LXXV.

_Des articles qui furent proposés contre Enguerran._

Adecertes en ce cours de temps, c'est assavoir le samedi devant Pasques

fleuries, fu amené Enguerran de Marigni du Temple au bois de Vincennes

devant Loys roy de Navarre et moult de prélas et de barons du royaume

de France, pour luy ilec assembler. Et lors par le commandement du

conte de Valois proposa maistre Jehan Hanière[284] contre Enguerran

de Marigni, les raisons et les articles que on luy avoit enjoint; et

premièrement prist son theume de ceste auctorité: _Non nobis, Domine,

non nobis, sed nomini tuo da gloriam._ «Non pas à nous, sire, non pas à

nous, mais à ton nom donne gloire.» C'est le françois de cest latin. Et

après ce, prist les sacrifices d'Abraham et de Isaac son fils; et après

ce, prist les exemples des serpens, qui degastoient la terre de Poitou

au temps saint Hilaire, évesque de Poitiers; appliqua et accomparagea

les serpens à Enguerran et à ses créatures, c'est assavoir ses parens

et ses affins. Et ice dit, si descendi sus le gouvernement du royaume

du temps Enguerran; et après ce, les cas et les forfez raconta en

général[285] qui s'en suivent:

[Note 284: _Hanière_. Variante: _Hamera_. La _Chronique métrique_

l'appelle mieux _Jehan d'Anière_.]

[Note 285: Ce qui suit jusqu'au chapitre LXXVI a été supprimé

dans la plupart des manuscrits, et, entre les autres, dans celui de

Charles V, nº 8395. On peut croire que cette suppression n'est pas

involontaire. La leçon du nº 9651 porte seulement: «Les cas proposez

par devant le roy et son conseil contre ledit Enguerran ne sont pas ycy

escripz pour ce qu'il n'étoient pas contenuz ou livre ou exemple de

ceste escripture.» (Fº 2, Rº.) J'ai suivi les manuscrits 8298 et 218,

Supplément françois.]

_Premièrement_. Le roy Phelippe en son vivant dist que Enguerran

l'avoit deceu et tout son royaume; et pluseurs fois l'en trouva-l'en

plorant en sa chambre. Et pour ce, ne le voult-il pas faire son

exécuteur.

_Le secont article_. Que au vivant le roy, quand il trayoit à mort,

il roba le trésor du Louvre, à six hommes toute une nuit. Et le fist

porter là où il voult à son commandement.

_Le troisiesme_. A la derrenière voye de Flandres, il parla au conte de

Nevers tout seul aux champs, lequel luy donna deux barris esmailliés

d'argent et pluseurs joiaux, et loua le retour et fist l'ost de France

retourner sans riens faire.

_Le quatriesme_. Quant il fu venu[286], il conseilla prendre la

subvencion, dont le menu peuple fu malement grevé.

[Note 286: _Venu_. De Flandres.]

_Le cinquiesme_. Quant le roy l'envoya au pape, il porta des deniers du

roy une somme d'argent en laquelle il avoit en or trente mil livres, et

puis n'en contesta riens, ainsois le retint.

_Le sixiesme_. Quant le roy envoya à monseigneur Raimont de Goth quinze

mille florins par ledit Enguerran, et quant il fu là, il le trouva

mort: si les retint, et puis n'en compta.

_Le septiesme_. Que il fist séeler par monseigneur Guillaume de

Nougaret, adonc chancelier nostre seigneur le roy, huit[287] paires de

lettres et ne pot savoir que il séela.

[Note 287: _Huit_. Variante: _Vingt_.]

_Le huitiesme_. Que par luy estoient tous les officiels ès offices du

roy, de quelque manière que il fussent.

_Le neuviesme_. Que le roy li donna à deux fois cinquante cinq mil

livres, pour sa voie de Poitiers, avec tous ses costs et despens.

_Le dixiesme_. Quant le roy li donnoit terre, il faisait prisier à deux

cens livres ce qui bien valoit huit cens.

_Le onziesme_. Que un marchéant faisoit contraindre pluseurs marchéans

par lettres des foires de Champaigne, pour deniers que eux li devoient;

lesquels donnèrent à Enguerran huit mil livres, et il furent délivrés.

