_Coment le roy de France Phelippe fu desfraudé par mauvais conseil.
Coment il attendit jusques à l'endemain pour combattre au roy
d'Angleterre, et coment en ceste meisme nuit ledit roy d'Angleterre
s'en fui._
L'an de grace mil trois cens trente-neuf, deux chastiaux très fors
furent pris en Gascoigne par les gens du roy de France, c'est assavoir,
le Bourc et Blaive. Et audit chastel de Blaive furent pris le sire de
Caumont et le frère au sire de Lebret[463] et aucuns autres nobles.
[Note 463: _Lebret_ ou Albret.]
Item, en ce meisme an, une ville qui est en la conté d'Eu, laquielle
est appellée Treport, fu arse avec une abbaïe qui estoit en ladite
ville, par les gens au roy d'Angleterre.
En ce meisme an, les soudoiers de Gennes qui avoient gardé en la mer
tout l'esté, avec les Normans, les Picars et les Bretons mariniers,
lesquiels avoient moult domaigié le royaume d'Angleterre, environ la
saint Michiel s'en retournèrent en leur pays.
Item, environ ladite feste de saint Michiel, le roy d'Angleterre
Edouart assembla un grant ost d'Anglois, de Brebançons, d'Alemans
soudoiés et d'aucuns pilliars, pour le royaume de France envahir.
Auquiel roy d'Angleterre le roy de France désirant moult obvier,
assembla un très grant ost fort et hardi à Saint-Quentin, en
Vermandois, et comme il ne voulsist pas entrer es termes de l'empire,
mais dissimulast la bataille par un pou de temps en atendant son ost,
le roy d'Angleterre endementiers entra au royaume de France très
cruellement et ardi une partie de Teriasche, pilla et gasta le pays. Et
comme le roy de France par delà estoit pour luy obvier et de ce il n'en
fist semblant, l'en ne savoit par quel conseil; adoncques commença un
grant esclandre, non pas seulement en l'ost mais par tout le royaume,
contre le roy. Quant le roy ot oï ces nouvelles, il se parti pour
aler à l'encontre de luy, et s'en ala à une ville qui est appellée
Buirenfosse[464], à un jour de vendredi. Lors le roy, qui plus ne voult
la guerre dissimuler, si s'arma et commença à amonester les autres à
eux combatre vertueusement et hardiement. Adoncques vindrent aucuns
grans seigneurs qui estoient dans l'ost et distrent au roy que ce
n'estoit pas chose convenable de soy combattre, pour quatre choses: la
première si estoit car il estoit vendredi; la seconde cause quant luy
né ses chevaux n'avoient beu né mangié; la tierce cause car luy et son
ost avoient chevauchié cinq lieues grans sans boire et sans mengier; la
quatriesme cause, pour la grant difficulté d'un pas qui estoit entre
luy et ses anemis. Ces choses dites, il conseilloient au roy que il
atendist jusques à l'endemain pour soy combattre; et jasoit ce que le
roy ne s'y voulsist acorder, toutes voies fu-il tant mené qu'il s'i
acorda ainsi comme maugré luy; et lors commanda à tous que l'endemain
chascun s'appareillast à la bataille; laquielle dilacion et lequiel
conseil tourna à très grant dommaige au roy et à tout le royaume[465].
Car quant le roy d'Angleterre sceut la puissance du roy de France, il
se départit de environ mienuit et se retrait en l'empire. Et ainsi
fu le roy de France Phelippe défraudé dont il fu moult courroucié,
et s'en retourna en France sans riens faire. Et assez tost après se
commencièrent les Flamens à rebeller et par espécial ceux de Gant;
et à l'énortement de Jacques d'Arthevelt, il firent hommage au roy
d'Angleterre comme roy de France, et laissièrent leur droit seigneur,
comme faux et traistres qu'il estoient. Quant le roy d'Angleterre qui
n'avoit guères estoit venu à l'Escluse en Flandres, sceut l'entencion
et la volenté que les Flamens avoient à luy, si s'ordena de passer en
Angleterre pour avoir or et argent de ses sougiés, afin qu'il peust
assembler un grant ost pour estre en l'aide des Flamens contre le roy
de France.
[Note 464: _Buirenfosse_ ou _Buironfosse_, aujourd'hui bourg du
département de l'Aisne, à trois lieues de _La Chapelle_.]
[Note 465: On peut croire que le souvenir de cette première faute
entraîna plus tard les témérités de Crécy, de Poitiers et d'Azincourt.]
Item, ce meisme an, pluseurs de l'éveschié de Cambray et de Teriasche
ardirent pluseurs villes en la terre monseigneur Jehan de Hainaut.
Lors manda ledit monseigneur Jehan de Hainaut à monseigneur Jehan de
Vervins[466] qui là estoit capitaine de par le roy de France, qu'il
se voulsist combattre à luy; si le receut ledit monseigneur Jehan
de Vervins très volentiers et fu certaine journée assignée pour eux
combattre, c'est assavoir le jour du juedi absolu, en l'an dessus
dit: à laquielle journée ledit messire Jehan de Hainaut ne manda né
contremanda, mais malicieusement d'autre partie se tourna, et s'en ala
vers une ville que on appelle Aubenton, de laquielle ville les gens
pour partie s'en estoient alés avecques monseigneur Jehan de Vervins
à ladite journée, pour eux combatre contre ledit messire Jehan de
Hainaut; et icelle ville il pilla et ardi.
[Note 466: _Jehan de Vervins_. Froissart le nomme souvent _Jehan de
Beaumont_. Il étoit de la maison de Coucy. Au reste, cet historien qui
raconte avec complaisance la prise d'Aubenton par Jean de Haynaut, son
héros de prédilection, ne dit rien de l'offre de combat singulier qui
en fut la cause première (Voy. liv. 1, part. 1, chap. 101 et 102.)]
En ce meisme an, les fourbourgs de Bouloigne-sus-la-Mer, avecques
aucuns vaissiaux qui estoient au rivage de la mer, furent ars par les
Anglois.