ANNÉE 1336

_Coment le roy visita les lointaines parties de son royaume; et coment

grant tempeste de tonnoire chéi au bois de Vincennes quant messire

Phelippe d'Orliens fu né._

L'an mil trois cens trente-six, le roy de France Phelippe visita les

lointaines parties de son royaume, et en toutes cités ou bonnes villes

là où il venoit, très honnorablement receu estoit. Et, en faisant

la visitation dessus dite, il alla jusques à Avignon, et Jehan, son

ainsné fils, duc de Normendie, aveques luy. Et visitèrent le pape,

lequel les receut à grant honneur. Et entre les autres choses, il y

ot moult grant parlement entre le pape et le roy du passage de la

Terre Sainte. Et après demanda à savoir mon: considérées les alliances

lesquelles estoient faites entre les roys de France et les roys

d'Escoce, et espécialement depuis le temps de Phelippe-le-Bel oncle

du roy de France, s'il estoit tenu de porter aide aux Escos contre

le roy d'Angleterre. Et après toutes ces choses, le roy ala visiter

saint Loys de Marseille et ala visiter son navire, lequel il avoit

fait appareiller pour le passage de la Terre Sainte. Et quant il fu

là, il fu receu de Marseillois, jasoit ce qu'il ne fussent pas sous

sa seigneurie, en si très grant révérence et honneur que en la mer

estoient les nefs ordenées par manière de bataille, et, en la présence

du roy, il s'entre battoient par grant léesse de pommes d'orange.

Item, en ce meisme an, le troisième jour de mars, il fu esclipse de

soleil, laquelle fu veue près du centre du soleil, et avoient Saturne

et Mars leur regart au soleil, et commençoient lesdites planètes

Saturne et Mars à estre rétrogrades. Et dura ladite esclipse par onze

heures, avecques aucunes minutes.

Item, en ce meisme an, le roy Phelippe, depuis qu'il ot visité le pape

Bénédic, si prist son chemin en retournant par Bourgoigne, et là fu

receu du duc et conte à très grant honneur; mais quant le roy fu par

delà, il trouva très grant matière de dissencion entre le duc et le

conte et messire Jehan de Chalons et aucuns autres nobles d'Alemaigne

lesquiels estoient adhérens aveques ledit messire Jehan de Chalons,

pour cause d'aucunes redevances lesquelles estoient dues audit messire

Jehan en la duchié de Bourgoigne, si comme il disoit, et meismement sur

la ville et le puys de Salins; lesquelles redevances ledit duc et conte

s'efforçoit de luy tollir, et sans cause; mais le duc et conte, en la

présence du roy, le contredisoit et disoit que à luy appartenoit.

Le roy ne les pot oncques mettre à acort, et adonques en la présence

du roy, ledit duc et conte fu, de par ledit messire Jehan, deffié et

tous ses adhérens. Et l'endemain, ledit messire Jehan et sa compaignie

entra en la conté de Bourgoigne et en gasta une grande partie, tant

par l'espée que par le feu et par voleries; et après, il se retrait en

aucuns chastiaux avecques ses complices, lesquels chastiaux il avoit

par avant garnis. Adoncques le duc et conte de Bourgoigne, lequel

avoit avec soy en son aide le roy de Navarre, le duc de Normendie,

le conte de Flandres, le conte d'Estampes, si assembla grant ost et

s'en ala tenir siège devant le chastel messire Girart de Monfaucon que

on appeloit Chaussi[443], et tint ilec son siège par l'espace de six

sepmaines, et le prist. Et puis se retira vers la cité de Besançon,

laquelle cité estoit du costé et de la partie messire Jehan de Chalons.

Et quant il ot esté une pièce devant ladite cité, il présentèrent

trièves d'une partie et d'autre jusques au nouvel temps, car l'ost

n'avoit pas vivres à volenté, et ainsi demoura la chose imparfaite.

[Note 443: _Chaussi_. Aujourd'hui _Chaussin_, bourg à quatre lieues de

_Dole_.]

Item, en ce meisme an, le quatorsiesme jour de juing, il ot si grant

feu au Lendit de Saint-Denis tant en draps comme en autres denrées,

que toutes furent arses, si que c'estoit grant pitié à veoir; et s'en

départirent pluseurs personnes povres qui estoient venues riches.

Item, le secont jour de juillet, le roy Phelippe ot un enfant né de sa

femme au bois de Vincennes, lequel fu appelé Phelippe, en baptesme.