Et le preudomme fu mis en Chastellet cinquante jours en prison, et luy

convint jurer, ainsois qu'il en issist, que jamais n'en seroit nouvelle

et que rien n'en demanderoit.

_Le douziesme_. Dix-huit vins dras[288] furent acquis au roy par

forfaiture; il furent aportés à Enguerran, né oncques puis n'en compta.

[Note 288: _Dix-huit vins_. Trois cent soixante.]

_Le treiziesme_. Que la terre de Gaillefontaine, qui valoit douze cens

livres, ne fu prisiée que à huit cens livres, et de tant fu deceu

monseigneur de Valois.

_Le quatorziesme_. L'abbé de Sainte-Caterine aussi fu déceu.

_Le quinziesme_. De l'eschange du prieur de Saint-Arnoul en tele

manière fu déceu.

_Le seiziesme_. Que le roy envoia à la contesse d'Artois unes

lettres esquelles il luy demandoit certaines besoignes; et Enguerran

mist dedens une annexe, et luy mandoit le contraire, et que il la

garantissoit devers le roy de tous poins.

_Le dix-septiesme_. Que madame d'Artois luy donna quarante mil livres

que la ville de Cambray luy devoit d'une amende, et que le roy ne luy

vouloit donner congié de lever l'amende dessus dite, et Enguerran la

leva tout outre.

_Le dix-huitiesme_. Que il donna le conseil de madame de Poitiers

prendre[289], ensi come il fu fait.

[Note 289: _Prendre_. C'est-à-dire de prendre madame de Poitiers, à

tort soupçonnée d'adultère.]

_Le dix-neuviesme_. Qu'il obligea sa terre de Foilloy, à vint-deux ans,

à rendre l'argent dessus dit, et en donna lettres à la contesse, et

depuis avint qu'il eust les lettres par devers lui[290].

[Note 290: _Par devers lui_. Qu'il trouva moyen d'arracher ces lettres

à la comtesse d'Artois.]

_Le vintiesme_. Que pour paour de plus perdre, madame d'Artois luy

donna la haulte justice de Croisilles et de Biauvais, avec le marchié

de Biauvais.

_Le vint-et-uniesme_. Les Crespinois d'Arras luy donnèrent

quarante-huit mil livres; mais il les cuidièrent avoir donnés au roy.

_Le vint-et-deuxiesme_. Que le roy porta à ses frères trente mil

livres; mais il n'en avint nul, quar Enguerrant les ot par devers luy.

_Le vint-troisiesme_. Que le roy luy donna la garde d'Estouteville à

treize ans, qui bien valoit quarante-six mil livres.

_Le vint-quatriesme_. Que le roy luy donna le tiers denier de certaines

foires en Normendie, qui bien valoit soixante mil livres.

_Le vint-cinquiesme_. Que le roy luy donna pour faire faire son ostel

et son palais de Paris, dix mil livres.

_Le vint-sixiesme_. Qu'il tolli aux voisins d'entour, des maisons qui

bien valent cent livres de rente par an et plus.

_Le vint-septiesme_. Que les bourgois de Roen avoient forfet[291] une

franchise qui estoit en la ville; et il luy donnèrent trente mil livres

et ensi orent leur franchise.

[Note 291: _Forfet_. Soumissionné. On dit encore _avoir_ ou _vendre à

forfait_.]

_Le vint-huitiesme_. Le roy donna à messire Beraut de Marcueil douze

cens livres de terre prise à Chailly, et il les vendi à messire

Enguerran sept mil livres, dont il ne paia que quatre mil. Et de ces

douze cens livres de terre failloit à asseoir soixante-douze livrées de

terre, pour lesquieles il prist soixante-deux villes à clochiers en la

chastellerie de Montlehery.

_Le vint-nueviesme_. A mestre Raoul de Poi[292] qui avoit une maison

à Tilly que messire Enguerran voult avoir, il luy fist donner une

forfeture de quatre mil livres et un chastel en Bretaigne qui bien

valoit quatre mil livres.

[Note 292: _Poi_. Variante: _Foi_.]

