_De la bataille de Lille et de l'accusement le pape de Rome._
En cest an ensement, à Lille un chastel en Flandres, le jour d'un
jeudi après les octaves de Pasques, deux cens hommes de cheval armés
et trois cens hommes de pié des Flamens, furent tant occis comme pris
de ceux de Tournay et de Fourquent de Melle[183] mareschal au roy de
France. Et en cest an ensement, Phelippe-le-Bel qui longuement avoit
tenue et occupée la terre de Gascoigne, au roy d'Angleterre Edouart
la restabli, et fu réformée amiablement la paix, de la quelle pour
icelle terre s'estoient desjoins. Et en ce temps, les barons et les
prélas du royaume de France, par le commandement du roy, à Paris au
concile se assemblèrent, et ilec fu traitié devant tous: c'est assavoir
d'aucuns agravemens du royaume et du roy et des prélas que à eux, si
comme l'opinion de moult de gens estoit veu affirmer, le pape de Rome
en prochain entendoit faire[184]. Et fu ensement icelui pape d'aucuns
chevaliers devant les prélas et la royale majesté de moult de crimes
blasmé, diffamé et accusé: c'est assavoir de hérésie, de symonie et
d'omicide, et de moult d'autres vilains mesfais droitement sur luy mis
et tous vrais, si comme aucuns disoient. Et pour ce que à pape et à
prélas hérites[185] selon ce que l'en trouve ès sains canons, ne doit
pas estre paiée obédience, fu ilec du commun conseil de tous appellé
jusques à tant que le pape de ces crimes et de ces cas que l'en luy
avoit mis sus s'espurgast, et qu'il en fust de tout en tout purgié. Et
ainsi à la parfin, ce parlement deslié, l'abbé de Cistiaux seul à eux
non assentant avec indignacion et desdaing de moult tant du roy comme
des prélas, s'en revint à son propre lieu[186]. Et lors le cardinal de
Rome Jehan le Moine qui un pou devant ce avoit esté envoié en France,
et lors en pélerinage estoit allé à Saint-Martin-de-Tours, quant il oï
nouvelles du pape, au plus tost qu'il pot issir du royaume de France
s'en issi. Et en cest an ensement, Robert fils le conte de Bouloigne et
d'Auvergne, Blanche la fille Robert de Clermont fils du saint roy de
France Loys, espousa.
[Note 183: _Fourquent de Melle_. «Fulcando de Mala.» Variantes: _du
Melle_, _seneschal_ (mss. 8298, et 218 sup. fr.), Fourquault de Neelle
(msc. 9650).]
[Note 184: C'est-à-dire: De beaucoup d'injures graves que le pape, si
comme on voyoit beaucoup de gens l'affirmer, se proposoit de leur faire
prochainement.]
[Note 185: _Herites_. Hérétiques.]
[Note 186: On ne peut douter, d'après le texte latin de Nangis, abrégé
peut-être avec réflexion par le chroniqueur de Saint-Denis, que cette
décision d'une violence inouie et toujours excusée bien qu'inexcusable,
n'ait été prise dans une assemblée générale et représentative de
la nation. M. Sismondi ne voit rien ici de commun avec les _Etats
généraux_, et, suivant lui, ce qui prouve évidemment que les _Etats
généraux_ n'ont pas une origine aussi ancienne, c'est que nul historien
contemporain n'a fait la remarque d'une innovation qui pourtant auroit
dû sembler de la plus haute importance. Ce raisonnement tendroit
plutôt à démontrer que les Etats généraux sont de plus ancienne
date; mais écoutons, en tout cas, Nangis: «_In publico parlamento_
Parisius, _Prælatis_, _Baronibus_, capitulis, conventibus, collegiis,
_communitatibus_ et universitatibus _villarum regni sui_, necnon
magistris in theologiâ et professoribus juris utriusque _aliisque
sapientibus_ et _gravibus personis_ diversarum partium ac regnorum
præsentibus, importunis denonciatorum clamoribus atque frequentibus
pulsatus instantiis, rex ad concilium generale ... appellavit,
appellationesque suas, die nativitatis beati Johannis Baptistæ, in
horto palatii, Parisius, coram omni clero et populo palâm et publicè
legi fecit.» Etc., etc.
Est-ce clair? et sinon qu'on ne trouve pas ici la mention de
l'_éligibilité_ sous condition de 500 francs d'impôts, ne
reconnaîtrons-nous pas une chambre représentative dans ces assemblées
dont se servit le roi Philippe-le Bel, une fois pour _excommunier_ le
pape, les autres fois pour fonder la dette _consolidée_ de la nation
envers la couronne? On me permettra d'opposer encore à l'opinion de M.
Sismondi un passage très curieux de la vie de Philippe-le-Bel publiée
sous le nom _de Godefroi de Paris_ par M. Buchon. Après avoir parlé de
la défense faite au clergé gallican de se rendre à Rome:
Lors commencièrent leur sermons
A faire chevaliers, en France.
Si perdirent leur audience
Clers, si furent mis avant lais,
Et sus divinité les lais;
Les beus derrière la charrue....
Et ce fu de par Pierre Flotte
Qui dedens Paris commença
A sermonner; ainsois tença,
Car son sermon tence sembla;
Je ne sais où son tieste embla
Car en Bible ne fu pas pris.
Toutes voies, assés appris
Avoit de sens et d'escripture
Et bon sens avoit de nature.
Mais l'ordre de chevalerie
Ne requiert pas prescherie;
Et le monde si se bistourne,
Qu'il convient que clergié se tourne
Du tout à fere le fet d'armes...
Pourquoi la statue de _Pierre Flotte_ ne décore-t-elle pas notre
_Chambre des députés?_ Du reste, vous voyez d'après ces vers que les
contemporains ont fait la remarque d'_une innovation aussi importante_.]