ANNÉE 1308

_Coment Henri de Lucembour fu roy des Romains._

En l'an de grace ensuivant mil trois cent et huit, Henri conte de

Lucembour fu esleu roy des Romains: et lors il envoia ses messages

à court de Rome pour requerre de la main au souverain évesque pape

Climent la consécracion et le couronnement de l'empire.

En ce meisme an, le roy de France s'ordena pour aler à Poitiers et

principaument pour le fait des Templiers; car là tenoit le pape sa

court. Et fist le roy une semonse par tout son royaume à pluseurs

nobles et non nobles qu'il fussent à Pasques à Tours; et avec luy

enmena-il une grant multitude[230]. Et quant le roy fu par devant

le pape, si ot moult de parlement entre eux deux, et en après, au

mandement du pape, fu le maistre général de toute l'ordre du Temple

amené, et avec luy aucuns autres, les quiels sembloient estre les

plus notables en la dite ordre du Temple. En la fin fu délibéré et

assez ordené que le roy détendroit tous les profés de la dite ordre,

et chascun par soy emprisonnés, dès maintenant et en après, au non de

l'églyse et en la main du siège de Rome; et qu'il ne procéderoit à leur

relaxacion né à leur délivrance né à leur punicion, en aucune manière,

sans le mandement ou l'ordenance du siège de l'apostole: mais de leur

biens, des quiels la dispensacion en bonne loyauté estoit au roy

laissiée, leur administreroit leur nécessités, pour vivre competament

jusques au concile général.

[Note 230: _Une grant multitude_. «Ab hoc quoque plurimis penè de omni

civitate sive Castellania regni.... convocatis, copiosam tàm nobilium

quàm ignobilium secum duxit illùc turmam.» Voilà bien encore, je

suppose, les assemblées représentatives.]

Et en cest an que le pape Climent estoit à Poitiers, par le conseil des

cardinals, pour le subside de la Terre Saincte et pour la réformacion

de toute saincte églyse, et meismement pour le fait des Templiers

qui moult estoit énorme[231], le concile qui devoit estre général ès

kalendes d'octobre à Poitiers[232] fu rappellé, et des dites kalendes

d'octobre jusques à deux ans passés, précisément ordené et par tout

le royaume de France, par ses lettres patentes à archevesques et

évesques et aux inquisiteurs des hérites fit mandement que diligemment

il missent leur entente, et, en tant comme il povoit toucher leur

personnes, que il se hastassent selon le conseil des sages, et que

ces choses il missent à fin par le dit conseil. Mais toutesvoies le

général maistre de l'ordre et aucuns autres grans il réserva à temps à

la correction et examinacion du siège de Rome, et de certaine science.

Et adecertes, en ce meisme an, Charles de Valois prist la tierce femme,

c'est assavoir la fille Gui, conte de Saint-Pol.

[Note 231: _Enorme_. «Quorum etiam sexaginta vel circiter supra dicta

eisdem imposita crimina ...»]

[Note 232: Le continuateur de Nangis dit: «Viennae.»]

Et en icest an, Gui jadis premier né du conte de Blois espousa la

seconde fille de Charles conte de Valois et de Katherine sa femme, et

estoit la dite fille de moult petit aage, si comme l'en dit.

Et en ce meisme an, le samedi après l'Ascension Nostre-Seigneur, une

tempeste moult dommageuse et moult impétueuse, tant de gresle comme

de vent, avint, et meismement environ Chevreuse[233] et à heure de

vespres, car les blés qui encore estoient ès champs et les vins qui

estoient ès vignes furent péris et perdus, et pluseurs grans arbres

tombés à terre, et le clochier de la dite églyse de Chevreuse ce meisme

jour fu trébuchié du vent. Et en cest an, le pape et les cardinals se

départirent de la cité de Poitiers là où il avoient longuement esté,

mais l'esté fu avant passé; et s'en ala le pape là où il avoit esté né,

c'est assavoir à Bourdiaux, et retint avec luy bien pou de cardinals,

et donna congié aux autres de eux en aler jusques à temps; si demoura

là une pièce de temps.

