IX.

_Coment l'enfant de Pomponne guérissoit pluseurs maladies._

En ce meisme an, en la dyocèse de Paris, en la ville de Pomponne, avoit

un enfant de l'aage de huit ans ou environ, lequiel se disoit garir

les malades par sa parole simplement; dont il avint que, de diverses

parties, les malades venoient à luy. Si avenoit aucunes fois que les

uns estoient garis et les autres non; jasoit ce que, en ses fais et

en ses dis, n'eust aucune apparence de vérité. Mais quant aucun qui

avoit fièvre ou aucune autre maladie venoit à luy, il luy commandoit

qu'il mangast viandes contraires à sa santé. Si avint que les sages qui

virent sa manière d'aller avant, n'en tindrent conte, et leur sembla

que ce n'estoit que vanité et erreur. Si avint après que l'évesque de

Paris qui vit bien que ce n'estoit que erreur, manda le père et la mère

dudit enfant, et leur commanda qu'il ne souffrissent plus qu'il féist

telles choses; et si deffendi ledit évesque à tous ses sougiés, sus

paine d'escomméniement, que nul n'allast plus à luy.

Item, en ce temps, messire Guillaume de Meleun, archevesque de Sens,

homme humble et à Dieu dévot, mourut, et en une églyse que on appelle

le Jars, emprès Meleun, fu enterré très honnorablement. Et fu, après

luy, maistre Pierre Rogier, archevesque de Sens, qui par avant estoit

évesque d'Arras.

Item, en cel an, Loys de Bavière oï dire que Federic, le duc d'Austrie,

estoit mort. Si se translata ledit Loys d'Ytalie en Alemaigne, et dist

l'en que, en ice temps, il empétra par devers les nobles de ladite

Alemaigne moult grant aide à procurer les drois de l'empire. Mais

endementres que ledit Loys de Bavière fu résident en Alemaigne, ledit

antipape ne se osoit pas monstrer manifestement, mais s'en aloit en

tapinage[413]; et ses cardinaux, et ledit frère Michiel qui avoit esté

général des frères Meneurs, par çà et par là, en divers lieux.

[Note 413: _Tapinage_. Déguisement. Nous en avons fait, dans un sens

un peu différent, notre _en tapinois_. Tous ceux qui ont lu quelques

_chansons de gestes_ se rappelleront ce vers qui y revient fréquemment:

Il s'atapi et si a taint son vis.

C'est-à-dire: Il se noircit le visage. Ce mot semble venir du latin

_tabes_ et _tabescere_.]

En ce meisme temps fu amené à Avignon un frère Meneur qui avoit à nom

Véran, de Provence né, pour ce que ledit frère Véran devoit avoir

publiquement preschié, si comme l'en disoit, contre la personne du

pape. Lequiel frère fu amené devant le pape; mais il ne luy fist

oncques révérence; ainsois luy dist qu'il estoit vrai hérite et non

pas pape; et pour ceste vérité il debvoit mourir. Lors, luy fu demandé

quelle cause le mouvoit de dire telles paroles au pape? Lequiel

respondit et s'adressa à la personne du pape et luy dist: «Car tu

destruis la povreté de l'évangile, laquielle Jhésucrist enseigna par

parole et par exemple.» Pour laquelle parole il fu mis en prison, et

avecques luy quinze autres frères Meneurs.

En ce temps, appella le roy Phelippe, en la ville de Paris, tous les

prélas du royaume, sur les excès de eux et de leur Officiels[414]

corriger. Adonc furent produis moult de cas devant tous contre les

prélas, de par le roy et des seigneurs temporeux, lesquiels sembloient

moult de près touchier la jurisdiction des prélas; et en y ot grant

doubte de pluseurs que le roy ne voulsist mettre son entente à oster

la jurisdiction temporelle des églyses. Mais sitost que le roy sceust

que l'en parloit de ceste chose et que l'en en murmuroit il leur fist

respondre que les drois et les libertés que ses prédécesseurs avoient

donnés aux églyses, il n'entendoit pas à en rien oster né amenuisier,

ains estoit son entente de les avant acroistre; mais il avoit fait ce

conseil assambler pour cause que les excès, tant des officiers du roy

comme des prélas, fussent amendés et corrigés.

[Note 414: _Officiels_. Officials, juges ecclésiastiques.]

Item, en celle meisme année, octroia le roy la duchié de Bourbon à

messire Loys, conte de Clermont, et fu depuis appellé duc qui par avant

estoit nommé seulement le seigneur de Bourbon[415].

[Note 415: _Bourbon_. L'érection de la seigneurie de Bourbon en

duché-pairie date du mois de décembre 1327.]

Edmont, oncle du roy d'Angleterre Edouart, duquiel nous avons avant

parlé, luy affirma que Edouart-le-Viel, son frère, vivoit encore, c'est

assavoir le père dudit Edouart, le jeune roy. Et pour ceste cause ne

vouloit ledit Edmont obéir audit Edouart, le jeune roy; et avec ce fu

ledit Edmont accusé de traïson et, pour ce, fu-il commandé, de par son

neveu le jeune roy Edouart, qu'il eust la teste coupée[416].

[Note 416: Le récit de Froissart met tous les torts du côté d'Édouard

III, qui auroit, en faisant condamner son oncle, le comte de Kent,

suivi les instigations de Roger de Mortimer. (Voyez tome 1, page 40,

2ème édition de M. Buchon.)]

Item, celle meisme année, le conte Guillaume de Haynaut, lequiel estoit

à Clermont en Auvergne, envoia ambassadeurs devers le pape. Mais quant

le pape sceut leur venue, elle ne luy plut pas. Si fu apportée, par

lesdis ambassadeurs audit Guillaume la volenté du pape: si en ot moult

grant despit, et s'en retourna arrières.

Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 226 / 290 题