_De la condampnacion des mesiaux[322]._
[Note 322: _Mesiaux_. Lépreux.]
En l'an mil trois cent vingt et un, le roy estoit en Poitou, et luy
aporta l'en nouvelle que en la Langue d'Oc tous les mesiaux estoient
ars, car il avoient confessé que tous les puis et les fontaines il
avoient ou vouloient empoisonner, pour tous les crestiens occire et
concilier de messellerie; si que le seigneur de Partenai luy envoia
sous son seel la confession d'un mesel de grant renon qui luy avoit
esté accusé sur ce qu'il recognut que un grant Juis et riche l'avoit à
ce incliné, et donné douze livres et baillé les poisons pour ce faire;
et luy avoit promis que sé il povoit les autres mesiaux amener à ce
faire, que il leur administreroit deniers et poisons. Et comme l'en luy
mandast la recepte de ces poisons, il dist qu'il estoit de sanc d'homme
et de pissast, et de trois manières de herbes, lesquelles il ne sot
nommer ou ne voult, et si y metoit-on le corps Jhésucrist; et puis,
tout ce on sechoit, et en faisoit-on poudre que l'en metoit en sachiets
que l'en lyoit à pierres ou à autre chose pesant, et la getoit-on en
iaue; et quant le sachet rompoit si espandoit le venin.
Et tantost le roy Phelippe manda par tout le royaume que les mesiaux
fussent tous pris et examinés; desquiels pluseurs recognurent que
les Juis leur avoient ce fait faire par deniers et par promesses,
et avoient fait quatre conciles en divers pays, si que il n'avoit
meselerie au monde fors que deux en Angleterre dont aucuns n'i fust
en l'un[323], et en emportoient les poisons. Et leur donnoit-on à
entendre que quant les grans seigneurs seroient mors, qu'il auroient
leur terres, dont il avoient jà devisé les royaumes, les contés et
les éveschiés. Et disoit-on que le roy de Garnate, que les crestiens
avoient pluseurs fois desconfit, parla aux Juis que il voulsissent
emprendre celle malefaçon, et il leur donroit assez deniers et leur
administreroit les poisons; et il distrent que il ne le pourroient
faire par eux; car se les crestiens les véoient approuchier de leur
puis, si les auroient tantost souppeçonneux; mais par les mesiaux
qui estoient en vilté pourroit estre fait; et ainsi par dons et par
promesses les Juis les enclinoient à ce: et pluseurs renioient la
foy et metoient le corps de Jhésucrist en poisons, par quoy moult de
mesiaux et de Juis furent ars; et fu ordené de par le roy que ceux qui
seroient coupables fussent ars, et les autres mesiaux fussent enclos en
maladreries sans jamais issir; et les Juis furent bannis du royaume;
mais depuis y sont-il demourés pour une grant somme d'argent.
[Note 323: _En l'un_. Dans l'une de ces assemblées.]
En cest an meisme avint-il un cas à Vitri qui estoit tel, que comme
quarante Juis fussent emprisonnés pour la cause devant dite des
mesiaux, et il sentissent que briefment les convendroit mourir, si
commencièrent à traitier entre eux en telle manière que l'un d'eux
tueroit tous les autres, afin que il ne fussent mis à mort par la
main des incirconcis: et lors fu ordené et acordé de la volenté de
tous que un qui estoit ancien et de bonne vie en leur loy les metroit
tous à mort; le quiel ne s'i voult acorder s'il n'avoit avec luy un
jeune homme; et adonc ces deux les tuèrent tous, et ne demoura que ces
deux: et lors commença une question entre eux deux, le quiel metroit
l'autre à mort? Toute fois l'ancien fist tant par devers le jeune que
il le mist à mort; et ainsi demoura le jeune tout seul, et prist l'or
et l'argent de ceux qui estoient mors, et commença à penser coment il
pourroit eschaper de celle tour où il estoit. Si prist des draps et en
fist des cordes, et se mist à paine pour descendre: mais sa corde si fu
trop courte, et si pesoit moult pour l'avoir qu'il avoit entour luy, si
chéi ès fossé et se rompi la jambe; le quiel quant il fu là trouvé, si
fu mené à la justice, et confessa tout ce que devant est dit; et lors
fu-il condampné à mourir avec ceux que il avoit tué.
Et en ce meisme an, conçut le roy et ot en pensée de ordener que par
tout son royaume n'auroit que une mesure et une aune. Mais maladie le
prist, si ne pot accomplir ce que il avoit conceu; et si avoit eu en
propos que toutes les monnoies du royaume fussent venues à une. Et
cette chose le roy avoit intencion de faire.
