_Coment les Flamens se tournèrent de la partie au roy d'Angleterre par
Jaques d'Arthevelt, et de pluseurs incidences._
L'an mil trois cent trente-sept, la guerre qui estoit entre messire
Jehan de Chalons et le duc et conte de Bourgoigne, comme devant est
dit, fu par le roy de France pacifiée et mise en bonne pais. Item,
environ la feste de monseigneur saint Jehan-Baptiste, il apparu
une comète laquelle fu née au signe, de Gémeaux, par la raison de
l'esclipse de l'an précédent qui avoit esté le troisiesme jour de mars,
par Mars et par Saturne, si comme les astronomiens[449] disoient. Et
encore disoient que, pour la cause du signe auquel elle avoit esté
engendrée, que elle signefioit habondance de sanc corrompu, dont il
se devoit ensuivre maladies. Et pour la raison de Mars qui estoit au
signe de scorpion, il signefioit fausseté, fraudes, mensonges, larcins,
guerres. Et pour la raison de Saturne, convoitises, extorcions,
rancunes, haines, machinacions, inobédiences, misères de cuer, mort,
rumeurs espoentables et paour et pluseurs autres choses tant en
princes, en barons, en gens d'églyse, comme en autres choses de terre;
c'est assavoir, en bestes à quatre piés, en poissons et ès yaux doivent
estre moult d'inconvéniens.
[Note 449: _Les Astronomiens_. Continuation françoise de Nangis:
_Maistre Jeuffroy de Meaulx_.]
Item, environ la feste de Toussains, les gens au roy d'Angleterre
pristrent un chastel au roy de France que on appelle Paracol[450],
en Xantonnois, et ardirent les villes qui estoient prochaines audit
chastel, et si tuèrent pluseurs personnes au pays.
[Note 450: _Paracol_. Ce doit être _Parcoul_, sur la frontière du
Périgord et de la Saintonge, aujourd'hui département de la Dordogne, et
sur la rivière de Nizonne. Velly nomme la forteresse: _Palencourt_.]
Item, en ce temps, l'en disoit communément que le roy d'Angleterre ne
vouloit pas seulement envaïr le royaume de France, mais il y vouloit
entrer; si ne savoit le roy de France par quelle part il y vouloit
entrer. Adonc luy convint faire garder toutes les contrées de son
royaume, et les faire garder viguereusement et deffendre. Toutes
lesquelles choses estoient conseilliées et ordenées par le conseil de
messire Robert d'Artois, si comme l'en disoit communément.
Item, depuis que le devant dit chastel de Paracol fu pris, un noble
homme de la Langue-d'Oc, lequel avoit nom Ernaut de Myrande, fu pris
pour ce que par luy avoit esté traitreusement ledit chastel pris des
Anglois; pour laquelle cause il ot la teste copée à la Place aux
pourciaux[451] à Paris, et puis fu mené au gibet et pendu.
[Note 451: _La Place aux Pourceaux_ étoit située non loin de la porte
Saint-Honoré, entre l'église Saint-Roch et le Palais-Royal.--_Myrande_.
Variante de _Normendie_.]
Item, en ce meisme an, pluseurs villes et chastiaux furent pris en
Gascoigne par le connestable du roy de France, le conte d'Eu, le conte
de Foy, le conte d'Armagnac et pluseurs autres nobles de la Langue-d'Oc
au dit pays.
Item, en ce meisme temps, Nicolas Buchet, né du Maine[452] et trésorier
du roy de France, ardi un port ou ville en Angleterre qui estoit appelé
Portevive[453], avecques pluseurs autres villes, et si ardi toutes les
villes de Guernesei, excepté un chastel, si comme l'en disoit.
[Note 452: _Buchet_ ou _Behuchet_.]
[Note 453: _Portevive_. C'est Portsmouth.]
