_Coment le commun de Paris s'esmut._
Et adecertes en cest an meisme à Paris, pour les louages des maisons
des bourgois de Paris qui vouloient prendre du peuple bonne monnoie
et forte qui alors estoit appellée[219] grant dissencion et descort
mut et esleva. Et lors s'esmurent pluseurs du menu peuple, (si comme
espoir[220] foulons et tisserans, taverniers et pluseurs autres
ouvriers d'autres mestiers); et firent aliance ensemble, et alèrent
et coururent sus un bourgois de Paris appellé Estienne Barbète[221]
duquel conseil, si comme il estoit dit, les louages des dites maisons
estoient pris à la bonne et forte monnoie, pour laquelle chose le
peuple estoit esmeu et grevé. Et lors le premier jeudi devant la
Tiphaine envaïrent et assaillirent un manoir du devant dit bourgois
Estienne qui estoit nommé la Courtille Barbète[222], et, par feu mis,
le dégastèrent et destruirent; et les arbres du jardin du tout en tout
corrompirent, froissièrent et debrisièrent. Et après eux départans, à
tout grant multitude d'alans à fusts et à basions, revindrent en la
rue Sainct-Martin et rompirent l'ostel d u devant dit bourgois[223],
et entrèrent ens efforciement, et tantost les tonniaux de vin qui
au celier estoient froissièrent, et le vin espandirent par places:
et aucuns d'eux d'icelui vin tant burent qu'il furent enyvrés. Et
après ce, les biens meubles de la dite maison, c'est asavoir coutes,
coissins, coffres, huches, et autres biens froissièrent et débrisans
par la rue en la boue les espandirent, et aux coutiaux ouvrirent les
coutes, et les orilliers traiant contre le vent despitement getèrent,
et la maison en aucuns lieux descouvrirent, et moult d'autres dommages
y firent. Et ice fait, d'ilec se partirent et retournèrent traiant vers
le Temple au manoir des Templiers où le roy de France estoit lors avec
aucuns de ses barons, et ilec le roy assistrent si que nul n'osoit
seulement entrer né issir hors du Temple; et les viandes que l'en
aportoit pour le roy getèrent en la boue, laquelle chose leur tourna
au derrenier à honte et à dommage et à destruiment de corps. Après ce,
par le prévost de Paris, si comme l'en dist, et par aucuns barons, par
soueves paroles et blandissemens apaisiés, à leur maisons paisiblement
retournèrent; des quiex par le commandement le roy pluseurs, le jour e
nsuivant, furent pris et mis en diverses prisons. Et en la vigile de
la Tiphaine, par le commandement du roy, espéciaument pour sa viande
que il luy avoient espandue et gettée en la boe, et pour le fait du dit
Estienne, vingt-huit hommes, aux quatre entrées de Paris[224], c'est
assavoir: à l'Orme par devers Sainct-Denis faisant entrée, furent sept
pendus; et sept devers la porte Sainct-Antoine faisant entrée, et six à
l'entrée devers le Roule vers les quinze vint Aveugles faisant entrée,
et huit en la partie de Nostre-Dame-des-Champs faisant entrée, furent
pendus. Les quiex, un pou après ce, des ormes[225] remués et ostés, en
gibés nouviaux fais, eu chascune partie et entrée, de rechief furent
tous pendus et mors; laquelle chose envers le menu peuple de Paris chei
en grant doleur.
[Note 219: _Qui alors estoit appellée_. Ainsi portent tous les
manuscrits, excepté le nº du Sup. fr. 218, où on fit: _Qui alo estoit
appellée_. Et je crois que c'est la seule bonne. _Alo_ pour _aloi_,
monnoie d'_aloi_. Il faut savoir que Philippe-le-Bel avoit depuis onze
ans laisse déprécier les monnaies, et permis à ceux qui en affermoient
l'entreprise d'en altérer le titre. L'abus devint si grand, qu'il
fallut songer à y remédier: il fit donc rétablir l'ancien titre de
la monnoie publique, qu'il appella d'_aloi_, mais sans retirer de la
circulation la monnoie altérée. Dès lors on conçoit que les créanciers
voulussent tous être payés en forte monnoie, et que les débiteurs
réclamassent le droit d'acquitter en mauvaises pièces les obligations
qu'ils avoient contractées sous l'influence de ces mauvaises pièces. De
là la querelle.]
[Note 220: _Espoir_. _Je suppose_.--Ce récit est bien plus complet que
celui de Nangis.]
[Note 221: _Estienne Barbète_. «Civem Parisius divitem ac potentem,
civitatisque viarium.»]
[Note 222: _La Courtille Barbète_. Située dans la rue
Vieille-du-Temple, et bornée alors d'un côté par la _Porte-Barbette_,
de l'autre par la _rue de la Perle_. Le chemin qui faisoit suite à la
rue Vieille-du-Temple, au-delà de la Porte-Barbette, se nomma plus
tard, du nom de cette maison, _rue de la Courtille-Barbette_.]
[Note 223: Il étoit situé près de l'église de Saint-Martin-des-Champs,
suivant le texte du continuateur de Nangis qui passe sous silence le
pillage de la Courtille-Barbette: «Primitus domum suam quam extra
portas habebat civitatis suburbio juxta S.-Martinum de Campis depredari
festinant.»]