Item, la veille de la Magdaleine ensuivant, qui fu au dimenche, Hugues

de Crusy[444], chevalier, né de Bourgoigne, lequel avoit esté n'avoit

guère prévost de Paris, et après seigneur de Parlement[445], fu accusé

de divers crimes et convaincu tant comme très faux juge, lequel fu

condempné à estre pendu au gibet de Paris.

[Note 444: _Crusy_. On trouve au Trésor des chartes, sous le mois

de septembre 1336: «Donatio cujusdam domus sitæ Parisiis in vico

Pavato (rue Pavée) quæ _quondam_ fuit Hugonis de Crusiaco, datæ duci

Lotharingiæ.»]

[Note 445: _Seigneur de Parlement_. Ces mots, qui manquent dans

beaucoup de manuscrits, répondent au latin de la continuation de

Nangis: «Et posteà in numero magistrorum regalis palatii sublimatus.»

Les historiens du Parlement qui n'ont pas mentionné son genre de mort

ont fait de H. de Crusy un premier _président de la cour du Parlement_.]

Item, le quatriesme jour d'aoust, il fu grant tempeste de tonnoire

environ Paris et espécialement environ le bois de Vincennes, par telle

manière que les tentes et les courtines, lesquelles avoient esté faites

pour le regart de la royne de France, laquelle avoit eu fils c'est

assavoir monseigneur Phelippe qui fu duc d'Orliens, furent à terre

trébuchiées; les murs et les maisons chéoient; le pignon à la tente de

la royne fu abattu; un gros arbre fu esrachié de terre, et si ot des

gens mors, si comme l'en disoit. Et briefvement il n'y eut personne

audit bois qui ne eust très grant paour au cuer.

Item, en ce temps, il sourdi une très grant dissencion entre le roy de

France Phelippe et le roy d'Angleterre Edouart, pour la destruction du

chastel de Xaintes en Poitou, laquelle avoit esté faite par messire

Charles, conte d'Alençon, frère du roy, et par le conte de Gyen[446],

et pour aucunes villes et forteresces; lequel messire Charles de

Valois, père du roy Phelippe, avoit esté envoié en Gascoigne de par le

roy Charles contre le roy d'Angleterre Edouart qui à présent règne,

pour contumaces par luy faites; si avoit pris et destruit ledit

chastel de Xaintes et autres villes et forteresces, par force d'armes;

lesquelles choses Edouart, roy d'Angleterre, quéroit qu'elles lu y

fussent restituées et rendues. Pour lesquelles demandes et responses

pluseurs messages eussent esté envoiés en Angleterre et d'Angleterre en

France; mais nul accort n'y pot estre mis, car messire Robert d'Artois

empeschoit moult la chose, si comme l'en disoit communéement.

[Note 446: _Gyen_. La phrase françoise est longue et obscure. Je crois

qu'il s'agit ici du comte d'_Eu_, qui avoit brûlé _Saintes_ en 1326.]

Item, en ce meisme an, vint une très grant guerre entre le roy

d'Espaigne et le roy de Navarre, pour la garde d'une abbaye assise

entre les deux royaumes; mais à la parfin, à la requeste du pape et

du roy de France, messire Jehan de Vienne, archevèsque de Rains,[447]

procureur d'une partie et d'autre c'est assavoir du pape et du roy, il

furent mis à bon acort.

[Note 447: _Procureur_. C'est-à-dire: Étant procureur.]

Item, en ce meisme an, très grant et sollemnelles alliances furent

confermées entre le roy de France et le roy d'Espaigne.

Item, en ce temps, quant Edouart vit que le roy de France Phelippe

vouloit soustenir la partie des Escos pour les alliances que

Phelippe-le-Bel, son oncle, avoit faites avec lesdits Escos, il fist un

grant appareil de nefs en la mer, et puis fist unes grans alliances à

Loys de Bavière qui estoit escommenié et de l'empire privé, lequel luy

promist aide. Adonques furent très grans commocions de bataille entre

les deux roys. Si furent fais et ordenés amiraux tant en terre comme en

mer[448].

[Note 448: Voyez _Rymer_, nouvelle édition, vol. II, page 956. Edouard,

sous la date du 14 janvier (1337), nomme pour ses amiraux Guillaume de

Montagu, Robert d'Uffort et Jehan de Ross.]

Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 237 / 290 题