._

En ce meisme an, un pou après Pasques[506], mourut Jehan, duc de

Bretaigne; après la mort duquel grant controversie fu née entre Charles

de Bloys, fils du conte de Bloys et neveu du roy de France, de par

Marguerite sa seur[507], femme du devant dit conte de Bloys,--lequel

Charles avoit espousé la fille Guy de Bretaigne, visconte de Limoges,

frère secondement né du devant dit duc Jehan;--et entre le conte de

Montfort[508], frère d'iceluy duc Jehan, tiercement né. Car icelui

Charles disoit que, par raison de coustume approuvée et courant par

toute Bretaigne, sé aucun, tant noble comme non noble, trespassoit

sans hoirs de son corps et eust frère, le premier né, après le mort,

posséderoit l'héritage et la seigneurie; mais soit donné qu'il eust

pluseurs frères, et encore soit donné que celui qui est secondement

né mourut devant le premier né, toutesvoies sé celui secondement né

avoit hoirs de son corps male ou femelle, icelui hoir, devant tous les

autres frères après la mort du premier né, seroit héritier et joïroit

de l'héritage.--Et pour ce, disoit icelui Charles de Bloys, neveu du

roy, que, supposée la devant dite coustume, par la raison de sa femme

jadis fille de messire Guy de Bretaigne, visconte de Limoges, frère

secondement né de monseigneur le duc de Bretaigne dernièrement mort, la

seigneurie du duchié de Bretaigne luy devoit appartenir et luy estoit

dévolue.

[Note 506: Jean III, fils d'Artus II, mourut sans enfans le 30 avril

1341.--Son frère Guy de Bretagne, étant mort en 1331, avoit transmis

ses droits sur la succession de Jean III à sa fille Jeanne la boiteuse,

mariée dès 1337 à Charles de Blois. La fortune finit par se déclarer

pour Montfort, mais le droit étoit pour Jeanne la boiteuse.]

[Note 507: _Sa soeur._ Soeur du roi.]

[Note 508: Jean, comte de Montfort, étoit frère utérin de Jean III.]

Jehan, conte de Montfort, affirmant le contraire, disoit que ceste

coustume entre les non nobles couroit, toutesvoies entre les nobles et

meismement entre princes elle n'avoit nul lieu. Pour laquelle chose la

cause vint à l'audience du roy à la seigneurie duquel la souveraineté

de l'ommage appartenoit. Et quant la cause fu menée en parlement, à la

parfin, par pluseurs sages et expers, et meismement par aucuns évesques

dudit pays, la devant dite coustume fu suffisamment prouvée, et fu

dist, par arrest, que le roy devoit recevoir et envestir le devant dit

Charles à l'ommage du duchié de Bretaigne. Quant le roy ot ce oï, si

le fist tantost chevalier nouvel et le investit du dit duchié. Mais

avant que ces choses se féissent, Jehan, le conte de Montfort, sentant

justice agréable[509] au devant dit Charles, deffoui l'audience et à

Nantes, une cité de Bretaigne très forte, se transporta; et en icelle

cité s'appareilla de toutes ses forces à résister et obvier au dit

Charles.

[Note 509: _Sentant justice agréable._ Voyant que la justice prononçoit

au gré de Charles.--L'arrêt est daté du 7 septembre 1341.]

Quant le roy vit que le conte de Montfort alloit contre son jugié, si

mist toute sa terre en sa main et si envoya son fils monseigneur Jehan,

duc de Normendie, et son frère messire Charles d'Alencon, pour luy

guerroier. Les quels, quant il furent entrés au duchié de Bretaigne,

il asségièrent un très fort chastel qui est en une isle de Loyre,

lequel est appelé Chastonciaux[510], et le reçurent abandon. Et après

alèrent à la cité de Nantes; mais ceux de Nantes si regardèrent que ce

ne seroit pas juste chose né seure de résister au roy et au royaume

de France. Si se rendirent au duc de Normendie et au conte d'Alençon,

et, avecques ce, il reçurent le conte de Montfort qui là estoit sur

certaines convenances[511], si comme aucuns disoient; lequel, quant il

l'orent reçeu, si le firent présenter an roy. Mais endementres que le

roy le fist tenir à Paris au Louvre sus certaine garde, sa femme[512]

qui seur estoit au conte de Flandres, et ses complices pour ce ne se

désistèrent oncques de faire moult de maux par le duchié de Bretaigne.