[Note 233: Cette mention de Chevreuse, fréquente dans nos chroniques

françoises, semble accuser les lieux habités par le chroniqueur.

Remarquez surtout plus haut les détails de la légende du moine auquel

le diable apparut.]

Et en ce meisme an, Guichart l'évesque de Troie fu moult souspeçonné

qu'il n'eust procuré par aucuns maléfices ou par venin la mort de

Jeanne, jadis royne de France et de Navarre: pour la quielle chose

aucuns tesmoins furent oïs, jasoit ce qu'il fussent faux. Si fu raporté

au pape leur déposicion, nonobstant que elle fust fausse; et manda le

pape que le dit évesque fust mis en prison[234].

[Note 234: La Chronique métrique attribuée à Godefroi de Paris raconte

la même chose. Il paroît que l'évoque voulut être jugé dans toutes

les formes: il demeura quatre ans incarcéré avant d'obtenir complète

justice.]

Et en ce meisme an, une grande dissencion mut entre deux nobles

hommes de Bourgoigne, c'est assavoir Erart de Saint-Verain et

Oudart de Montagu: adonc en la conté de Nevers, le jour de la feste

monseigneur saint Denis, furent assemblés avec le dit Erart, le conte

de Cherebourc[235], messire Dreue de Mello, messire Miles de Noyers

et pluseurs autres nobles avec eux; et de la partie du dit Oudart

fu le dalphin d'Auvergne, messire Beraut de Marcueil, fils du conte

de Bouloigne[236], avec pluseurs autres, et les trois frères qui

communément de Vienne sont appellés. Entre les quielles parties ot

moult aigre bataille, mais elle fu tantost finée: et ot le dit Erart la

victoire, et se rendi le dit Beraut au conte de Chierebourc pris avec

aucuns autres. Et après, le roy de France fist prendre le dit Erart, et

pluseurs autres avec luy, et mettre en diverses prisons.

[Note 235: _Cherebourc_. «Sacri-Cæsaris.» C'est plutôt _Sancerre_.

C'étoit Jean, deuxième du nom. _Dreux de Mello_. Le latin porte:

_Mellento_, Meulent; mais le françois semble plus exact. (Voyez le P.

Anselme, t. VI, p. 62.)--_Le dauphin d'Auvergne_, Robert III.]

[Note 236: _Fils_. Il faudroit, je crois, _et le fils du conte de

Bouloigne_. Beraud de Marcueil, ou plutôt de _Mercoeur_, étant le

beau-père de _Robert III_, dauphin d'Auvergne, et non le fils de

_Robert VI_, comte d'Auvergne et de Boulogne.]

Et en cest an, Aubert roy des Romains mourut et fu tué de un sien

neveu, si comme l'en dist: et après luy fu roy Henri conte de

Lucembourt.

Et en ce meisme an mourut la femme[237] Jehan de Namur, environ la

purificacion Nostre-Dame, la quielle il avoit espousée l'an précédent;

et l'an ensuivant il espousa la fille madame Blanche de Bretaigne.

[Note 237: _La femme_. C'étoit Marguerite, fille de Robert de Clermont,

fils de saint Louis et chef de la branche de Bourbon.]

Et en cest an, la grant indulgence que le pape avoit donnée l'an

passé au temps qu'il estoit à Poitiers à tous ceux qui donroient de

leur avoir à ceux qui aloient Oultre-mer pour la subside de la Terre

saincte, fu publiée par le royaume de France; de laquielle recepte

avoit esté establi receveur le maistre de l'Ospital d'Outre-mer. Si fu

ainsi ordené: que à bien près par toutes les églyses, il y auroit un

tronc, ou un certain lieu auquiel chascune personne metroit du sien,

selon sa dévocion; et dura ceste chose par cinq ans ou environ autant

que le pardon dura.

L'an de grace ensuivant mil trois cent et neuf, environ la Pentocouste,

le fils du roy d'Arragon se combati encontre le roy de Garnate[238], le

quiel estoit Sarrasin; et ot le dit fils d'Arragon glorieuse victoire,

et mist à mort une très grant quantité de Sarrasins.

[Note 238: _Garnate_. Grenade.]

