_Coment le conte de Flandres pourchaça traïson contre son oncle messire
Robert; et coment ledit conte fu pris et mis en prison._
En ce temps avint que le conte de Flandres fu en souppeçon de son
oncle messire Robert de Flandres, et l'ot pour souppeçonneux qu'il ne
machinast contre luy aucun mal, ou en sa mort. Pourquoy il fist escrire
unes lettres ès quielles il mandoit aux habitans d'une ville qui est
à trois lieues de Lille en Flandres que on appelle Warneston[372] en
laquielle demouroit et faisoit résidence ledit messire Robert, que ces
lettres veues, il méissent à mort ledit Robert comme anemi du conte
et de tout le pays. Mais il avint que avant que ces lettres fussent
scellées, le chancelier du conte segnefia audit messire Robert ce que
le conte de Flandres avoit ordené à estre fait de sa personne. Lequiel
Robert oï ce que le chancelier luy signifioit, au plus tost qu'il pot
se parti de la ville de Warneston, et s'en esloigna tant comme il pot;
et ainsi quant les lettres du conte de Flandres furent aportées en la
devant dite ville, elles furent de nulle vertu et de nulle effect. Si
commencièrent les grans haines et males volentés entre ledit messire
Robert et le conte. Et pour ce que ses lettres n'avoient eu nul effect
comme dit est, fist prendre son chancelier et luy demanda pour quoy
il avoit révélé son secret et descouvert? Il respondit en vérité et
dist: «Je l'ay fait afin que vostre honneur ne fust périe, et que vous
ne fussiez diffamé perpétuellement.» Nonobstant ceste response le
conte fist mettre le chancelier en prison moult apertement et moult
estroitement, et ne voult avoir la response agréable, combien que elle
fust véritable.
[Note 372: _Warneston_. Aujourd'hui _Warneton_.]
Assez tost après ces choses faites avint un grant meschief au jeune
conte de Flandres, duquiel, par aventure, ses peschiés furent cause, et
fu en la ville de Courtray. Comme il fust ordené par composition entre
le roy de France et les Flamens que pour les despens de guerres qu'il
avoit eues, il luy paieroient une grant somme d'argent, avint que le
conte ordena que les communes des villes de Flandres, c'est assavoir
de Bruges, d'Ypre, de Courtray et des autres villes champestres
paieroient celle somme d'argent. Si furent commis à la queillir aucuns
des nobles hommes de Flandres, et aucuns des greigneurs et des plus
riches des devant dites villes; lesquiels estoient pour la partie
du conte encontre toutes les communes devant dites. Toutesvoies, il
sembla aux communes que on avoit levé trop greigneur somme de deniers
que l'en ne devoit au roy, et si ne savoient aussi sé satisfaction en
avoit esté faite par devers le roy; pour quoy les gouverneurs des dites
communes requistrent au conte de Flandres que ceux qui avoient esté
collecteurs de celle grant somme d'argent, rendissent conte de receptes
et des mises; laquielle chose le conte fu refusant de faire, dont grant
dissencion et grant descort s'esmut entre eux: car les collecteurs qui
se sentoient fors et puissans commencièrent à traitier secrètement avec
le conte coment il pourroient humilier, sousmettre et abaissier ceux
qui vendroient de par les communes, pour oïr le compte de l'argent qui
avoit esté levé; avec ce orent aussi parlement aux riches bourgois et
aux greigneurs de Bruges, d'Ypre et de Courtray, et se conseillèrent
ensemble: si vindrent à Courtray en la ville et supposoient que ceux
des communes venissent à eux pour requérir à oïr leur comptes et leur
receptes; et estoit leur entencion, quant il fussent venus, qu'il les
eussent pris et puis eussent fait de eux leur volenté. Si avoient eu
tel conseil qu'il bouteroient le feu dedens les forbours de la ville
de Courtray, afin, quant il venissent, qu'il ne trouvassent ou eux
mettre fors en la ville, et ainsi les prendroient plus légièrement.
Le conseil fu accordé, si boutèrent le feu ès forbours; mais ce qu'il
avoient malicieusement pensé contre leur prochains, Dieu tourna sus
eux; car le feu esprist si fort et de tel façon que non mie seulement
il ardi les forbours, mais ardi forbours et ville tout ensemble.
Laquielle chose voyant les habitans de Courtray, et cuidans que ceste
chose eust esté faite par traïson tant du conte comme de sa gent, ceux
qui premièrement estoient de son aide et de sa part se vouldrent armer
contre luy asprement et viguereusement; et jasoit ce que d'une part et
d'autre y eust pluseurs de mors, de tués et d'occis, noient moins le
fort de la bataille chéi sus le conte de Flandres et sus les siens, en
tant que plusieurs se sauvèrent par fuite. Si y fu tué messire Jehan de
Flandres, autrement dit de Neele; le conte de Flandres fu pris et cinq
chevaliers et deux nobles damoisiaux, qui tous ensemble furent bailliés
à ceux de Bruges et mis en prison. Et les greigneurs de Bruges avec
les communes des villes d'entour, exceptés ceux de la ville de Gant,
eslurent à souverain seigneur monseigneur Robert de Flandres, anemi
mortel du conte de Flandres, si comme il est dit dessus. Lequiel quant
il ot la seigneurie, mist hors le chancelier de la prison le conte
de Flandres, et l'onnora en tant comme il pot; car par luy il estoit
eschappé de mort comme dessus est dit.
