_Coment le roy d'Angleterre passa mer et fist allances aux Alemans;
et coment le roy de France Phelippe assembla grant ost pour aler à
l'encontre de luy._
L'an de grace mil trois cens trente-huit, le roy d'Angleterre Edouart
passa mer à grant ost, et amena sa femme avec soy, laquielle estoit
suer au conte de Hainaut et nièce au roy de France, et s'en alèrent ès
parties de Brebant. Et depuis se transporta ledit roy d'Angleterre en
Alemaigne, et ilecques fist moult grans aliances; et premièrement avec
Loys, duc de Bavière, qui se tenoit pour empereur, jasoit ce que ledit
Loys, duc de Bavière, fust notoirement escommenié de par le pape; et
avecques pluseurs autres nobles, lesquiels il prist comme soudoiers par
certaines sommes d'argent à rendre à chascun selon son estat; et sé la
somme d'argent n'estoit paiée à certains termes ordenés entre le roy
d'Angleterre et les soudoiers, lesdites aliances seroient réputées pour
nulles.
Et en ce meisme an, ledit roy d'Angleterre fu ordené et institué,
de par le roy et duc de Bavière Loys, en vicaire de l'empereur;
lequiel faisoit les vocacions et les citacions, tant comme vicaire de
l'empereur, afin que l'en peust envaïr très asprement le royaume de
France: mais pou luy obéirent en ce mandement.
Item, en ce meisme an, le quinziesme jour d'avril, il apparut une autre
comète assez près de la Petite-Ource, et estoit pou clère, et ronde,
sans cheveux; et ainsi furent en un an deux comètes.
Item, en ce meisme temps, le roy de France Phelippe oï dire que le
roy d'Angleterre estoit alié avecques les Alemans, et que son entente
estoit d'envaïr le royaume de France. Adoncques ledit roy Phelippe
assembla un si grant ost que l'en lit pou le roy de France avoir si
grant ost assemblé au temps passé. Et s'en ala à Amiens à tout ledit
ost, à l'encontre dudit roy d'Angleterre; si apprit qu'il n'aloit
né venoit, ains estoit avec les Allemans là où il s'esbatoit, et ne
s'esmouvoit en aucune manière pour venir en France. Si fist le roy le
dit ost despartir les frontières garnies.
Item, en ce meisme an, les gens du roy de France pristrent en mer deux
nefs moult notables, chargiés de grant quantité de biens, lesquielles
estoient au roy d'Angleterre; et là ot moult grant assaut et fort,
tant d'une partie comme d'autre; et dura ledit assaut près de un jour
entier. Et y ot des Anglois mors près de mil, et des nos pluseurs mais
non pas tant; et estoit l'une des deux nefs appellée Edouarde, et
l'autre Christofe; et en icelle journée guaignièrent ceux de par le roy
de France moult de biens.
En ce meisme temps, les Escos pristrent trieves aux Anglois de la
volenté au roy de France, et ne coururent point les uns sus les autres
cel an[460].
[Note 460: Il faudroit plutôt dire que ce fut en dépit du roi de
France que les Ecossois gardèrent la trève conclue l'année précédente,
bien que le continuateur de Nangis dise: «Scoti, quia inter ipsos et
regem Angliæ induciæ erant, ad voluntatem tamen regis Franciæ contra
Anglicos nihil fecerunt.» (Fº 101.) Mais je suis porté à accuser l'un
des premiers scribes des _Chroniques de Saint-Denis_ d'avoir omis ici
une négation. Ce seroit donc aux instances du roi de France que les
Ecossois auroient, cette année, rompu les trèves. Voyez dans Froissart
le curieux récit de l'attaque et de la prise du château de _Haudebourg_
ou _Haindebourg_, en 1340, par messire Guillaume de Douglas (liv. 1,
part. 1, chap. 131).]
Item, en ce meisme an, comme les Flamens, et meismement ceux de Gant,
souffrissent moult d'injures et de griefs du conte de Flandres, si
comme il disoient, si se commencièrent à rebeller contre ledit conte,
et firent tant qu'il fallut que ledit conte se despartist de Flandres.
Et firent lesdis Flamens grans aliances aux autres villes de Flandres
et se commencièrent à rebeller contre les Gros des bonnes villes, et
ordenèrent l'un d'eux pour estre leur capitaine, lequiel avoit à nom
Jacques de Arthevelt, et firent moult de griefs et de maux aux bourgois
des bonnes villes qui portoient la partie au conte de Flandres et les
blasmoient de ce qu'il faisoient contre leur seigneur. Et nonobstant
tout ce qu'il faisoient au conte et aux Gros des bonnes villes, si
disoient-il tousjours qu'il n'entendoient à faire aucune chose contre
le roy né contre le royaume; mais il le faisoient pour les desmérites
du conte et des Gros qui avecques luy estoient.
Item, en icestui an, fu pris par les gens au roy de France un chastel
très garni, lequiel estoit appellé Penne[461] en Aginois, et si en ot
d'autres qui furent pris audit pays, mais non pas de si grant renom.
[Note 461: _Penne_ ou _Pennes_, aujourd'hui ville et chef-lieu de
canton du département de Lot-et-Garonne.]
Item, en ce meisme an, une bonne ville d'Angleterre, laquielle est
appellée Hantonne[462], fu prise et ainsi comme toute arse, par les
gens au roy de France, et dégastée.
[Note 462: _Hantonne_, aujourd'hui _Southampton_. (Voy. Froissart, liv.
1, part. i, chap. 80.)]
Item, en ce meisme an, le roy de France Phelippe conferma aucuns
priviléges de Normendie et renouvella, et pour ceste cause il
s'appareillièrent d'aler en Angleterre à très grant effort; mais
toutesvoies, riens n'en fu mené à effect.
Et en ce temps, le seigneur de Harecourt, lequiel piéça avoit esté non
mie conte de l'autorité royal, fu par titre d'ores en avant, appellé
conte de Harecourt.
(Item, en ce meisme an, Pierre Rogier, archevesque de Rouen, fu fait
cardinal.)