[Note 510: _Chastonciaux_ ou Chantoceaux, eu Anjou, aujourd'hui petite

ville du département de _Maine-et-Loire_.]

[Note 511: Froissart, qui semble ici plus exact, dit que Montfort,

enfermé dans la ville quand Charles de Blois se présenta devant les

murailles, fut livré par Henry de Léon, qui venoit d'abandonner le

parti du comte.]

[Note 512: _Sa femme._ Jeanne de Flandres.]

Et ce meisme an, le neuviesme jour de décembre, il fu esclipse de

souleil, luy estant au signe du Sagittaire, et dura par douze heures et

plus.

Et en icest an, messire Henri de Léon, chevalier, homme grant et

puissant au duchié de Bretaigne, lequel estoit adhérent à messire

Charles de Bloys, comme il voulsist encliner à sa partie deux

chevaliers lesquels estoient ses hommes liges; c'est assavoir Tanneguy

du Chastel, chevalier, et messire Yves de Treziguidi, mès il ne pot;

dont vint une dissencion entre eux; et avint que ledit messire Henri

ne se garda pas si sagement comme il deust, et se héberga en un

hostel, lequel n'estoit pas moult seur; si le sceurent les deux devant

nommés qui estoient ses hommes liges; et s'en alèrent audit hostel,

et rompirent les portes et pristrent par force ledit monseigneur

Henri[513]. Et afin qu'il ne fust delégier délivré, il l'envoièrent

Oultre-mer et le firent présenter au roy d'Angleterre.

[Note 513: Suivant Froissart, Henry de Léon (qu'il nomme toujours

_Hervé_) fut pris dans une sortie pendant le siège de Vannes, avec le

sire de Clisson.]

Et en cest an, comme ceux qui estoient réputés de la partie au roy de

France, lesquels soustenoient la partie Charles de Bloys pour la raison

de la sentence du roy et de l'ommage qui luy avoit esté fait à la garde

de la terre de Bretaigne, voulsissent envaïr un très fort chastel

lequel est appelé Hannebout[514], auquel estoient deux chevaliers pour

le deffendre: c'est assavoir messire Yvon de Treziguidi et messire

Geofroy de Malestroit; si furent adjoins avecques ceux de la partie du

roy de France les Genevois et les Espaignols. Mais endementres que ceux

de la partie du roy s'ordenoient, ceux du chastel envoièrent chercher

messire Tanneguy qui n'estoit pas présent avecques eux. Si avint que

nos gens commencièrent à assaillir forment ledit chastel; toutevoies

ceux du chastel se déffendirent par telle manière qu'il tuèrent

pluseurs des François; et leur nefs qui estoient au port de Hannebout

furent retenues et furent nos gens contrains de eux départir à leur

grant honte et dommage.

[Note 514: _Hannebout._ C'est _Hennebon_, au-dessus de Lorient. Il

faut voir dans Froissart le poétique récit de la levée du siége de

_Hannibou_.]

Et en icest an, le premier jour de février, mourut frère Pierre de la

Palu, docteur en théologie, de l'ordre des Prescheurs et patriarche de

Jhérusalem, homme de très sainte vie et de grant loenge.

En ce meisme an, au moys de juillet, mourut messire Loys, duc de

Bourbon et conte de Clermont, fils du fils saint Loys jadis roy de

France, et fu enterré aux frères Prescheurs à Paris.

Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 256 / 290 题