_Des fais le pape Boniface non coupables._
En l'an de grace ensuivant mil trois cent et onze, le roy de France
Phelippe et les adhérons à luy, sus le fait de Boniface, touchant pape
Climent, avoir esté et estre du tout en tout non coupables furent
desclairiés[255]; et sé en aucune partie fussent coupables, du tout
fussent absous à cautelle.
[Note 255: C'est-à-dire que le roi fut déclaré, par Clément, innocent
de la violence commise sur Boniface. Ce chapitre est fort négligé; on y
revient d'ailleurs sur des faite déjà mieux racontés plus haut.]
En cest an, Henri le roy des Romains passa par une cité d'Ytalie
laquelle est appellée Crémonne: car de celle cité s'estoient partis
les Guelphes et en avoient amené leur femmes et leur enfans et tous
leur biens en une autre cité que l'on appelle Brixe laquelle estoit
moult fort. Quant le dit roy sot que les Guelphes s'estoient ainsi pour
luy départis de leur cité, si fist destruire toutes les maisons des
Guelphes, et si fist abatre les murs de la cité et les forteresces,
et par espécial les portes de la cité qui estoient moult nobles,
et si fist emplir tous les fossés en telle manière que les murs et
les fossés estoient tout à égal. Et après, se transporta le dit roy
Henri en la cité de Brixe, et ilec tint son siège depuis l'ascension
Nostre-Seigneur jusques à la Nativité Nostre-Dame. Si avint que ceux de
la cité se combatirent contre le dit roy des Romains Henri: si fu pris
en celle bataille Tybaut de Brisach tout vif, lequel estoit capitaine
de la dite cité de Brixe, lequel fu admené à l'empereur Henri. Quant il
vit que il ne pooit eschaper de mort, si confessa publiquement que il
et des greigneurs de la cité de Milan avoient fait moult de mauvaises
conspiracions contre luy et contre les siens pour luy metre à mort.
Quant l'empereur ot ce oï, si le fist traisner parmi l'ost, et puis le
fist pendre par deux heures, et puis le fist oster du gibet et le fist
décoler, et fist mettre sa teste sus une grant lance, et la fist porter
au plus solempnel lieu de son ost, afin que chascun le peust veoir, et
le corps fist despecier en quatre parties, et en quatre parties de son
ost en fist porter en chascune partie un quartier: et lors ot le dit
empereur victoire de la cité; et fist destruire tous les murs de la
cité. Mais endementiers que l'empereur tenoit siège à la cité de Brixe,
Waleran son frère s'en aloit par devant la dite cité, lequel fu feru
soudainement d'une sajete et moru.
Au tems meisme du siège durant, vindrent à l'empereur de toutes les
cités d'Ytalie, et luy offrirent foy et loyauté ainsi comme à leur
seigneur. Et en ce tems, trois cardinals furent envoiés du pape, c'est
assavoir: le cardinal d'Ostie et deux autres, pour le coronement de
l'empereur; lesquiels vindrent par Ytalie jusques à Rome. Si avint
depuis que la cité de Brixe ot esté sousmise à l'empereur Henri, il
se départi par Cerdonne[256] et s'en ala à Gennes, et là fu reçu très
honnorablement: et endementiers qu'il se reposoit en la cité de Gennes,
sa femme trespassa en la dite cité.
[Note 256: _Cerdonne_. «Terdonam.»--_Brixe_. Brescia.]
En ce meisme tems, en Flandres, une commocion de rebellion de guerre se
renouvela, laquelle n'a voit guères par avant esté accoisie[257], pour
laquelle chose le conte de Flandres Robert fu grandement souppeçonné.
Lequel fu de par le roy appellé à Paris pour soy espurger; lequel y
vint, mais Loys fils du dit conte, lequel estoit conte de Nevers, fu
trouvé coupable; lequel fu mené premièrement à Moret en prison, et
depuis fu ramené à Paris, et là fu mis en prison; de laquelle prison
il s'eschappa, car il se doubtoit pour laquelle chose du conseil des
nobles du royaume, et fu dit par arrest en plain parlement qu'il estoit
de sa conté privé[258].
[Note 257: _Accoisie_. Apaisée.]
[Note 258: L'histoire de la captivité et de la fuite du comte de
Nevers est racontée au long et d'une manière très-intéressante dans la
Chronique métrique attribuée à Godefroi de Paris.]
Et en ce tems, le roy Phelippe fist faire nouvelle monnoie, c'est
assavoir doubles de deux deniers; laquelle monnoie fu moult agréable au
peuple, et aux nobles, et aux églyses[259].
