_De l'ost de France qui s'en revint de Flandres sans riens faire._
Après Phelippe-le-Biau régna en France Loys, roy de Navarre son fils,
et comença à régner l'an de l'Incarnacion Nostre-Seigneur mil trois
cent et quinze; et à Rains la cité, le dimenche après les octaves
de l'Assompcion de la benoite vierge Marie, mère de Nostre-Seigneur
Jhésucrist, avec sa femme la royne Climence de Hongrie, nièce au roy
Robert de Secile, fu sacré et coronné en roy. Laquelle Climence, fille
Charles Martel fils Charles le secont roy de Secile, le mardi devant
son coronnement icelui roy avoit espousée[300].
[Note 300: Le chroniqueur mentionne d'abord le couronnement du roy,
bien que les faits décrits immédiatement après soient antérieurs au
couronnement.]
Et en ce tems, les Juis que le roy Phelippe-le-Biau avoit chaciés de
son royaume, icelui roy son fils rappella à Paris, et fist revenir en
son royaume de France.
Et en cest an vraiement, au royaume de France fu le tems d'esté si
pluvieux et si mal naturable et les blés au tems d'aoust furent de
si male cueillette que en nulle manière ne porent estre mis secs ès
granches qu'il ne fussent moilliés, né les raisins des vignes en aucune
manière ne porent naturablement, si comme il devoient, meurer.
Et en ce meisme an, Loys roy de France et de Navarre destitua de la
chancelerie Pierre évesque de Chaalons, et mist en son lieu Estienne
de Mornay chambellenc de son oncle Charles conte de Valois. Et après
ce, furent envoiés de par le dit roy Loys ambassadeurs à court de Rome
pour promouvoir l'eslection du pape, c'est assavoir: Girart l'évesque
de Soissons, le conte de Bouloigne, et Pierre de Blaive chevalier et
docteur en droit canon et civil; lesquiex y féirent pou ou noient. Et
en après envoia le dit roy Loys son chambellenc et secrétaire messire
Hue de Bouville chevalier et avec luy certains autres messages, ès
parties de Secile pour avoir Climence la fille au roy de Hongrie en
mariage.
Adecertes en icest an, au moys de septembre, quinte fois après le
rebellement du conte de Flandres Robert, et des Flamens non voullans
tenir les convenances seellées et affermées de leur seaux qu'il avoient
eues au roy Phelippe en l'an devant passé, Loys son fils, roy de France
et de Navarre, passa en Flandres avec ses deux frères Phelippe conte
de Poitiers et Charles conte de la Marche, et ses deux oncles Charles
conte de Valois, et Loys conte d'Evreux, et le marquis d'Anconne et le
duc de Bretaigne; avec eux moult de bavons, ducs, contes, chevaliers
et sergens. Vers Courtray un grant ost assembla, et si noble que de
grant temps devant passé ne fu d'aucun roy de France tel noble ost de
François assemblé. Et adonc comme ilec parvenissent, si fichièrent
leur trés et leur tentes, et ilec se logièrent. Car adecertes oultre
ne povoient passer, pour l'iaue du fleuve près d'ilecques courant que
l'en appelle le Lys, où il n'avoit nul pont par où il peussent passer.
Et vraiement comme le roy de France et de Navarre Loys fust ilec avec
son très bel ost, ordenant pour faire appareiller voie à passer le
fleuve du Lys, pour soy combatre aux Flamens qu'il convoitoit par très
grant ferveur de courage, les Flamens, de l'autre partie, oultre le dit
fleuve du Lys estoient assemblés à grant ost; le temps trop pluvieux
nostre roy et les siens destourbans à parfaire ce qu'il avoient
entrepris, tellement les contrainst que en icelui ost boue si grant
estoit chascun jour pour la pluie enforçant et croissant que, si comme
il fu dit pour voir, les hommes et chevaux en la boue et au fiens, en
aucuns lieux, a par un pou jusques aux genoux estoient. Pour la quelle
chose les viandes ne povoient venir à l'ost, car à traire et à amener
un toniau de vin en nostre ost, trente chevaux convenoient, et à paines
le povoient-il oster et remuer de la boue. Adoncques ces dommages et
males aventures nos François douloureusement contraignans, la nécessité
inévitable et mescréable les amena à ce que il se départissent et
remuassent de ce lieu. Et lors le roy de Navarre Loys, par le conseil
de ses barons, le feu premièrement mis en leur tentes de toutes pars,
inglorieux et sans riens faire, dolent et courroucié, fu contraint
à soy revenir en France. Et pour ce les François mistrent en leur
tentes le feu, que il ne les povoient oster né remuer de ce lieu né
faire emporter avec eux, pour l'abondance de la boue; et ensement ne
vouloient que de eux Flamens eussent nul proffit.
Et ainsi les François, leur tentes laissiées et embrasées, et moult
de richesces en icelles estant deguerpies, dolens et courrouciés,
mouilliés et crotés en ce lieu departans en France s'en revindrent.
Et adecertes, Loys roy de Navarre eu fu si couroucié et dolent qu'il
jura, si comme l'en dist, que s'il vivoit en l'an ensuivant, les
Flamens iroit efforciement poursuivre et envaïr sans demeure; et que
jamais n'auroit vers eux nul accordance se du tout ne s'abandonnoient
à sa volenté faire. Et laissa le roy en ces parties pluseurs sergens
et soudoiers avec appareils batailleurs qui les pas et les entrées
gardoient par mer et par terre, si que les Flamens à paine de aucune
partie porent avoir vitaille.
Et en ce meisme an, au moys d'octobre fu fait concile à Senlis présent
l'archevesque de Rains et les évesques qui sont dessoubs luy, et
pluseurs autres prélas[301]: et là furent proposés les deux cas dessus
dis contre Pierre évesque de Chaalons: adoncques requist le dit évesque
devant toutes choses, que en sa personne né en ses biens, desquiels il
estoit despouillé, on ne attemptast, et que il lui feussent restitués;
la quielle chose luy fu ottroiée.
[Note 301: Au lieu de cela, les éditions gothiques n'ont pas craint de
mettre: _En celluy mesme an, fu déposé et privé l'arcevesque de Reims
et pluseurs autres prélas._]