Item, en ce temps, orent les Escos moult à souffrir par les Anglois;
mais le roy de France ne leur aida point, si comme tenu estoit. Et
assez tost après, nouvelles vindrent que le roy d'Angleterre devoit
descendre au royaume de France et apliquier à Bouloigne. Adonc le roy
de Navarre, le conte d'Alençon, frère du roy de France, avecques aucuns
gens du royaume, se partirent pour aler encontre le roy d'Angleterre
avec leur ost. Mais le roy anglois ne vint né contremenda; si s'en
retournèrent nos gens, sans riens faire.
Item, en ce meisme temps, il avoit gens en la court du roy en habit de
religion, je ne sais dont il estoient venus; mais il avoient entention
de empoisonner le roy et tous ceux de sa court; lesquels furent pris et
emprisonnés; mais je ne peus savoir la fin de eux quelle elle fu.
Item, environ ce temps, il avint que le roy d'Angleterre avoit envoié
en Gascoigne monseigneur Berart de Lebret[454] pour commencier
la guerre, et si avoit envoié en Flandres pour faire amis et
alliances;--car il véoit bien qu'il ne povoit bonnement venir à sa
volenté sé il n'avoit Flandres de sa partie. Quant le conte sceut
ce, si fist faire un parlement à Bruges; et quant le parlement fu
fait, il fist prendre un chevalier de Flandres que on appelloit
Courtrisien[455]; pourquoy ceux de Gant se couroucièrent, si que il
distrent que jamais n'entendroient en parlement s'il ne leur estoit
rendu. Mais le conte qui ceste chose avoit faite par le commendement
du roy de France luy fist coper la teste, pour ce que l'en luy mettoit
sus qu'il avoit receu les deniers du roy d'Angleterre contre le roy de
France. Quant ceux de Gant sorent que l'en luy avoit copé la teste, si
envoièrent à ceux de Bruges qu'il leur voulsissent aidier contre le
conte, dont les uns s'y accordèrent et les autres non. Quant le conte
sceut qu'il y avoit de ceux de Bruges aliés avec ceux de Gant, il
ala à Bruges, et ceux de Bruges s'armèrent et vindrent contre luy au
marchié. Et le conte et messire Moriau de Fiennes vindrent à bannières
déploiées contre eux. Ilec commença la bataille moult fière; mais en
la parfin convint le conte reculer en son hostel, et d'ilec s'en ala à
Male. Et après ce, le roy d'Angleterre envoia en Flandres monseigneur
Gautier de Mauni, en la fiance d'aucuns amis qu'il avoit en Flandres,
et envoia aveques luy grant foison d'archiers, et arrivèrent en une
ville que on appelle Cachant[456] qui est au conte de Flandres. Quant
le conte le sceut, si assembla des gentilshommes pour aler encontre;
mais les Anglois pristrent port et entrèrent en l'ille, et boutèrent le
feu partout. Si avint que ceux qui en ladite ille estoient, vindrent
à rencontre des Anglois et se combattirent à eux; mais en la fin, il
furent desconfis; et fu mort messire Jehan de Rodes, et tout plein de
gentilshommes de Flandres; et y fu le bastart de Flandres Guy, frère au
conte de Flandres, pris, et le menèrent en Hollande. Et puis retrairent
les Anglois qui estoient demourés, car il y en avoit eu pluseurs mors,
et alèrent en leur pays. Quant le roy de France entendi que les Flamens
estoient esmeus sur les Anglois pour la cause devant dite, si leur
fist requerre qu'il se voulsissent alier à luy, et il leur quitteroit
tous les liens auxquels il estoient liés à luy et à ses successeurs,
excepté la sentence. Après, envoia le roy d'Angleterre en la ville de
Gant, de Bruges et de Ypres, et fist traittier aux maistres des gardes,
tant que, par dons et par promesses, il les accorda avecques luy. Et
pour ce que ceste cause ne povoit mie estre demenée par tous ceux qui
de la partie au roy d'Angleterre estoient, si firent eslever un homme
en la ville de Gant de moult cler engin que on appelloit Jaques de
Arthevelt[457]. Il avoit esté, avec le conte de Valois, oultre les mons
et en l'ille de Rodes, et puis fu valet de la fruiterie monseigneur
Loys de France. Et après vint à Gant dont il fu né, et prist à femme
une brasseresse de miel. Quant il fu ainsi esleu, si fist assambler
la commune de Gant et leur montra que sans le roy d'Angleterre il ne
pooient vivre; car toutes Flandres est fondée sus drapperies, et sans
laine on ne puet draper; et pour ce, il looit que l'en tenist le roy
d'Angleterre ami; lors respondirent qu'il le vouloient bien. Quant
Jaques d'Arthevelt vit qu'il avoit l'acort de ceux de Gant, il assembla
ses gens et vint à Bruges, et ceux de la ville le receurent à grant
joie; puis vint à Ypres, à Bergues, Cassel et à Furnes, et tous luy
firent obédience.
