ANNÉE 1320

_De la muette des pastouriaux._

En cest an, commença en France une muette sans nulle discrétion: car

aucuns truffeurs publièrent que il estoit révélé que les pastouriaux

devoient conquerre la Saincte Terre, si s'assemblèrent en très grant

nombre; et acouroient les pastouriaux des champs, et laissoient leur

bestes; et sans prendre congié à père né à mère, s'ajoustoient aux

autres, sans denier et sans maille. Et quant cestui qui les gouvernoit

vit qu'il estoient si fors, si commencièrent à faire maintes injures,

et sé aucun de eux pour ce estoit pris, il brisoient les prisons et

les en traoient à force, dont il firent grant vilenie au prévost de

chastelet de Paris, car il le trébuchièrent par un degré, et n'en

fu plus fait[321]. Si se partirent de Paris robant les bonnes gens,

et les villes les laissoient aler, puis que Paris n'i avoit mis nul

conseil; et s'en vindrent jusques en la terre de Langue d'Oc; et tous

les Juis qu'il trouvoient il occioient sans merci; né les baillis ne

les povoient garantir, car le peuple crestien ne se vouloit mesler

contre les crestiens pour les Juis. Dont il avint qu'il s'en fuirent

en une tour bien cinq cens, que hommes, que femmes, que enfans; et

les pastouriaux les assaillirent et ceux se deffendirent à pierre et

à fust; et quant ce leur failli, si leur gettèrent leur enfans. Adonc

mistrent les pastouriaux le feu en la porte, et les Juis virent que

il ne poroient eschaper, si s'occistrent eux-meismes. Les pastouriaux

s'en alèrent vers Carcassonne pour faire autel, mais ceux qui gardoient

le pays assemblèrent grant ost et alèrent contre eux, et il se

dispersèrent et fuirent çà et là, et les pluseurs furent pris et pendus

par les chemins, ci dix, ci vingt, ci trente; et ainsi failli celle

folle assemblée.

[Note 321: _Et n'en fu plus fait_. El ils n'en eurent aucune punition.

_Et il n'en fu rien._--La continuation de Nangis ajoute: «Undè et in

prato S. Germani quod dicitur _Pratum Clericorum_, se quasi defensari

ad prælium paraverunt, nullus tamen contra eos exivit.» Le manuscrit

218 dit: «Et meismement assaillirent-il et batirent le prévost de Paris

_Gille Hakin_.» Pour le manuscrit de Saint-Victor, voici comme il

s'exprime ici: «Venerunt Parisius ubi cûm eorum aliqui in S. Martinum

de Campis carcere propter eorum maleficia tenerentur, per eorum

violentiam sunt extracti; ad Castellatum posteà venientes, propositum

sibi assistere attemptantem, per quosdam gradus eum præcipitaverunt

undè graviter fuit collisus. Indè ad S. Germanum de Pratis, ubi recepti

sunt curialiter, et comperto quod ibi ullus de sociis eorum tenebatur,

recesserunt, et in prato quòd dicitur scolarium se receperunt.

Audierant enim quod miles Vigilii (_le chevalier du Guet_), cum

multitudine armatorum contra eos venire debebat, et ipsi ibi tutiùs

quàm aliter se custodirent. Miles autem non venit, nescio quo consilio

impeditus, itàque de Parisiis recesserunt.» (Fº 491 Vº).

Nous avons déjà vu, sous le règne de saint Louis, un mouvement de

pastoureaux presque entièrement semblable à celui-ci. On peut croire

que les cérémonies de la veille de Noël contribuèrent alors à exalter

la tête des esprits foibles, et à encourager les plans audacieux des

charlatans. Le plus ancien et le plus célèbre des _Noëls_ parvenus

jusqu'à nous commence par ces mots:

Laissez paistre vos bestes,

Pastoureaux, par mons et par vaux,

Laissez paistre vos bestes,

Et venez chanter _Noe_.]