En ce meisme an, environ la fin de juillet fu l'eslection de Henri de

Lucembourc du pape et des cardinals approuvée: et luy fu ottroié sa

consécration et la couronne de l'empire, la quielle il dut prendre,

à certain temps que le pape luy mist, en l'églyse Saint-Pierre en la

cité, où il luy plairoit[239]. Quant le dit messire Henri ot ainsi esté

esleu, et qu'il ot eu congié et auctorité du pape, si comme dit est, si

vindrent à luy le conte de Flandres Robert, et le conte Jehan de Namur

qui estoient ses cousins germains, et le conte Guillaume de Haynaut,

son cousin germain qui nouvellement avoit pris à femme la fille messire

Charles de France, et la greigneur partie des haus barons d'Alemaigne.

Et avoit jà commencié ledit messire Henri sa quarantaine à Ais: et

quant il ot parfait sa quarantaine, si le menèrent les barons en la

chapelle d'Ais et ilec le couronnèrent à roy d'Alemaigne. Quant le

vaillant roy de Lucembourc ot porté couronne à Ais en la Chapelle, le

conte de Flandres et le conte de Haynaut pristrent congié à luy, en luy

offrant leur services, et depuis fist le roy son appareil moult grant

pour aler à Rome. Si avint, une pièce de temps après qu'il ot son arroy

assemblé, que il fist assembler grant foison de chevaliers lesquiels

il mena avec luy, et passèrent Alemaigne; et puis entra le dit roy en

la duchié de Quarentaine[240], et là luy fu offerte toute obéissance,

et puis passa les mons et entra en Lombardie. Tantost ceux de Pade se

rendirent à luy, et ilec séjourna et attendi ses gens. Mais tantost

que ceux de Milan le sorent, il y envoièrent leur ambassadeurs en luy

présentant la ville de Milan du tout à son commandement; les quiels

il reçut moult benignement à sa grace. Puis se départirent de luy, et

leur donna grans dons, et leur commanda que il déissent à ceux de Milan

que briefment les iroit veoir pour estre couronné. Après un peu de

tems assembla son ost, et fist messire Gui de Namur son mareschal, et

envoia ses messages devant pour faire son arroy à Milan. Quant ceux de

Milan sorent sa venue, si issirent tous à pié et à cheval contre luy,

et à grant joie le menèrent à la souveraine églyse, et le couronnèrent

à roy de Lombardie, et l'appellèrent Auguste. Puis après se départi

de Milan à tout son ost et ala asségier la cité de Cremoigne, et tant

y fist que elle luy fu rendue. Après ala asségier la cité de Bresse

qui moult estoit fort, et ilec fust une grant pièce de temps, et y

fist-on maint grant assaut. Et à ce siège vindrent à luy ceux de Pise,

à tout leur povoir en son aide; et en la parfin ceux de Bresse firent

traitié à luy. Et à ce traitié mourut le conte Gui de Namur qui estoit

son mareschal, pourquoy l'empereur fu si destorbé qu'il ne les voult

onques recevoir à merci. Quant ceux de la ville virent que autrement

ne povoit estre, si se rendirent tout à sa volenté, et luy apportèrent

les clefs de la ville. Mais oncques l'empereur ne voult entrer par

porte en la cité, né teurdre[241] son chemin pour aler à son palais;

ains fist emplir le fossé qui devant son tref estoit et despecier le

mur à l'encontre; et puis fist abatre toutes les maisons qui en sa voie

estoient jusques à son palais, et ainsi entra en la ville de Bresse.

Quant il ot ilec séjourné une pièce de temps, si prist hostages de

eux et les envoia à Pise; et prist conseil avec les Guibelins d'aler

conquerre la cité de Rome: et avoit tant fait au pape Climent qu'il luy

avoit envoié un légat à Bouloigne-la-crasse; et d'ilec se trait vers

Rome, et mena le légat avec luy; et en sa voie conquist moult de cités

et de villes et de chastiaux.

[Note 239: _Où il luy plairoit_. Cela est de trop, et le latin dit

seulement: «In basilicâ principum apostolorum in urbe.»--Le reste de

l'alinéa n'est reproduit que dans la _Chronique de Flandres_.]

