_Coment le roy d'Angleterre fist hommage au roy de France à Amiens
de la duchié d'Acquitaine et de la conté de Pontieu, si comme faire
devait._
Adont fist le roy d'Angleterre hommage au roy de France, en la forme
et manière que contenu est[408] en la chartre scellée du seel du roy
d'Angleterre dont la teneur s'ensuit:
_Cy après s'ensuit la teneur de la chartre scellée que le roy
d'Angleterre donna, laquielle contient la manière de l'hommage que
le roy d'Angleterre fist à Amiens au roy de France des terres dessus
nommées._
«Edouart, par la grace de Dieu, roy d'Angleterre, seigneur d'Irlande
et duc d'Acquitaine, à tous ceux qui ces présentes lettres verront
ou orront, salut: Savoir faisons que comme nous féissions à Amiens
hommage à excellent prince, nostre chier seigneur et cousin Phelippe,
roy de France, lors fu dit et requis de par luy que nous recognoissons
ledit hommage estre lige; et que nous, en faisant ledit hommage, luy
promissions expressément foy et loyauté porter. Laquielle chose nous ne
fismes pas lors pour ce que nous n'estions enfourmés né certains que
ainsi le déussions faire; si féismes audit roy de France hommage par
paroles générales en disant que nous entrions en son hommage par ainsi
comme nous et nos prédécesseurs ducs de Guienne estoient jadis entrés
en l'hommage des roys de France qui avoient esté pour le temps[409].
Et de puis en cela nous soions bien infourmés et acertainnés de la
vérité, recognoissons par ces présentes lettres que ledit hommage que
nous féismes à Amiens au roy de France, combien que nous le féismes
par paroles générales, fu, est et doit estre entendu lige, et que nous
luy devons foy et loyauté porter comme duc d'Acquitaine et per de
France, et comme conte de Pontieu et de Monstroille; et luy promettons
des ore en avant foy et loyauté porter. Et pour ce que, en temps à
venir, de ce ne soit jamais descort né content à faire ledit hommage,
nous promettons en bonne foy pour nous et nos successeurs ducs qui
seront par le temps, que toutes fois que nous et nos successeurs ducs
de Guienne entrerons et entreront en l'hommage du roy de France et de
ses successeurs qui seront pour le temps, l'hommage se fera par ceste
manière: le roy d'Angleterre, duc de Guienne, tendra ses mains entre
les mains du roy de France, et cil qui parlera pour le roy de France
adrescera ces paroles au roy d'Angleterre duc de Guienne, et dira
ainsi: «Vous devenez homme lige du roy de France mon seigneur qui cy
est, comme duc de Guienne et per de France, et luy promettez foy et
loyauté porter? Dites voire?» Et ledit roy et duc et ses successeurs
ducs de Guienne diront: «Voire.» Et lors le roy de France recevra
ledit roy d'Angleterre et duc audit hommage lige à la foy et à la
bouche, sauf son droit et l'autrui. De rechief quant ledit roy et
duc entrera en l'hommage du roy de France et de ses successeurs roys
de France pour la conté de Pontieu et de Monstroille, il mettra ses
mains entre les mains du roy de France, et cil qui parlera pour le
roy de France adrescera ces paroles audit roy et duc et dira ainsi:
«Vous devenez homme lige du roy de France monseigneur qui cy est comme
conte de Pontieu et de Monstroille, et luy promettez foy et loyauté
porter, dites voire?» Et ledit roy et duc, comme conte de Pontieu et
de Monstroille, dira: «Voire.» Et lors le roy de France recevra ledit
roy et conte audit hommage lige à la foy et à la bouche, sauf son
droit et l'autrui. Et ainsi sera fait et renouvellé toutes les fois
que l'hommage se fera. Et de ce baillerons, nous et nos successeurs
ducs de Guienne, fais lesdits hommages, lettres patentes scellées de
nos grans sceaux, sé le roy de France le requiert. Et avecques ce,
nous promettons en bonne foy tenir et garder effectivement les paix et
acors fais entre les roys de France et les roys d'Angleterre, ducs de
Guienne, et leur prédécesseurs roys d'Angleterre et ducs de Guienne.