En ce temps que les choses aloient ainsi en Flandres, les habitans de
la ville de Gant qui estoient de la partie du conte Loys et non pas de
celui que les bourgois de Bruges avoient esleu à seigneur, s'armèrent
et furent de guerre contre ceulx de Bruges, pour ce que il avoient mis
en prison le conte. Si se combatirent ensemble et tant qu'il en y ot
occis de ceulx de Bruges près de cinq cens, et toutes voies ne fu pas
le conte délivré né mis hors de prison. Dont il avint que, environ ce
temps, le roy envoia messages sollempnels à Bruges, en eulx admonestant
et priant qu'il voulsissent délivrer et mettre hors de prison le conte
de Flandres. Mais nonobstant le mandement du roy, les messages s'en
retournèrent sans rien faire.--Entour la feste de la Magdelene, et en
tout l'esté devant et après, il fu si grant sécheresce que, par quatre
lunoisons, il ne chéi né ne plut yeau du ciel que on deust attribuer à
deux jours. Et combien que l'esté fust très chaut et très sec, toutes
voies ne furent oïes né vues tonnoires né foudres né tempestes; si
furent les vins meilleurs en celle année, mais d'autres fruis y fu pou.
En l'yver ensuivant, les frois furent si grans que Saine gela en brief
temps deux fois, et si fort que les hommes et toutes manières de gens
aloient par dessus; et rouloit-on les tonniaux de vins par-dessus la
glace, tant estoit forte; et que la glace fust forte on le pot bien
appercevoir au dégeler, car quant la glace se dessevra et fendi, elle
rompi en son descendre les deux pons de fust qui sont sur Saine à
Paris: avec ce que yver gela fort; si fu-il plain de noif et neigea
grandement, si durèrent les noifs jusques à Pasques, avant que fussent
toutes remises né fondues.
Au mois de décembre, accoucha malade griefment messire Charles,
conte de Valois; si fu la maladie si griève, qu'il perdi la moitié
de luy[373]; et cuidièrent pluseurs que, en celle maladie, il feist
conscience de la mort Enguerran de Marigny lequel fu pendu, si comme
aucunes gens dient, à son pourchas, par ce qu'on apperceust après.
Quant sa maladie engregea, il fist donner une aumosne parmi la ville de
Paris, et disoient ceulx qui donnoient l'aumosne aux personnes: «Priez
pour messire Enguerran de Marigny, et pour messire Charles de Valois!»
Et pour ce qu'il nommoient avant le nom de messire Enguerran que de
messire Charles, pluseurs jugèrent que de la mort messire Enguerran il
faisoit conscience. Lequel, après longue maladie, mouru au Perche[374],
qui est en le dyocèse de Chartres, le dixiesme jour devant Nouel; et fu
son corps enterré à Paris aux Frères Prescheurs, et son cuer aux Frères
Meneurs.
[Note 373: _La moitié de luy_. «Ut usu membrorum suorum parte mediâ
corporis privaretur.» C'étoit sans doute une paralysie.]
[Note 374: _Perche_. «Partecum.» Ce doit être le petit village de
_Perray_ ou _le Perré_, à une lieue et demie de Rambouillet, et non pas
_Patay_, ou _Nogent-le-Rotrou_, comme le présument Velly et les autres.]
En cest an, pluseurs personnes de diverses parties du monde qui avoient
oï dire et entendu que messire Loys, conte de Clermont (qui puis fu
appellé duc de Bourbon), devoit aler, à Pasques prochaines venant,
au saint sepulcre et visiter la Sainte Terre, encouragiés et meus de
dévocion, désirant d'aler Oultre-mer visiter le saint sépulcre et aorer
avec luy, vendirent leur héritages et tout ce de quoy il povoient faire
argent, et vindrent à Paris, tous près pour partir la sepmaine peneuse.
Et messire Loys regarda qu'il n'estoit pas encore prest pour parfaire
son passage, si fist preschier le jour du saint vendredi aouré en plain
palais, qu'il n'entendoit pas à faire ce voyage né passer la mer en
celle année; mais l'année prouchaine venissent à Lyon sus le Rosne,
et ilec leur seroit dit le port où les pélerins devroient apliquier.
Lesquelles parolles oïes, pluseurs furent escandalisiés et pluseurs
s'en moquèrent. Et ainsi furent défraudés de leur entente ceulx qui
avoient vendus leur héritages et autres biens, et s'en retournèrent en
leurs contrées dolens et courrouciés.