[Note 240: _Quarentaine_. Ce mot doit être un _lapsus_ du premier

copiste, reproduit dans tous les manuscrits. Il faudroit _Savoie_, sans

doute, comme plus bas au chapitre LXVI.]

[Note 241: _Teurdre_. Se détourner de.]

Et en ce meisme an le pape Climent fist publiquement affichier en son

palais à Avignon une intimacion en la quielle il estoit contenu que

généralement il intimoit à tous ceux qui vouldroient procéder en fait

d'appellacion contre le pape Boniface, tant pour luy comme contre luy

par quelque manière, qu'il fussent pourveus dedens le dimenche que l'en

chante _oculi mei_, et devant le pape se présentassent, ou autrement

sur ce d'ore en avant il n'i seroient receus; mais dès ore en avant il

leur dénioit toute audience et leur imposoit silence quant en ceste

partie. Entre les quiels Guillaume de Nogaret chevalier devant dit,

et Guillaume du Plessier chevalier avec lui, s'apparut à l'ajourner

par le pape assigné, accompagnié de moult puissant compaignie; lequel

renouvela tant l'appellation contre le pape comme les cas de crime, les

quiels par avant avoient été proposés contre le dit pape Boniface, et

se offri à les prouver; et requist à grant instance que les os du dit

pape fussent desterrés tant comme hérite et qu'il fussent ars. Mais la

partie adverse, tant d'aucuns cardinals comme d'autres deffendans la

partie du pape, s'opposa appertement tant environ la sustance du fait

comme contre la personne du dit Guillaume proposant moult de enormités.

Adonc fu mise ceste besoigne en suspens jusques à tant que l'en eust

plus plaine délibéracion. Et en ce meisme an, en la tierce kalende de

novembre, il vint un vent soudain, le quiel dura par une heure et plus,

et trébucha moult d'arbres et de édifices, et meismement le clochier

de Saint-Maclou de Pontoise, et les grans arches de pierre qui sont

environ le chevez de l'églyse monseigneur Saint-Denis, jasoit ce que il

ne chéirent pas, si les vit-l'en en telle manière chanceler que l'en

cuidoit qu'il déussent chéoir à terre.

Et en cest an, le derrenier jour de janvier, après midi, fu veue

l'éclipse de soleil par une heure et vingt-quatre minutes, et est

assavoir que le centre de la lune fu emprès le centre du soleil; et

dura la dite éclipse par deux heures naturelles et plus; et estoit la

couleur de l'air ainsi comme la couleur de saffran: et la cause estoit,

selon les astronomiens, car[242] Jupiter, au point de l'éclipse, avoit

la seigneurie entre les cinq planètes.

[Note 242: _Car_. Parce que. _Quarè_.]

En ce meisme an fu vue très griève et aspre dissencion entre le roy

d'Angleterre et ses barons, pour l'occasion d'un chevalier qui estoit

appellé Pierre de Gavastonne, le quiel Pierre avoit pieça esté bani du

royaume d'Angleterre, si comme l'en disoit: mais le roy l'avoit pris

en si grant amour qu'il luy avoit donné la conté de Lincolne à droit

héritage. Et à la suggestion du dit Pierre s'efforçoit le roy de faire

moult de nouvelletés contre la volenté de tous et contre la coustume

du pays et au préjudice du royaume. Si avint tant que pour l'occasion

des choses devant dites, comme pour sa simplesce et fatuité, qu'il le

pristrent en telle haine non pas seulement pour le guerroier, mais le

priver de l'administracion du royaume, se ce n'eust esté pour l'amour

du roy de France duquiel il avoit espousé la fille; et aussi pour

l'amour de la royne la quielle estoit moult amée des barons et des

nobles du pays.

Et en cest an, les Hospitaliers avec grant compaignie de crestiens

passèrent en l'isle de Rodes de la quielle les crestiens avoient esté

enchaciés par les Sarrasins: en la quielle isle il se portèrent à leur

très grant loenge, et y firent moult de bons fais contre les Sarrasins.

Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 152 / 290 题