ANNÉE 1325

_Coment le conte de Flandres pourchaça traïson contre son oncle messire

Robert; et coment ledit conte fu pris et mis en prison._

En ce temps avint que le conte de Flandres fu en souppeçon de son

oncle messire Robert de Flandres, et l'ot pour souppeçonneux qu'il ne

machinast contre luy aucun mal, ou en sa mort. Pourquoy il fist escrire

unes lettres ès quielles il mandoit aux habitans d'une ville qui est

à trois lieues de Lille en Flandres que on appelle Warneston[372] en

laquielle demouroit et faisoit résidence ledit messire Robert, que ces

lettres veues, il méissent à mort ledit Robert comme anemi du conte

et de tout le pays. Mais il avint que avant que ces lettres fussent

scellées, le chancelier du conte segnefia audit messire Robert ce que

le conte de Flandres avoit ordené à estre fait de sa personne. Lequiel

Robert oï ce que le chancelier luy signifioit, au plus tost qu'il pot

se parti de la ville de Warneston, et s'en esloigna tant comme il pot;

et ainsi quant les lettres du conte de Flandres furent aportées en la

devant dite ville, elles furent de nulle vertu et de nulle effect. Si

commencièrent les grans haines et males volentés entre ledit messire

Robert et le conte. Et pour ce que ses lettres n'avoient eu nul effect

comme dit est, fist prendre son chancelier et luy demanda pour quoy

il avoit révélé son secret et descouvert? Il respondit en vérité et

dist: «Je l'ay fait afin que vostre honneur ne fust périe, et que vous

ne fussiez diffamé perpétuellement.» Nonobstant ceste response le

conte fist mettre le chancelier en prison moult apertement et moult

estroitement, et ne voult avoir la response agréable, combien que elle

fust véritable.

[Note 372: _Warneston_. Aujourd'hui _Warneton_.]

Assez tost après ces choses faites avint un grant meschief au jeune

conte de Flandres, duquiel, par aventure, ses peschiés furent cause, et

fu en la ville de Courtray. Comme il fust ordené par composition entre

le roy de France et les Flamens que pour les despens de guerres qu'il

avoit eues, il luy paieroient une grant somme d'argent, avint que le

conte ordena que les communes des villes de Flandres, c'est assavoir

de Bruges, d'Ypre, de Courtray et des autres villes champestres

paieroient celle somme d'argent. Si furent commis à la queillir aucuns

des nobles hommes de Flandres, et aucuns des greigneurs et des plus

riches des devant dites villes; lesquiels estoient pour la partie

du conte encontre toutes les communes devant dites. Toutesvoies, il

sembla aux communes que on avoit levé trop greigneur somme de deniers

que l'en ne devoit au roy, et si ne savoient aussi sé satisfaction en

avoit esté faite par devers le roy; pour quoy les gouverneurs des dites

communes requistrent au conte de Flandres que ceux qui avoient esté

collecteurs de celle grant somme d'argent, rendissent conte de receptes

et des mises; laquielle chose le conte fu refusant de faire, dont grant

dissencion et grant descort s'esmut entre eux: car les collecteurs qui

se sentoient fors et puissans commencièrent à traitier secrètement avec

le conte coment il pourroient humilier, sousmettre et abaissier ceux

qui vendroient de par les communes, pour oïr le compte de l'argent qui

avoit esté levé; avec ce orent aussi parlement aux riches bourgois et

aux greigneurs de Bruges, d'Ypre et de Courtray, et se conseillèrent

ensemble: si vindrent à Courtray en la ville et supposoient que ceux

des communes venissent à eux pour requérir à oïr leur comptes et leur

receptes; et estoit leur entencion, quant il fussent venus, qu'il les

eussent pris et puis eussent fait de eux leur volenté. Si avoient eu

tel conseil qu'il bouteroient le feu dedens les forbours de la ville

de Courtray, afin, quant il venissent, qu'il ne trouvassent ou eux

mettre fors en la ville, et ainsi les prendroient plus légièrement.

Le conseil fu accordé, si boutèrent le feu ès forbours; mais ce qu'il

avoient malicieusement pensé contre leur prochains, Dieu tourna sus

eux; car le feu esprist si fort et de tel façon que non mie seulement

il ardi les forbours, mais ardi forbours et ville tout ensemble.

Laquielle chose voyant les habitans de Courtray, et cuidans que ceste

chose eust esté faite par traïson tant du conte comme de sa gent, ceux

qui premièrement estoient de son aide et de sa part se vouldrent armer

contre luy asprement et viguereusement; et jasoit ce que d'une part et

d'autre y eust pluseurs de mors, de tués et d'occis, noient moins le

fort de la bataille chéi sus le conte de Flandres et sus les siens, en

tant que plusieurs se sauvèrent par fuite. Si y fu tué messire Jehan de

Flandres, autrement dit de Neele; le conte de Flandres fu pris et cinq

chevaliers et deux nobles damoisiaux, qui tous ensemble furent bailliés

à ceux de Bruges et mis en prison. Et les greigneurs de Bruges avec

les communes des villes d'entour, exceptés ceux de la ville de Gant,

eslurent à souverain seigneur monseigneur Robert de Flandres, anemi

mortel du conte de Flandres, si comme il est dit dessus. Lequiel quant

il ot la seigneurie, mist hors le chancelier de la prison le conte

de Flandres, et l'onnora en tant comme il pot; car par luy il estoit

eschappé de mort comme dessus est dit.