Et en cest an meisme, le pape condampna une erreur que aucuns avoient
controuvée par envie; car pour retraire les gens de venir à confession
aux religieux, il affirmoient que ceux qui à eux se confessoient,
combien que il eussent privilège du pape de oïr les confessions et de
eux absoudre, il estoient tenus de confesser ces meismes péchiés à
leur propre curé; mais le pape avoit fait nouvellement une décrétale
et avoit affermé que c'estoit erreur, et commanda que nul ne soit si
hardi de ce plus dire, et fist que un maistre de théologie qui ce avoit
preeschié et déterminé en pluseurs escoles, le rappellast, et avoit nom
maistre Jehan de Poilli, piquart.
En cest an meisme, le roy Phelippe, combien qu'il fu franc et
débonnaire, par le mauvais conseil d'aucuns qui plus amoient leur
proffit qu'il ne faisoient la paix du royaume, voult lever de tous
ses subjets trop grant exaction; si que le menu peuple disoit qu'il
vouloit avoir le quart de chascun, combien qu'il ne semblast pas
que ce fust vérité de si grant somme; et jà estoient semons les
bourgois de Paris et des autres bonnes villes qui se merveilloient
et disoient: «Qu'est devenue la rente du royaume et les dixiesmes et
les annuels des bénéfices dont il a eu les rentes du premier an, et
la subvencion des Juis et des Lombars? et si ne paye nulle debte né
les aumosnes que ses ancestres ont donné aux povres religieux et aux
filles Dieu, et prent encore à créance tout ce qu'il prent. Né il
n'a tenu chevauchiée né fait édifice si comme son père fist. Où est
tout ce fondu?» Si se pensoient que aucuns qui estoient entour luy
l'avoient emboursé et conseillié de lever ceste exaction pour mieux
embourser. Et encore avoit-il requis le dixiesme du pape, et le pape
luy ottroia sé les prélas s'i accordoient. Pour quoy il leur requist
que chascun assemblast ses suffragans pour demander leur assentement.
Lesquiels luy respondirent que le passage d'Oultre-mer n'estoit pas
prest, pour quoy il convenist jà donner le dixiesme; mais quant il
le seroit, il luy ottroieroient volentiers ou il iroient avec luy.
Si avint au commencement d'aoust, que le roy chéi en deux grièves
maladies, c'est assavoir: En quarte et en flux de ventre et de sanc,
et langui moult longuement; et furent faites pluseurs processions pour
luy empétrer garison, mais né prières né phisiciens n'i valut riens,
qu'il ne trespassast le tiers jour de janvier qui fu le dimenche des
octaves saint Jehan l'évangéliste, entour mienuit. Et l'endemain de la
Thiphaine, il fu enterré à Saint-Denis, et son cuer fu mis aux frères
Meneurs de Paris et ses entrailles aux Preescheurs. Ne targa pas sept
jours après que la royne-mère, qui fu femme au roy Phelippe qui mourut
en Arragon, trespassa à Vernon, et fu aportée à Paris; et son corps fu
mis aux frères Meneurs, délès le cuer le roy Phelippe son seigneur.
[324]Et en icest an chéi si grant plenté de noif[325] à Paris et au
pays d'entour qu'il n'est mémoire que oncques en chéist tant; et ce fu
par trois fois. Et en ot si grans monciaux par les rues de Paris que à
paine y povoit-on aler, si la convenoit porter aux champs ou à Saine en
hostes ou en tomberiaux, et les voies dehors et les fossés en furent si
plains qu'il y ot assez de péril à aler à pié et à cheval.
[Note 324: Toute cette fin du règne de Philippe V n'est pas dans la
continuation de Nangis.]
[Note 325: _Noif_. Neige.]
