ANNÉE 1318

_De l'absolution le conte de Nevers._

En l'an de grace mil trois cens dix-huit, Loys conte de Nevers fu

accusé de moult de choses, sus lesquielles il fu cité sollempnelment à

Compiègne à venir devant le roy personnelment à la quinzaine d'aoust

respondre, protestacion faite que s'il venoit ou non l'en feroit droit

de ses eschoites[313]: car comme il eust fait hommage au père le roy

de la conté de Nevers, de la baronnie de Donzi, et de la conté de

Rethel qu'il tenoit de par sa femme, il se tourna devers les Flamens

encontre son seigneur lige en rebellion pour faire contre luy quanqu'il

pourroit, et en confortant les Flamens contre le roy. Pour quoy le roy

avoit mis en sa main les dites terres, fors que tant que sur la conté

de Rethel il avoit assigné à la femme du conte certaine provision

jusques à deux milles livres par an: (et, à la persuasion des amis

d'icelui conte, le roy le laissa parler à luy à Gisors et le reçut

en sa grace, soubs certaines conditions que il promist à tenir; et

l'en luy rendi ses terres): mais, ce nonobstant, aux gentilshommes de

Picardie donnoit faveur qui s'estoient aliés; au préjudice du roy, aux

Flamens; et pourchaça tant comme il pot que le duc de Bourgoigne fist

à eux aliances en son pays et en Champaigne. Et commença à garnir le

chastel de Maizières contre le roy, si comme pluseurs jugoient, et les

autres forteresses de Rethel. Et quant le conte de Nevers et le duc de

Bourgoigne furent acordés, toutes ces choses furent découvertes. Pour

lesquelles désobéissances, ledit conte fu cité par devant le roy, mais

il n'i vint né envoia. Et pour ce, derechief ses terres furent mises en

la main du roy, car il s'estoit tourné en Flandres avec ses enfans.

[Note 313: _De ses eschoites_. De son cas. «Fieret justitiæ

complementum.»]

En celle année et celle devant fu chierté de blé et de vin en France;

si que le sextier de fourment fu vendu au prix de soixante sous

parisis. Mais aussi, comme par miracle de Dieu, la chierté cessa

soudainement, si que le sextier de froment revint à treize sous

parisis: (et pour ce, un rimeur dit:

L'an mil trois cent quatorze et quatre,

Sans vendangier et sans blé battre,

A fait Dieux le chier temps abattre.)

En cest an, Mahaut, contesse d'Artois, voult entrer en sa terre par

force de gent d'armes; mais il i avoit moult de chevaliers qui estoient

aliés au conte au païs, qui signifièrent à ladicte contesse que à gens

d'armes elle ne entreroit point, et que il garderoient le pas contre

elle: mais sé elle i vouloit entrer simplement, il leur plairoit bien.

Quant elle vit que autrement n'y povoit entrer, elle se déporta de la

chose que elle avoit commenciée.

Et en ce meisme an, le pape Jehan envoya messages aux Flamens et leur

segnifia que les seuretés que le roy de France leur offroit il les

reputoit pour souffisans, et leur conseilloit que il les presissent,

et sé il les refusoient, les reputeroient pour parjures et empescheurs

du voyage d'Oultre-mer. Finablement, il pristrent journée aux octaves

de la feste Nostre-Dame my-aoust, pour donner response. A laquelle

journée le pape envoya et le roy aussi; mais de par les Flamens il

n'i ot personne, excepté deux fils de bourgois, les quiels distrent

qu'il n'avoient povoir de riens ordener, mais s'en estoient partis

de Flandres pour querrir bestes qu'il avoient perdues[314], et ainsi

furent les messages du roy et du pape moquiés, et s'en retournèrent à

leur seigneurs.

[Note 314: Ils s'exprimèrent sans doute d'une façon plus nette et plus

insolente: _Nous sommes venus pour chercher des bêtes, et nous les

avons trouvées._ Il y a un vieux dicton assez analogue à ce qu'ils

durent dire: _Je cherche ma bête: qui l'a trouvée?_]

Et en ce meisme an, fu moult grant guerre en Lorraine en la cité de

Verdun, et par telle manière entre les citoiens que l'une partie bouta

l'autre hors la cité. Mais le conte de Bar qui deffendoit la partie

qui estoit dehors contre l'évesque de la cité et contre son frère le

seigneur d'Aspremont, si leur abati deux chastiaux[315], et y envoia le

roy le connestable par lequiel il furent mis à paix.

[Note 315: _Deux chastiaux_. «Castrum solemne quod _Diulandium_

dicitur muris diruptis et confractis, cum alio castro nomine

_Sampigniacum_.»--_Diulandium_ doit être pour _Diulardum_, aujourd'hui

_Dieulouart_, près de _Pont-à-Mousson_. _Samognieux_, suivant le

manuscrit de Saint-Victor, nº 306, (Samlaginacum) est à deux lieues de

Verdun.]

Et en ce temps, la royne Climence se parti de France et s'en ala à

Avignon, et la cuida trouver son oncle le roy de Secile: et entra en

Avignon, mais son oncle n'estoit pas venu, si s'en ala saluer le pape,

lequiel la reçut moult benignement, et luy eslut sa demeurance, jusques

à la venue de son oncle, en l'ostel des seurs de Saint-Dominique.

Et en ce temps le pape Jehan publia aucunes déclarations sur la ruile

des frères Meneurs; et si fist aucunes constituions lesquielles il

envoia à Paris et en autres lieux, sous bulle, et voult que elles

fussent leues publiquement si comme les autres décrétales.

Et en ce temps, Loys de Bavière oï dire que le pape luy avoit refusé

la bénéicon impériale, laquielle luy estoit deue de droit, si comme il

disoit; car il se reputoit avoir esté esleu paisiblement; et pour ceste

cause il luy appartenoit de recevoir et de distribuer les honneurs

de l'empire par la manière de ses prédécesseurs. Si advint que, sans

requérir le pape, le dit Loys appella au concile général, et fist son

appellacion en pluseurs lieux estre publiée, et affirmoit le pape estre

hérite, meismement car il sembloit que il se efforçast de subvertir

la ruile des frères Meneurs, laquielle avoit esté confirmée de ses

prédécesseurs.

Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 185 / 290 题