Et en cest an ensement, l'en mist sus au conte de Nevers qu'il vouloit

empoisonner son père; et Ferri de Piquegni envoia au père un garçon qui

luy pria, tout en plourant, que il luy pardonnast le mesfait. «Sire,»

dit-il, «vostre fils de Nevers me commanda que je féisse ce que frère

Gautier son confesseur me diroit; et il me bailla poisons, et commanda

que je les vous donasse, mais je ne l'ai pas fait.» Cil frère fu pris,

et mis en prison et gehenné, et il ne recognut riens; il firent mettre

aguet au conte de Nevers, et fu pris et mis en un chastel qui est en

la marche d'Alemaigne, et fu gardé du seigneur de Fiennes et de Ferri

de Piquegni, et du seigneur de Renty, par le commandement son père et

de Robert son frère, à qui le père vouloit donner la conté de Los qui

estoit en l'empire. (Mais le commun de Flandres ne s'i voult acorder,

car c'estoit une noble porcion de la conté, né il ne vouloient que le

dit Robert se méist si avant.) Quant le roy Phelippe sot que le conte

de Nevers estoit en prison, si envoia au conte sollempnels messages,

qu'il le féist délivrer; lequiel dist qu'il appelleroit ses barons, et

feroit droit de ce que il luy conseilleroient. Et ainsi n'en fu plus

fait, car ceux qui le tenoient ne le vouloient point délivrer sé il ne

leur pardonnoit du tout sa prison, en telle manière que par luy né par

autre dommage ne leur en vendroit; mais à ce promettre ne se voult le

conte de Nevers acorder de trop lonc tems; à la parfin il s'i acorda,

mais à l'acorder il y mistrent si griex condicions, que se il ne s'i

accordast il fust déshérité: car entre les autres il y en avoit une

qu'il n'entreroit en Flandres tant comme son père vivroit, et ainsi son

père mort et luy absent, Robert son frère se mettroit en possession de

la conté.

Et en ce meisme temps, comme Henri dit Caperel, né de Picardie et

prevost de Paris, détenist un riche homme homicide et coupable de mort

au chastelet de Paris, et le jour aprochast que l'en le devoit pendre

pour ses démérites, le dit prévost fist prendre un povre homme qui

estoit en prison en chastelet, et luy imposa le nom du riche et le fist

pendre au commun gibet, et laissa aler le riche homicide sous le non

du povre innocent. Duquiel fait le dit prévost fu convaincu par ceux

qui à l'enqueste faire furent députés, si comme l'en dist: et avec ce

crime y en ot-il pluseurs autres, pour quoi fu par les députés du roy à

enquérir des fais jugié à estre pendu; non obstant que pluseurs de ses

favorables déissent que on le faisoit mourir par envie.

Et en cest an, Mahieu capitaine de Milan, quant il sot la nécessité des

Guibelins qui luy avoient requis aide, comme devant est dit, si leur

envoia Galeace son fils. Quant Phelippe de Valois sot sa venue, si fist

savoir de luy par message s'il avoit intention de combatre à luy et

aux siens; adonc respondi Galeace que ce n'estoit pas son intencion de

soi combatre contre aucun de la maison de France, mais tant seulement

secourre sa terre et deffendre ses amis qui estoient en péril. Lors

luy respondi Phelippe de Valois: «Sé vous entendez aux Guibelins

porter vitaille, mon intencion est de y contrester au mieux que je

pourrai.» Ceste response fu dite afin que Galeace se déportast de eux

porter vivres. Si respondi Galeace: «Je porterai vivres aux Guibelins

qui sont enclos; et sé aucuns me veulent combatre je me deffendrai.»

Adoncques Phelippe se départi du siège, et se esloigna environ d'une

lieue en une place qui luy sembla estre convenable pour combatre.

Auquiel lieu vint Galeace, et avoit devisé son ost en trois parties; et

estoit chacune partie de son ost greigneur la moitié que la compaignie

Phelippe de Valois, si comme l'en dit. Si assemblèrent, et passèrent le

dit Phelippe et les siens toute la première partie de l'ost Galeace:

quant Phelippe de Valois vint à la seconde, si se doubta qu'il ne fust

enclos, si pristrent trièves les uns aux autres, car il avoit pou de

vivres par devers le dit Phelippe de Valois; et ainsi s'en retourna

sans plus riens faire.

Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 190 / 290 题