En ce temps que les choses aloient ainsi en Flandres, les habitans de

la ville de Gant qui estoient de la partie du conte Loys et non pas de

celui que les bourgois de Bruges avoient esleu à seigneur, s'armèrent

et furent de guerre contre ceulx de Bruges, pour ce que il avoient mis

en prison le conte. Si se combatirent ensemble et tant qu'il en y ot

occis de ceulx de Bruges près de cinq cens, et toutes voies ne fu pas

le conte délivré né mis hors de prison. Dont il avint que, environ ce

temps, le roy envoia messages sollempnels à Bruges, en eulx admonestant

et priant qu'il voulsissent délivrer et mettre hors de prison le conte

de Flandres. Mais nonobstant le mandement du roy, les messages s'en

retournèrent sans rien faire.--Entour la feste de la Magdelene, et en

tout l'esté devant et après, il fu si grant sécheresce que, par quatre

lunoisons, il ne chéi né ne plut yeau du ciel que on deust attribuer à

deux jours. Et combien que l'esté fust très chaut et très sec, toutes

voies ne furent oïes né vues tonnoires né foudres né tempestes; si

furent les vins meilleurs en celle année, mais d'autres fruis y fu pou.

En l'yver ensuivant, les frois furent si grans que Saine gela en brief

temps deux fois, et si fort que les hommes et toutes manières de gens

aloient par dessus; et rouloit-on les tonniaux de vins par-dessus la

glace, tant estoit forte; et que la glace fust forte on le pot bien

appercevoir au dégeler, car quant la glace se dessevra et fendi, elle

rompi en son descendre les deux pons de fust qui sont sur Saine à

Paris: avec ce que yver gela fort; si fu-il plain de noif et neigea

grandement, si durèrent les noifs jusques à Pasques, avant que fussent

toutes remises né fondues.

Au mois de décembre, accoucha malade griefment messire Charles,

conte de Valois; si fu la maladie si griève, qu'il perdi la moitié

de luy[373]; et cuidièrent pluseurs que, en celle maladie, il feist

conscience de la mort Enguerran de Marigny lequel fu pendu, si comme

aucunes gens dient, à son pourchas, par ce qu'on apperceust après.

Quant sa maladie engregea, il fist donner une aumosne parmi la ville de

Paris, et disoient ceulx qui donnoient l'aumosne aux personnes: «Priez

pour messire Enguerran de Marigny, et pour messire Charles de Valois!»

Et pour ce qu'il nommoient avant le nom de messire Enguerran que de

messire Charles, pluseurs jugèrent que de la mort messire Enguerran il

faisoit conscience. Lequel, après longue maladie, mouru au Perche[374],

qui est en le dyocèse de Chartres, le dixiesme jour devant Nouel; et fu

son corps enterré à Paris aux Frères Prescheurs, et son cuer aux Frères

Meneurs.

[Note 373: _La moitié de luy_. «Ut usu membrorum suorum parte mediâ

corporis privaretur.» C'étoit sans doute une paralysie.]

[Note 374: _Perche_. «Partecum.» Ce doit être le petit village de

_Perray_ ou _le Perré_, à une lieue et demie de Rambouillet, et non pas

_Patay_, ou _Nogent-le-Rotrou_, comme le présument Velly et les autres.]

En cest an, pluseurs personnes de diverses parties du monde qui avoient

oï dire et entendu que messire Loys, conte de Clermont (qui puis fu

appellé duc de Bourbon), devoit aler, à Pasques prochaines venant,

au saint sepulcre et visiter la Sainte Terre, encouragiés et meus de

dévocion, désirant d'aler Oultre-mer visiter le saint sépulcre et aorer

avec luy, vendirent leur héritages et tout ce de quoy il povoient faire

argent, et vindrent à Paris, tous près pour partir la sepmaine peneuse.

Et messire Loys regarda qu'il n'estoit pas encore prest pour parfaire

son passage, si fist preschier le jour du saint vendredi aouré en plain

palais, qu'il n'entendoit pas à faire ce voyage né passer la mer en

celle année; mais l'année prouchaine venissent à Lyon sus le Rosne,

et ilec leur seroit dit le port où les pélerins devroient apliquier.

Lesquelles parolles oïes, pluseurs furent escandalisiés et pluseurs

s'en moquèrent. Et ainsi furent défraudés de leur entente ceulx qui

avoient vendus leur héritages et autres biens, et s'en retournèrent en

leurs contrées dolens et courrouciés.

Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 209 / 290 题