ANNÉE 1340

_Coment le roy Phelippe esmeut grant ost contre Flamens, Brebançons et

Hanuiers; et coment il envoia son ainsné fils, messire Jehan de France

duc de Normendie, pour gaster et destruire la terre de Hainaut._

L'an de grace mil trois cens quarante fu de misère et de confusion; car

entre les deux roys chose ne fu faite qui mérite louenge. Mais, comme

ès deux ou ès trois années devant passées, moult de griefs furent fais

aux églyses de Dieu, et aux povres moult de exactions très grevables

à tout le commun peuple. Et meismement en cest an ont encore plus

efforciement couru; nonobstant que ce n'ait pas esté au profit né à

l'utilité de la chose publique des deux royaumes. Dont grant doleur a

esté, mais à la déshonneur et confusion de toute la chrestienneté et de

sainte universal mère églyse, de laquielle les deux devant dis princes

meismement et principaument deussent estre deffendeurs et sousteneurs.

Item, en ce meisme an, le roy d'Angleterre qui estoit alié avec les

Flamens et meismement avec ceux de Gant, si se départi de Flandres et

passa en Angleterre, si comme l'en disoit, pour assembler deniers et

aide et ledit roy laissia en son lieu le conte de Salebière et le conte

de Auxone ès parties de Flandres[467]. Si orent les deux contes conseil

et délibéracion ensemble de asségier Lille en Flandres.

[Note 467: Guillaume de Montagu, comte de Salisbury. Au lieu du comte

d'Auxone ou _Oxonne_, c'est-à-dire _Oxford_, Froissart nomme le comte

de Suffolk, et les _Actes_ de Rymer, Henry de Lancastre, comte de

Derby.]

[468]En ce temps gisoit la royne d'Angleterre d'enfant à St-Bavon,

à Gant, et estoit demouré avecques luy l'évesque de Nichole[469] et

monseigneur Guillaume de Montagu. Quant la royne fu relevée, si vint

monseigneur Guillaume de Montagu à Ypre, et tantost le requistrent ceux

d'Ypre que pour Dieu il leur voulsist aidier à oster une compaignie de

Genevois[470] qui estoient près de eux, à une ville que on appelloit

Armentières; et il leur respondi que volentiers il le feroit, et

que il iroit avecques eux, mais n'avoient mie moult de gent. Si luy

respondirent ceux d'Ypres que assez de gent luy livreroient. Lors

assemblèrent grant quantité d'Anglois et de Flamens et ordenèrent leur

batailles, et passèrent oultre le Lys, et vindrent à Armentières, et

gaignièrent la ville sus les Genevois, et boutèrent le feu par tout.

Et puis orent conseil avec le conte de Salebière et le conte d'Auxone

d'asségier Lille en Flandres et se mistrent au chemin, et s'en alèrent

en une abbaïe que on appelle Marquetes. Là ordenèrent leur batailles et

les firent ilecques attendre; et lors se départirent avec le conte de

Salebière et avecques ledit messire Guillaume[471] environ deux cens

personnes pour aler veoir de quelle part il porroient plus ladite ville

de Lille grever; et endementres qu'il estoient ilec, ceux de la ville

issirent hors par derrière, et avec eux un chevalier que on appelloit

le seigneur de Rebais qui les conduisoit, lequiel enclost le conte de

Salebière et le dit messire Guillaume et ceux qui avecques eux estoient

entre soy et ladite ville de Lille. Et lors ledit seigneur de Rebais

leur courut sus avecques ceux qui estoient issus de la ville, et là

fu getté jus de son cheval de cop de lance le conte de Salebière, et

fu malement navré; et ledit messire Guillaume fu pris et les autres

Anglois et Flamens desconfis, et s'en fuirent pour partie. Là fu mort

un moult riche baron d'Angleterre et moult preux qui avoit à nom

monseigneur Guillaume de Quilain[472]. Quant ceste chose fu finée, si

se parti le sire de Rebais, et mena le conte de Salebière au roy à

Paris, et le fist mettre en Chastelet à Paris, sous certaine garde.

[Note 468: Ce paragraphe n'est pas dans la continuation de Nangis.]

[Note 469: _Nichole_. Lincoln.]

[Note 470: _Genevois_. Génois. Froissart n'a pas parlé de cette prise

d'_Armentières_, petite ville située à deux lieues de Lille, vers

Ypres.]

[Note 471: _Guillaume_. C'est-à-dire le comte d'Oxford.]

[Note 472: _De Quilain_. Variantes: _De Cliban_. Ce doit être le

même dont parlent ainsi Froissart et le continuateur de Nangis. Le

premier: «Un écuyer jeune ot pris du Limousin, neveu du pape Clément,

qui s'appeloit Raimont; mais depuis qu'il fu créanté prisonnier fu-il

occis, pour la convoitise de ses belles armures; dont moult de gens en

furent courouciés.»--Le second: «Ibi etiam quidam nobilis interfectus

est, cujus inimici, amputato capite, omninò celaverunt ejus nomen, et

fuit dictum à pluribus quod ipse erat rex Angliæ ... Sed finalitier rei

exitus contrarium comprobavit.»]