Et en ceste manière sera fait et seront renouvellées lesdites lettres
par lesdis roys et ducs et leur successeurs ducs de Guienne, et contes
de Pontieu et de Monstroille, toutes les fois que le roy d'Angleterre
duc de Guienne et ses successeurs ducs de Guienne et contes de Pontieu
et de Monstroille qui seront pour le temps, entreront en l'hommage du
roy de France et de ses successeurs roys de France. En tesmoignance
desquielles choses, à cestes nos lettres ouvertes avons fait mectre
nostre grant seel. Donné à Etham le trentiesme jour de mars, l'an de
grace mil trois cens et trentiesme premier, et de nostre règne quint.»
[Note 408: Au lieu des derniers mots jusqu'à l'alinéa, et du texte
même de la confirmation de la charte d'hommage, les éditions imprimées
portent seulement: «C'est assavoir que le roy d'Angleterre luy fist
hommage de ce qu'il tenoit en la duché d'Acquitaine et en la conté de
Ponthieu.--Lors furent les joustes, etc.»
Le texte important de cette confirmation n'est inséré aux _Chroniques
de Saint-Denis_ que dans le bel exemplaire de Charles V, msc. 8395.
Pour l'y placer, Charles V fit faire ce que nous appelons aujourd'hui
_deux cartons_. Il est facile de le reconnoître en comparant ces
cartons aux folios 256 et 259 qui les précédent et suivent. On peut
voir aussi cette confirmation, moins correctement transcrite, dans la
nouvelle édition de Rymer, tome 2, part. 2, p. 815. Nos historiens
françois modernes ne semblent pas en avoir eu connoissance; du moins
tous s'accordent-ils à dire que l'hommage d'Amiens avoit parfaitement
satisfait le roy de France. Mais ce fut seulement en 1331 que le fier
Edouard consentit à donner à Philippe de Valois ce gage d'une fidélité
à laquelle il devoit si tôt après se montrer parjure. Ainsi, la date
de la confirmation que l'on va lire rendoit encore les prétentions
subséquentes de l'Angleterre plus odieuses.]
[Note 409: Voici les termes de ce premier hommage d'après Rymer
(nouvelle édition, vol. 2, 2me partie, page 765): «Je deviens vostre
homme de la duché de Guyenne et de ses appartenances, que je claime
tenir de vous, comme duc de Guyenne et pair de France, selon la forme
de paix faite entre vos devanciers et les nostres; selon ce que nous et
nos ancestres, roys d'Angleterre et ducs de Guyenne, avons fait pour la
mesme duché à vos devanciers, roys de France.--Ce fut fait à Amiens,
choeur de la grant églyse, l'an de grace mil trois cent vint et neuf,
le septiesme jour de juin, etc.»]
Quant le roy de France ot reçu du roy d'Angleterre ledit hommage, en
la manière que dessus est contenu, lors furent les joustes commenciées
moult belles et moult grans, et fu ilecques le roy d'Angleterre moult
grandement honnouré. Et après ce que ces choses furent ainsi faites
et acomplies, les deux roys pristrent congié l'un à l'autre, et s'en
retourna le roy de France à Biauvais, et le roy d'Angleterre s'en
retourna tantost en Angleterre.
En ce temps envoia le roy de Chypre solempnieux messages à messire
Loys conte de Clermont en luy requérant qu'il luy pleust à luy envoier
sa fille[410] pour donner en mariage à son ainsné fils: car ledit roy
avoit grant désir que le royaume de Chypre fust ennobli de la semence
de France.
[Note 410: Marie, fiancée et puis mariée en 1329 à Guy, fils aîné de
Hugues IV, roi de Chypre.]