[Note 454: _De Lebret_. D'Albret. Son père Amonjeu, sire d'Albret,
l'avoit déshérité pour avoir pris le parti des Anglois. (Voyez le P.
Anselme, tome VI, page 221.)]
[Note 455: _Courtrisien_. On le nomme aussi _Zeyer, chevalier de
Courtray_.]
[Note 456: _Cachant_. Ou _Cassant_, non loin de _l'Écluse_.]
[Note 457: On ne retrouve pas ailleurs les mêmes détails sur Jacques
d'Artevelt, dont les partis ont tant exploité la réputation.]
Quant les messages au roy d'Angleterre virent ce, si firent assambler
les trois villes à Gant; ilec monstrèrent que le roy d'Angleterre
estoit le plus puissant des crestiens, et que si les trois villes ne
s'alioient ensemble et qu'il ne préissent la cure et le gouvernement du
pays par leur forces, le conte de Flandres qui devers le roy estoit ne
leur lairoit mie faire leur volenté. Tantost féirent ilec leur aliance
si fort, par foy et par serement, présent le conte de Guerle, que les
gens au conte de Flandres n'i avoient povoir. Puis vindrent vers le
conte et luy requistrent que ceux qui estoient banis par conspiracion
ou par autres mauvaistiés fussent rappellés. Et le conte l'ottroia aux
trois villes. Puis envoièrent par toutes les villes et chastelleries
de Flandres, capitaines de par eux qui le païs gouvernoient avec les
banis qui entrés y estoient. Mais pour ce qu'il se doubtoient des
gentilshommes qu'il ne leur peussent contraitier[458] à leur rebellions
faire, si les pristrent en ostage et mandèrent par toutes les
chastelleries que sur leur vie venissent se mettre en prison à Gant.
Tantost il vindrent, quar il n'osèrent désobéir.
[Note 458: _Contraitier_. Servir, aider, agir de concert.]
Quant les gens au roy d'Angleterre virent qu'il estoient asseurés du
pays de Flandres, il s'en alèrent et le distrent au roy d'Angleterre,
et tantost leur envoia des laines à grant foison. Quant le conte de
Flandres vit que la chose aloit par telle manière, si vint à Gant pour
savoir sé il les pourroit retraire hors de leur erreur. Mais quant
il fu avecques eux, il le tindrent bien fort; et quant le conte vit
qu'il ne pourroit eschapper, si se feint qu'il vouloit estre de leur
partie, et le vestirent de leurs paremens et il les porta. Un jour
pria les dames de Gant de disner avec luy; et avoit appareillé un
moult riche disner; et quant il ot oï sa messe, il dit qu'il vouloit
aler voler[459]; puis monta et s'en ala sans revenir, et ainsi failli
la feste. Quant le roy de France sceut ces nouvelles que le conte de
Flandres s'en estoit venu par devers luy, si fist le roy escommenier
aucuns de Flandres, de par le pape, et espécialement ceux de Gant;
et y furent envoiés, de par le roy, l'évesque de Senlis et l'abbé de
Saint-Denis Guy de Chartres, si en furent un pou plus refroidiés.
[Note 459: _Voler_. Chasser aux oiseaux de proie.]