[Note 259: Ce récit diffère complètement de celui de la continuation
latine de Nangis. «Philippus.... simplicium ac duplicium Burgensium
fieri fecit monetam, pro simplicibus duplicibus Parisius denariis
concurrentem. Hæc moneta ratione _indebiti_ valoris et ponderis,
et ratione novitatis cursus, _capi refatabatur_; quia ab omnibus
atque rectè sapientibus redundare non minimè diceretur in exactionem
indebitam reique publicæ detrimentum; quod etiam nonnulli nobiles et
magnates ... graviter conquerendo oretenus et expressè exposuerunt
eidem.»]
Et en ce meisme an, le pape ottroia et envoia privilèges aux clers
estudians à Orliens pour establir université, supposé que le roy de
France s'i voulsist acorder; si ne s'i voult le roy acorder pour le
tems. Adonques s'assemblèrent tous les clers estudians à Orliens,
et firent foy les uns aux autres que il se partiroient, et ainsi le
firent; mais avant que l'an fust finé, il furent en aucune manière
apaisiés par le roy, et retournèrent à Orliens.
Et en ce meisme an, ot concile en la cité de Vienne, et là
furent assamblés cent et quatorze prélas mitrés, sans les autres
qui n'estoient pas mitrés, et sans ceux qui furent excusés par
procuracions: et là furent deux patriarches, c'est assavoir: celuy
d'Antioche et d'Alixandre; aux quiels deux patriarches l'en fist deux
sièges propres au milieu de tous. Et avant que le premier siège séist,
le pape enjoint à chascun prélat et aux autres de dire leur messes
privées, et de trois jours jeune. Si comença le premier le samedi ès
octaves de monseigneur sainct Denis, et comença le pape, si comme il
est dit de coustume: _Veni Creator spiritus_, et prist son theume: _In
consilio justorum et congregatione, etc._, c'est-à-dire: «au conseil
et à rassemblée des justes les euvres de Nostre-Seigneur sont grans.»
Et puis leur exposa le pape trois causes pour lesquelles il avoit fait
assembler concile général: la première fu pour cause du fait énorme
des Templiers, la seconde pour le secours de la Saincte Terre, la
tierce pour la réformacion de toute universele églyse, et puis donna sa
bénéiçon sus le peuple, et chascun s'en retourna en son lieu.
L'an mil trois cent douze, le lundi après Quasimodo, fu le secont siège
du concile, en la grant églyse de Vienne, célébré. Et là vint le roy
Phelippe avec ses frères et ses fils environ la Mi-Caresme, et avoit
moult grant compaignie de barons et de nobles hommes; et se sist le
roy à la destre du pape plus haut que les autres, mais il estoit plus
bas que le pape; et prist le pape son theume: _Non resurgunt impii in
judicio_, c'est-à-dire: «les mauvais ne se relèvent point en jugement.»
Adonc le pape Climent, au concile général, l'ordre du Temple, non par
voie de diffinitive sentence, comme il ne fu pas vaincu[260], mais par
voie de provision ou de pourvoiance du siège de l'apostoile, quassa du
tout en tout et anulla. Ensement en faveur et en l'aide de la Saincte
Terre fut ottroiée du dit pape Climent au roy de France le diziesme des
églyses jusques à six ans.
[Note 260: _Vaincu_. Convaincu.]
En cestui an Henri, roy des Romains, en la cité de Rome et en l'églyse
Sainct-Jean de Latran, de monseigneur Nichole Dupin cardinal d'Ostie,
et de deux autres cardinals du pape Climent à ce envoiés, de diadème
impérial fu coronné. Et en ce tems, avant que le conseil se partist, le
siège de Rome pourveust, le roy et les prélas à ce consentans, que les
biens des Templiers feussent dévolus aux frères de l'Ospital afin qu'il
feussent plus fors à la Saincte Terre recouvrer.
En ce meisme an, Pierre de Gavestonne, duquel l'en a parlé par devant,
fu pris du conte de Lencastre en un chastel et ses complices avec luy,
et luy fist-l'en coper la teste honteusement; dont le roy d'Angleterre
fu moult courroucié, mais la paix en fu faicte par deux cardinals qui
avoient esté envoiés du pape en Angleterre.
Et en ce tems, environ Noel, nasqui un fils au roy d'Angleterre de
Ysabel sa femme fille du roy de France, lequel fu appellé Edouart.
Et en cest an, Simon qui premièrement avoit esté évesque de Noyon et
de Biauvais, moru, auquel succéda Jehan de Marigni, frère Enguerran de
Marigni, et chantre de Paris.