_De la muette des pastouriaux._
En cest an, commença en France une muette sans nulle discrétion: car
aucuns truffeurs publièrent que il estoit révélé que les pastouriaux
devoient conquerre la Saincte Terre, si s'assemblèrent en très grant
nombre; et acouroient les pastouriaux des champs, et laissoient leur
bestes; et sans prendre congié à père né à mère, s'ajoustoient aux
autres, sans denier et sans maille. Et quant cestui qui les gouvernoit
vit qu'il estoient si fors, si commencièrent à faire maintes injures,
et sé aucun de eux pour ce estoit pris, il brisoient les prisons et
les en traoient à force, dont il firent grant vilenie au prévost de
chastelet de Paris, car il le trébuchièrent par un degré, et n'en
fu plus fait[321]. Si se partirent de Paris robant les bonnes gens,
et les villes les laissoient aler, puis que Paris n'i avoit mis nul
conseil; et s'en vindrent jusques en la terre de Langue d'Oc; et tous
les Juis qu'il trouvoient il occioient sans merci; né les baillis ne
les povoient garantir, car le peuple crestien ne se vouloit mesler
contre les crestiens pour les Juis. Dont il avint qu'il s'en fuirent
en une tour bien cinq cens, que hommes, que femmes, que enfans; et
les pastouriaux les assaillirent et ceux se deffendirent à pierre et
à fust; et quant ce leur failli, si leur gettèrent leur enfans. Adonc
mistrent les pastouriaux le feu en la porte, et les Juis virent que
il ne poroient eschaper, si s'occistrent eux-meismes. Les pastouriaux
s'en alèrent vers Carcassonne pour faire autel, mais ceux qui gardoient
le pays assemblèrent grant ost et alèrent contre eux, et il se
dispersèrent et fuirent çà et là, et les pluseurs furent pris et pendus
par les chemins, ci dix, ci vingt, ci trente; et ainsi failli celle
folle assemblée.
[Note 321: _Et n'en fu plus fait_. El ils n'en eurent aucune punition.
_Et il n'en fu rien._--La continuation de Nangis ajoute: «Undè et in
prato S. Germani quod dicitur _Pratum Clericorum_, se quasi defensari
ad prælium paraverunt, nullus tamen contra eos exivit.» Le manuscrit
218 dit: «Et meismement assaillirent-il et batirent le prévost de Paris
_Gille Hakin_.» Pour le manuscrit de Saint-Victor, voici comme il
s'exprime ici: «Venerunt Parisius ubi cûm eorum aliqui in S. Martinum
de Campis carcere propter eorum maleficia tenerentur, per eorum
violentiam sunt extracti; ad Castellatum posteà venientes, propositum
sibi assistere attemptantem, per quosdam gradus eum præcipitaverunt
undè graviter fuit collisus. Indè ad S. Germanum de Pratis, ubi recepti
sunt curialiter, et comperto quod ibi ullus de sociis eorum tenebatur,
recesserunt, et in prato quòd dicitur scolarium se receperunt.
Audierant enim quod miles Vigilii (_le chevalier du Guet_), cum
multitudine armatorum contra eos venire debebat, et ipsi ibi tutiùs
quàm aliter se custodirent. Miles autem non venit, nescio quo consilio
impeditus, itàque de Parisiis recesserunt.» (Fº 491 Vº).
Nous avons déjà vu, sous le règne de saint Louis, un mouvement de
pastoureaux presque entièrement semblable à celui-ci. On peut croire
que les cérémonies de la veille de Noël contribuèrent alors à exalter
la tête des esprits foibles, et à encourager les plans audacieux des
charlatans. Le plus ancien et le plus célèbre des _Noëls_ parvenus
jusqu'à nous commence par ces mots:
Laissez paistre vos bestes,
Pastoureaux, par mons et par vaux,
Laissez paistre vos bestes,
Et venez chanter _Noe_.]