En celuy temps, frère Pierre de la Palu de l'ordre des frères
Prescheurs et docteur en théologie, lequiel estoit à Avignon, fu fait
par le pape patriarche de Jhérusalem.
Item en ce meisme an le roy de France Phelippe envoia en Flandres
messire Jehan de Vienne, évesque d'Avranches, avecques pluseurs
personnes, et firent abatre de par le roy les portes de Bruges, d'Ypre
et de Courtray, et les firent toutes destruire et mettre au bas
avecques pluseurs de leur autres forteresses. Laquielle chose nous ne
trouvons pas que le roy de France eust fait au temps passé; et fu ainsi
faite par le bon conseil du roy, en pourvoiant de remède convenable
tant pour soy comme pour ses successeurs contre l'orgueil des Flamens.
Item, le roy d'Escoce Robert, dit de Brus, depuis qu'il ot fait paix et
accort aux Anglois, si mourut assez tost après. Et après luy, fu fait
David son fils roy d'Escoce.
Item, le second dimenche de juing fu l'évesque de Paris revestu de
aournemens pontificaux au parvis de Nostre-Dame et avecques luy
d'autres évesques consistans: lesquiels évesques, de l'autorité du pape
auxdis évesques commise, escommenièrent publiquement et escomeniés
dénoncièrent frère Pierre Ranuche antipape, Loys de Bavière, frère
Michiel jadis général des frères Meneurs. Et, avecques ce, aucunes
lettres qui avoient esté clouées par avant à pluseurs portes à Paris
condempnoient; et, en icelle place, furent mises en un grant feu par la
main dudit évesque de Paris.
Item, environ le commencement de juillet, l'an mil trois cens
vint-neuf, le patriarche de Jhérusalem et six autres évesques, avecques
pluseurs messages du roy de Chypre, menèrent la fille du devant dit
conte monseigneur Loys de Clermont pour estre espousée au fils du roy
de Chypre, et pristrent congié au pape. Et ainsi se partirent avecques
pluseurs pélerins par le port de Marseille, si alèrent à l'isle de
Chypre; lesquiels pélerins, à l'aide de Dieu, tendoient à aler en
Jhérusalem.
Item, en ce meisme temps, le duc de Bretaigne espousa la seur au
conte de Savoie en l'églyse Nostre-Dame de Chartres, le roy de France
Phelippe présent. Et fu la messe célébrée par Phelippe, évesque de
ladite églyse de Nostre-Dame.
Item, le moys de septembre ensuivant, Milan et pluseurs autres cités
d'Italie, lesquielles estoient entredites de par le pape, retournèrent
humblement à l'obédience de saincte églyse, en promettant convenable
satisfaction. Et se aucuns estoient escommeniés, le pape les absolvoit
et ostoit tout l'entredit de ladite terre.
Item, environ la feste saint Clément, Mahaut, contesse d'Artois,
retourna de Saint-Germain-en-Laye à Paris. Et puis quant elle ot parlé
au roy de certaines besoignes touchant la conté d'Artois, procurant
messire Robert d'Artois, son neveu, fils de son frère Phelippe
d'Artois, et affermant ladite conté d'Artois, par la succession de
son père à luy appartenir par cause de certaines lettres, lesquielles
il avoit de nouvel trouvées; jasoit ce que, en la présence du roy de
France Phelippe-le-Bel et en la présence dudit Robert d'Artois, en
plain parlement à Paris eust esté le contraire jugié, c'est assavoir
que ladite conté ne luy appartenoit pas. Adont prist une maladie à
ladite Mahaut, dont elle mourut dedens huit jours, et fu enterrée en
l'églyse des frères Meneurs à Paris.
Après la mort de ladite Mahaut vint la conté d'Artois à la royne
Jehanne de Bourgoigne, jadis femme de Phelippe-le-Lonc, roy de France,
et fille de ladite Mahaut.