_Le trentiesme_. Que du tournoi de Compiègne il fist aporter le

remanant des garnisons nos seigneurs en son hostel.

_Le trente-et-uniesme_. Messire Jacques Laire avoit sus le trésor le

roy quatre cens livres de rente; et luy en devoit-on dix-neuf cens

livres d'arrérages; et il les vendi à monseigneur Enguerran trois mil

livres à héritage à tousjours; et il s'en paia tantost du trésor le roy

et ainsi ne luy cousta que onze cens livres.

_Le trente-deuxiesme_. Que, en la conté de Longueville lès-Giffart, le

roy ne luy cuida asseoir que six cens livres et il en i a deux mil.

_Le trente-troisiesme_. Madame Blanche de Bretaigne lui donna un moult

biau manoir, pour miex besoignier[293] à court.

[Note 293: _Besoignier_. La servir, être utile à la princesse.]

_Le trente-quatriesme_. Que de la pierre de Vernon il fist mener quatre

mil pierres à Escouies, et cinquante-deux images[294] chascune du prix

de quarante livres.

[Note 294: _Images_. Sans doute _statues_,--_Ecouis_ est un bourg du

Vexin normand, à deux lieues du grand Andelis. Enguerrand y avoit

fondé, en 1310, une riche collégiale. Peut-être retrouveroit-on encore

dans l'église plusieurs des statues qu'il y avoit transportées.]

_Le trente-cinquiesme_. Que des forès du roy il a osté tout le plus bel.

_Le trente-sixiesme_. Que le séneschal d'Auvergne luy donna set cens

livres.

_Le trente-septiesme_. Une femme de Sens qui avoit forfait cors et

avoir, luy donna huit cens livres et ainsi fu assoute.

_Le trente-huitiesme_. Que un bidaut[295] estoit accusé à court de

pluseurs cas, il luy donna pluseurs dons et ainsi fu assous.

[Note 295: _Bidaut_. On a _bédaut_, sergent, recors. On a dit aussi

_badaud_. De leur nombre, de leur importunité dans la ville du

Parlement et de la justice permanente, de leurs habitudes inquiètes et

turbulentes, on a fait le proverbe des _Badauds de Paris_.]

_Le trente-nueviesme_. Que il fist pluseurs estans en Normendie,

esquiex il ajousta pluseurs héritages du roy.

_Le quarantiesme_. Que il peupla lesdis estans des poissons des estans

le roy, et en i mist jusques à la value de dix mil livres.

_Le quarante-et-uniesme_. Que il avoit fait commandement aux trésoriers

et aux maistres des comptes, que pour mandement que le roy fesist, que

il n'obéissent sé il ne véoient ainsois son séel.

Adonc ices articles dis et fénis et pluseurs devant ses iex approuvés,

si ne luy fu en nule manière donnée audience de soy deffendre, fors que

l'évesque de Biauvais, son frère, demanda copie des articles devant

dis; et, ice fait, de rechief au Temple en prison fu ramené et serré

fermement en bons liens et en aniaux de fer, et gardé très diligeamment.

[296]Après, en l'an de grace ensuivant mil trois cent et quinze, comme

on traitast par une voie moyenne contre le dit Enguerran, renommée

courut que à l'instance de la femme Enguerran estoient faites images

de cire pour envoulter le roy et messire Charles et autres barons.