[Note 224: _Aux quatre entrées de la ville_. Variantes du nº 218 Sup.
fr.: _Aux quatre ormeaux des quatre entrées de la ville._]
[Note 225: _Des ormes_. De cet usage de pendre aux ormes qui
ombrageoient l'entrée des portes, ne peut-on pas tirer l'origine du
proverbe: _Attendez-moi sous l'orme?_ Pour moi, je n'en fais aucun
doute. Nangis, ici plus clair et peut-être plus exact, dit: «Plures
etiam ex ipsis qui in facto magis culpabiles fuerant, foris portis
civitatis ad vicinas eis arbores, necnon patibula ad hoc de novo
specialiter illic facta, præcipuè ad majores et insigniores introitus
suspendi fecit.» Une vieille chronique de 1270 à 1353 déjà citée porte:
«Pluseurs gens de Paris alèrent rompre les portes de la maison dudict
Estienne, à force de charetes aculées et autrement, et deffonçoit
l'en les tonniaus et les queues tout plains de vin, et gettoit l'en
en la rue à val ses monnoies d'or et d'argent et de vaisselle d'or et
d'argent... Mais tout ce fait fu vengié; car de tous les mestiers
de Paris, il ot pendu, à nouviaus gibets que le roy fist fère aux
quatre portes de Paris, plus de quatre-vins personnes...» (Msc.
4641-B.)]
Et en ce meisme an, Edouart fils Edouart roy d'Angleterre, si ala
contre les Escos qui avoicnt institué sur eux Robert de Brus à estre
leur roy; si fu vaincu, et y ot moult grant quantité de ses gens pris
et mors. Et en ce meisme an, le roy Phelippe voult muer sa monnoie en
fort, qui longuement avoit esté foible par l'espace de onze ans: et
valoit le petit flourin trente six sols de la foible monnoie. Si fist
crier par tout son royaume, environ la Nativité sainct Jehan-Baptiste,
que toutes réceptes de revenues et tous paiemens de contras, depuis
la Nativité Nostre-Dame ensuivant, se féissent à forte monnoie selon
ce que elle couroit au tems de monseigneur sainct Loys; pour laquelle
chose pluseurs du peuple furent moult forment troublés.
Et en ce meisme an, au tems d'iver, il ot si grant habondance d'iaues
ès fleuves, et avant qu'il peussent descroistre il furent si forment
gelés, que quant ce vint au desgeler tant maisons, pons, comme moulins
trébuschièrent et despecièrent: et adonques au port de Grève[226] à
Paris moult de nefs chargiées de diverses marchéandises périrent et
tout ce que dedens estoit. Et en ce meisme an, le pape Climent au moys
de mars ou environ s'en ala à Poitiers et les cardinals avec luy; et
là fu la court par l'espace de seize moys ou environ. Et en ce tems
fu un faux prophète qui avoit non Dulcinus, lequel faignoit mener
saincte vie en habit de béguin, mais il estoit très faux prophète: car
il maintenoit que si comme le père au tems de la loy de nature ou de
Moyse régnoit par puissance qui à luy est approprié; et le fils, au
tems de l'advènement Jhésuchrist par sapience jusques à l'advènement
du Sainct-Esperit; ainsi de l'advènement du Sainct-Esperit jusques en
la fin, celuy meisme Sainct-Esperit qui est amour par débonnaireté
règne et régnera pardurablement: et en telle manière que la première
loy fu de justice et de rigor; la seconde loy de sapience; la tierce
maintenant est d'amour et de débonnaireté et de charité. Et quelconque
chose est demandée au nom de charité, meismement de demander à une
femme au non de charité qu'on habite à elle charnelment, elle ne me le
puet refuser sans péchié, mais le me doit ottroier, et si ne fera point
de péchié. Laquelle chose samble très mauvaise à tout catholique: et
autrefois fu ceste hérésie semée par Amauri de Leve, emprès Monfort, au
temps de Phelippe le Conquérant, l'an mil deux cent douze, duquel parle
une décrétale qui se commence: _Nous condamnons et_, etc.
[Note 226: _Port de Grève_. «In portu Graviæ.» Ce port n'est pas
mentionné dans l'importante publication de M. Géraud, _Paris sous
Philippe-le-Bel_, ni dans la carte qui y est jointe.]
Cestui Dulcinus se mist en une montaigne vers Verseilles, et là cuida
avoir trouvé moult seur refuge: mais il fu pris de l'évesque de la
cité et des crestiens, et fu mis en prison, et puis fu baillié au
pape pour le punir; et lors y ot trouvé de ses complices environ deux
cens, les quiex furent tous mis à mort. Et en cest an, Edouart roy
d'Angleterre lequel estoit jà moult d'aage, prince caut et sage, et en
ses batailles moult fortuné, le trente-cinquiesme an de son règne moru;
auquel succéda au royaume d'Angleterre et en la seigneurie de Ybernie
son fils de la contesse de Pontieu[227], qui avoit à non Edouart: et
toutes voies avoit-il trois enfans de Marguerite sa femme seur du roy
de France, laquelle le seurvesqui; desquiex le premier avoit non Thomas
de Cornubie[228], et il en ot la contée.
[Note 227: _Pontieu_. «Ex comitissâ Pontivi.» Éléonore, première femme
d'Édouard, infante de Casillle et comtesse de Ponthieu.]
[Note 228: _Cornubie_, ou Norfolk.]