Et en cest an ensement, l'en mist sus au conte de Nevers qu'il vouloit
empoisonner son père; et Ferri de Piquegni envoia au père un garçon qui
luy pria, tout en plourant, que il luy pardonnast le mesfait. «Sire,»
dit-il, «vostre fils de Nevers me commanda que je féisse ce que frère
Gautier son confesseur me diroit; et il me bailla poisons, et commanda
que je les vous donasse, mais je ne l'ai pas fait.» Cil frère fu pris,
et mis en prison et gehenné, et il ne recognut riens; il firent mettre
aguet au conte de Nevers, et fu pris et mis en un chastel qui est en
la marche d'Alemaigne, et fu gardé du seigneur de Fiennes et de Ferri
de Piquegni, et du seigneur de Renty, par le commandement son père et
de Robert son frère, à qui le père vouloit donner la conté de Los qui
estoit en l'empire. (Mais le commun de Flandres ne s'i voult acorder,
car c'estoit une noble porcion de la conté, né il ne vouloient que le
dit Robert se méist si avant.) Quant le roy Phelippe sot que le conte
de Nevers estoit en prison, si envoia au conte sollempnels messages,
qu'il le féist délivrer; lequiel dist qu'il appelleroit ses barons, et
feroit droit de ce que il luy conseilleroient. Et ainsi n'en fu plus
fait, car ceux qui le tenoient ne le vouloient point délivrer sé il ne
leur pardonnoit du tout sa prison, en telle manière que par luy né par
autre dommage ne leur en vendroit; mais à ce promettre ne se voult le
conte de Nevers acorder de trop lonc tems; à la parfin il s'i acorda,
mais à l'acorder il y mistrent si griex condicions, que se il ne s'i
accordast il fust déshérité: car entre les autres il y en avoit une
qu'il n'entreroit en Flandres tant comme son père vivroit, et ainsi son
père mort et luy absent, Robert son frère se mettroit en possession de
la conté.
Et en ce meisme temps, comme Henri dit Caperel, né de Picardie et
prevost de Paris, détenist un riche homme homicide et coupable de mort
au chastelet de Paris, et le jour aprochast que l'en le devoit pendre
pour ses démérites, le dit prévost fist prendre un povre homme qui
estoit en prison en chastelet, et luy imposa le nom du riche et le fist
pendre au commun gibet, et laissa aler le riche homicide sous le non
du povre innocent. Duquiel fait le dit prévost fu convaincu par ceux
qui à l'enqueste faire furent députés, si comme l'en dist: et avec ce
crime y en ot-il pluseurs autres, pour quoi fu par les députés du roy à
enquérir des fais jugié à estre pendu; non obstant que pluseurs de ses
favorables déissent que on le faisoit mourir par envie.
Et en cest an, Mahieu capitaine de Milan, quant il sot la nécessité des
Guibelins qui luy avoient requis aide, comme devant est dit, si leur
envoia Galeace son fils. Quant Phelippe de Valois sot sa venue, si fist
savoir de luy par message s'il avoit intention de combatre à luy et
aux siens; adonc respondi Galeace que ce n'estoit pas son intencion de
soi combatre contre aucun de la maison de France, mais tant seulement
secourre sa terre et deffendre ses amis qui estoient en péril. Lors
luy respondi Phelippe de Valois: «Sé vous entendez aux Guibelins
porter vitaille, mon intencion est de y contrester au mieux que je
pourrai.» Ceste response fu dite afin que Galeace se déportast de eux
porter vivres. Si respondi Galeace: «Je porterai vivres aux Guibelins
qui sont enclos; et sé aucuns me veulent combatre je me deffendrai.»
Adoncques Phelippe se départi du siège, et se esloigna environ d'une
lieue en une place qui luy sembla estre convenable pour combatre.
Auquiel lieu vint Galeace, et avoit devisé son ost en trois parties; et
estoit chacune partie de son ost greigneur la moitié que la compaignie
Phelippe de Valois, si comme l'en dit. Si assemblèrent, et passèrent le
dit Phelippe et les siens toute la première partie de l'ost Galeace:
quant Phelippe de Valois vint à la seconde, si se doubta qu'il ne fust
enclos, si pristrent trièves les uns aux autres, car il avoit pou de
vivres par devers le dit Phelippe de Valois; et ainsi s'en retourna
sans plus riens faire.