Item, en ce meisme an, les Flamens, les Brebançons et les Hanuiers

offrirent pais au roy de France sous certaines condicions, lesquelles

le roy ne leur voult passer né ottroier; et ainsi se partirent leur

messages sans riens faire.

Item, en ce meisme an, le roy de France esmut un grant ost contre les

Flamens, les Brebançons et les Hanuiers, et s'en alla à Arras. Là

attendi que son ost fust assemblé, mais endementres qu'il assembloit

son ost, il envoia son ainsné fils messire Jehan de France, duc de

Normendie, pour gaster la terre au conte de Hainaut, lequel[473]

assembla un grant ost à Saint-Quentin en Vermandois, et s'en ala à

Cambray. Et quant il fu à Cambray, il manda assez tost après toutes les

connestablies qui estoient sus les frontières, qu'il venisent à luy;

et quant elles furent toutes venues, il s'en ala asségier un chastel

que on appelle Escandeuvre[474], et fist drescier les engins et gietter

dedens jour et nuit. Si n'avoit encore pas sis ledit monseigneur

Jehan de France quinze jours devant ledit chastel, quant le roy de

France vint au siège; et sitost comme le roy fu là venu, tous les haus

hommes du royaume le suivirent, et assembla alors si grant ost que

ce fu merveille. Et au chief de trois sepmaines, se rendirent ceux

du chastel, sauves leur vies et tout leur avoir que il emportèrent,

et il livrèrent le chastel. Quant les gens du roy furent dedens, si

commenda le roy que tout fust mis par terre[475]. Après, ala asségier

un autre chastel qui estoit à l'évesque de Cambray, que on appelloit

Tun l'Evesque[476], lequel séoit sus la rivière de l'Escaut, et y

fist gietter des perières et des mangonniaux. Mais ceux dedens se

deffendirent si bien que on ne gaigna riens sus eux.

[Note 473: _Lequel_. Jehan de France.]

[Note 474: _Escandeuvre_ ou _Escaudoeuvres_ est un village aux portes

de Cambray. Ce qui suit n'est plus reproduit dans la continuation de

Nangis.]

[Note 475: Froissart, dont l'exactitude n'est pas comparable à celle

de nos chroniques, ne parle pas de l'arrivée du roi devant ce château,

qui, selon lui, auroit été rendu au bout de six jours par la trahison

du gouverneur, Girard de Sassegnies.]

[Note 476: _Tun l'Evesque_ ou _Thun_. Aujourd'hui village à deux lieues

de Cambray.]

Il avoit un chastel assez près de eux qui estoit au conte de Hainaut

que on appelloit Bouchain, duquel la garnison qui estoit dedens faisoit

mainte course sur l'ost au roy de France. Et ne demoura mie moult

que le duc de Brebant et le conte de Guerle et grant partie du pays

de Flandres vindrent pour lever le siège de devant Tun-l'Evesque; et

estoient à l'un des costés de la rivière et le roy à l'autre. Mais à la

fois venoient courir les uns sus les autres parmi pons qu'il avoient

fais, et y ot moult de bons poignéis. Et y fu fait chevalier à l'un

des poignéis monseigneur Phelippe, fils au duc de Bourgoigne. Quant le

chastelain du chastel vit que le chastel estoit si froissié que à peine

avoit-il lieu audit chastel là où bonnement se peust retraire sans

péril, si fist mettre tous ses biens en nefs et fist les mener oultre;

puis fist bouter le feu audit chastel, et se mist en une nef et sa

gent avecques luy, et s'en alèrent en l'ost des Alemans. Et le roy de

France vit le chastel ardoir; si fist tantost ses gens entrer ens par

eschielles. Et l'endemain, une heure devant le jour, se parti l'ost des

Alemans et des Flamens et s'en alèrent en leur pays. Et tantost après

renvoia le roy de France monseigneur le duc de Normendie son fils et le

duc de Bourgoigne pour essilier la terre de Hainaut; et s'en alèrent

au Quesnoy, et ardirent tous les fourbours de la ville. Puis mistrent

tout le pays par lequel il passèrent en feu et en flambe; et passèrent

à une ville près de Valenciennes, et là firent courir leur coureurs

devant la ville. Et quant il eurent arse toute celle partie de la terre

de Hainaut, si s'en retournèrent en l'ost du roy. A donc prist le roy

conseil de asségier le chastel de Bouchain ou de départir son ost;

mais son conseil luy loua, pour ce qu'il avoit oï nouvelles que le roy

d'Angleterre devoit arriver à l'Escluse, qu'il féist son retrait sus

les frontières ès bonnes villes, et, après, qu'il s'en alast un tour

en France pour faire haster sa navire quant elle deust estre preste

au-devant du roy anglois. Ainsi le fist le roy et s'en vint en France.

Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 245 / 290 题