Et estoient iceux vouls de cire en telle manière fais et ouvrés que

sé longuement eussent duré, les devant dis roy et conte, chascun

jour, n'eussent fait que amenuisier, defrire et séchier, et en brief

les eussent fait de male mort mourir. Lors par la volonté de Dieu et

par son jugement, par aventure occulte fu sceu et aperceu d'aucuns,

et tantost fu noncié à Charles de Valois; laquelle chose Charles de

Valois entendue, et de ce moult esbahi, lors au roy de Navarre Loys son

neveu vint isnelement, et luy raconta teles felonnies, desloiaux et

détestables fais. Lequel roy Loys, chascun jour, pourtraitoit envers

le dit conte la délivrance du dit Enguerran, et tant, si comme l'en

dist, avoit jà fait et procuré envers ses adversaires que le devant dit

Enguerran devoit passer mer et aler en Chypre, et ilecques, jusques au

rapellement du devant dit conte Charles, et jusques à sa bonne volenté,

devoit estre, si comme l'en dit, en essil condampné, sé cette maudite

aventure et fortunable endementiers ne fust avenue. Et adonc le roy

Loys quant il ot ces félonnies entendues et ces dyaboliques forfais de

la femme Enguerran par son consentement, lors si fu moult esbahi, et

dist à Charles son oncle: «Je oste de luy ma main, et puis des ore en

avant ne m'en entremets; mais selon ce que vous verrez bien expédient

et avenant luy faites.» Adonc le roy Loys ice dist, Charles conte de

Valois qui autre chose ne queroit fors que le roy soy abstenist de luy

deffendre, et qui jà avoit la dame de Marigni, avec sa seur la dame

de Chantelou fait prendre, et dedens le Louvre à Paris fait metre en

prison; et l'autre boisteuse maudite avec le dit Paviot en Chastelet,

les vouls avec eux amenés et aportés, avoit fait emprisonner, et estre

détenus en estroite garde; lors adecertes en ce fait non reposant,

le samedi devant l'Ascension de Nostre-Seigneur Jhésucrist, si fist

au bois de Vinciennes pluseurs barons et chevaliers avec aucuns pers

de France assembler, et ilec furent démonstrés aucuns des forfais

Enguerran de Marigni, et les autres détestables félonnies et dyablies

de sa femme faictes, et, si comme l'en dist, de luy premièrement

proposées. Lors par le jugement d'aucuns barons, pers, chevaliers

et barons du royaume de France pour ce ilec assemblés, Enguerran fu

condampné à mourir pour estre pendu. Et ce fait, le mardi ensuivant,

très bien matin, du Temple au Chastellet, en une charete, tout ferré de

ses ferreures, fu amené, disant le peuple après et de ce esjoissant:

_Au gibet, au gibet soit amené!_

[Note 296: On ne trouve ni dans les éditions imprimées, ni dans le

plus grand nombre des manuscrits, un long passage important qui

suivoit immédiatement ces mots: _L'an de grace_, etc. Le voici tel

que le renferment les deux manuscrits auxquels j'ai déjà emprunté les

_articles_ contre Enguerrand de Marigny:

«Après, en l'an de grace ensuivant mil trois cent et quinze, Enguerran

de Marigny, qui, au Temple estoit en fers serré et tenu en prison,

voiant et appercevant que il fust en péril de mort, lors pensa, par

une espérance decevable, coment il poist ses anemis à mort baillier

et traire. Et par art de diable eulx, si comme l'en dit, destruire et

especialement Charles le comte de Valois et le comte de Saint-Pol,

qui estoient ses très grans aversaires. Et adont, manda sa femme la

dame de Marigny et la suer à ladite dame, la dame de Chantelou, et, si

comme il fu dit, son frère l'archevesque de Sens, que il venissent pour

parler à lui. Adonc iceulx ensemble venus, si orent conseil ensemble et

traitièrent la mort des devant dis contes; et après, sa femme, la dame

de Marigny retournée avec sa suer, la dame de Chantelou, en sa maison,

tantost ces deus dames mandèrent et firent venir à eulx une maudite et

mauvaise boiteuse qui fesoit l'or et un mauvais garçon qui avoit nom

Paviot, qui de tels sors se savoit entremettre. Et leur promistrent

moult de pecunes sé il féissent aucus vouls (_vultus_) par lesquiex les

devant dis contes peussent occire. Laquele chose otroiée de iceulx, si

firent les vouls et par art magique et de diable leur misrent noms et,

si comme il fu dit, les baptisièrent faussement. (Etc. comme ci-dessus.)

La continuation de Nangis, qui dit deux mots de cela, attribue la

tentative d'envoûtement à Jacques de Sor, à sa femme et à son valet,

mais toujours à la suggestion d'Enguerrant et de sa femme. «Quo

comperto, dictus Jacobus in carcere vinctus, ex desesperatione laqueo

se suspendit, et postmodùm uxor ejus concrematur.»--La _Chronique

métrique_ nomme seulement _Paviot_.]

Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 167 / 290 题