Un escolier du royaume de Suesce[326] qui estoit appelé Beneoit,
prestre et honneste personne, estudiant à Paris en la science de
Canon, ot un varlet qui ot nom Lorent. Cestui Lorent en l'an de
Nostre-Seigneur mil trois cent quatorze, le dimenche après Pasques, du
royaume dessus dit aportoit argent à son maistre, lequiel entra en la
mer. Et lors vint si grant tempeste que tous ceux qui estoient en la
nef furent en péril de mort; et lors chascun d'eux commença à demander
aide à Dieu à qui obéissent la mer et les vens. Cestui Lorent ot
espécial dévocion à Saint-Denis: et si voua et promist que s'il povoit
estre délivré du péril, le plus tost qu'il seroit à Paris, il iroit
visiter le lieu des corps saints à Saint-Denis; et tantost il vindrent
à port de salut. Et quant le dit Lorent vint à Paris, il ne luy souvint
du veu qu'il avoit promis à Saint-Denis; et targa trop d'acomplir. Si
avint une journée que Dieu qui par maladies et par bateures rappelle
les cuers des bons, envoia une grief maladie au dit Lorent, en telle
manière qu'il perdi ainsi comme tout son sens, et qu'il n'ot membre
de quoy il se peust aidier. Et si sembla à son maistre et à deux
autres qu'il estoit en péril de mort; et ceste maladie n'estoit pas
épiletique[327], mais ce fu du jugement de Dieu et de saint Denis. Et
quant Beneoit, maistre de celui Lorent, vit qu'il estoit en si grant
péril, il en fu moult esbahi; et commença à penser qu'il pourroit faire
pour sa santé? Et par la grace de Dieu il luy vint en mémoire d'aler
en pélerinage à Saint-Denis, selon ce qu'il avoit oï dire à son varlet
quant il estoit en santé, et si pensa qu'il n'avoit pas acompli son
pélerinage, et pour ce il estoit encheu en la dite maladie. Si le voua
à saint Denis en disant en ceste manière: «Sé saint Denis donne santé à
mon varlet, je luy promet que je avec mon varlet demain à son moustier
irai dévotement.» Et tantost en l'eure qu'il ot promis son veu, il
sembla au dit Lorent qu'il eust mieux dormi que qui eust esté malade.
Et si luy apparut un homme de moult révèrent chiere, qui estoit vestu
en habit de évesque, qui avoit le chief coppé parmi le col, selonc ce
que nous luy demandasmes diligeamment; et si parloit au dit Lorent la
langue de Suesce, et luy dist: _Stac olz up, harst; kath husmna hau
mam hili gat atter hura._ Qui vaut autant à dire en françois: «Liève
sus tantost, et is[328] hors de la ville vers Septentrion, et tu
trouveras un homme par lequiel tu seras guéri.» Et quant la vision fu
départie, Lorent fu tout sain et commença à faire sa besoigne parmi
l'ostel, comme il avoit acoustumé. Et quant le maistre du dit Lorent
ot oï la vision et veue la santé de son varlet, il alèrent tous deux à
Saint-Denis l'endemain bien matin, la douziesme kalende de juing, pour
visiter les corps sains selon ce qu'il avoient promis: et rescript et
raconta le dit Beneoit, eu la présence du dit Lorent son d it varlet,
tout ce qui leur estoit avenu; et selon droit, nous devons croire
audit Beneoit qui estoit homme honneste, et par meilleur raison à
luy et à deux autres prestres qui virent ledit Lorent ainsi malade
qui le nous ont tesmoignié en leur consciences, et nous le devons
croire certainement. Et quant ce miracle fu ainsi approuvé en l'églyse
monseigneur saint Denis, on fist sermon devant le peuple et sonna-l'en
les cloches à l'onneur de Dieu et de monseigneur saint Denis, et fu
chanté à haute voix en l'églyse: _Te Deum laudamus_.
[Note 326: _Suesce_. Suède.]
[Note 327: _Epiletique_. C'est-à-dire, il me semble: Ne provenoit pas
du démon.]
[Note 328: _Is_. Sors.]
[329]En ce temps avint en la cité d'Arras que deux femmes en estat
de béguignage feignoient que il leur estoit venu en appert, par la
révélation d'un ange, qu'il allassent au roy de France luy segnifier de
par Dieu que toutes les religions de femmes fist annuler, et ilecques,
ès lieux desdites religieuses méist frères de telle règle comme la
religion estoit. Si vindrent au roy et luy disrent que dit est. Adonc,
le roy les entendit moult bénignement, nonobstant qu'il fust très fort
malade, et cuidoit que ce feust vray; si assembla son conseil et fu
trouvé que ce n'estoit que une dérision, et furent prises et après
laissées aler.
[Note 329: Cet alinéa manque dans la plupart des manuscrits.]
Du roy Phelippe qui fu mort en l'an mil trois cens vingt et un vint
en succession le royaume, sans nul contredit, à Charles conte de la
Marche; et fu couronné à Reins le dimenche de la quinquagesime, c'est
vingt et uniesme jour de février; mais il ne vint à Paris devant le
karesme après.
En cel an, avoit le roy d'Angleterre eu victoire de ses anemis: car
le conte de Lenclastre avoit esmu pluseurs contes et pluseurs barons
contre luy, combien qu'il fust son cousin germain, et s'esforçoit de
luy deshériter: si que il avint que les gens le roy orent bataille
contre eux, et fu occis le conte de Herefort, et le conte de Lenclastre
pris et pluseurs autres contes et barons. Le conte de Lenclastre ot la
teste coppée, et les autres barons furent pendus[330].
[Note 330: La matière de cet alinéa sera développée au chapitre deux du
règne suivant.]
_Cy fenissent les fais du roy Phelippe-le-Lonc._