XII.

_Coment Charles de Valois ala en Gascoigne._

Et ensement en cest an, Charles de Valois, frère Phelippe le roy de

France, en Gascoigne, à moult grant ost, fu de par son frère destiné

et envoié. Rions[134], un chastel très fort, lequel les Anglois par la

traïson des Gascoins détenoient, clost lors par siège, et avec sa gent

viguereusement et appertement assega. Et adecertes ilec estoient Jehan

de Saint-Jehan[135] et Jehan de Bretaigne et moult d'autres de par le

roy d'Angleterre nobles batailleurs.

[Note 134: _Rions_. Les manuscrits de la Chronique françoise de Nangis

portent _la Riole_ et _Riel_. Mais ce doit être, d'après le latin

_Rionsium_, la petite ville de _Rions_, entre Bordeaux et La Réole.]

[Note 135: Jean de Saint-Jean, lieutenant des Anglois en Gascogne.]

[136]Et en cest an, Jehan duc de Brebant, qui semons avoit esté aux

noces de une des filles au roy d'Angleterre laquelle Henry conte de

Bar prenoit à femme, en joustant contre un chevalier qui estoit nommé

Bourgondes fu féru d'un cop de lance à la mort, et mourust dedens six

jours en un chastel qui est appelle Bar en Lorraine.

[Note 136: Cet alinéa n'est pas traduit de Nangis.]

Et en icel an meisme, depuis que l'église de Rome ot vaqué de pasteur

par l'espace de deux ans, de trois mois et de deux jours, il y ot

un pape qui fu appelle Célestin. Ycelui Célestin fu de la nascion

de Puille et fu moine et père d'une petite religion[137] laquelle

par luy avoit esté instituée et estoit appelée Saint-Benoist ès

montaignes[138]; et là menoit moult apre vie d'ermite. Iceluy Célestin

estoit appellé frère Pierre de avant qu'il fust esleu à pape, et estoit

homme de grand humilité et de grande renommée et de piteuse et saincte

conversation. Si avint en ce temps que les cardinals qui moult estoient

obstinés en l'élection d'un pape, si comme il sembloit, en une journée

se fussent assemblés en consistoire, non pas pour le eslire, car en

traitant de l'élection oncques n'avoit esté faite dudit frère Pierre

mencion; si avint que d'aventure un cardinal en plain consistoire

commença à raconter de la saincte vie et de la renommée dudit frère

Pierre; et adoncques, par divine inspiration, si comme l'en croit,

tous les cardinals, à un seul veu et à une voix, avec grant effusion

de larmes se consentirent audit frère Pierre, et fu esleu en pape, et

avoit bien largement soissante-neuf ans d'aage. Mais encore estoit-il

sain et haitié et assez fort; il n'estoit pas grant clerc, mais il

estoit de très grant discrécion. Icestuy pape ordena douze cardinals,

outre le nombre qui y estoit; et la décrétale que son prédécesseur

avoit fait sus l'eslection du pape, laquelle estoit demourée en

suspense, il la confirma et voult que elle fust tenue et gardée.

[Note 137: _Religion_. Maison religieuse.]

[Note 138: Ces religieux, du nom adoptif de leur fondateur, prirent le

nom de _Célestins_.]

Item environ l'advent Nostre-Seigneur, ledit pape en plain consistoire,

devant tous, renonça à tout office et bénéfice de papalité. Après

lequel fu Boniface le huitième, né de Champaigne[139], lequel fu le

cent quatre-vingt et dix-septième pape. Or avint que le dit Célestin

qui pape avoit esté s'en vouloit retourner au lieu dont il estoit venu,

et le pape Boniface son successeur ne le voult pas souffrir: mais le

fist honnestement et à très grande diligence en honneste lieu estre

gardé.

[Note 139: _Champaigne_. Campanie.]

Et en ce meisme an, Raoul de Grantville, de l'ordre des Prescheurs,

lequel, par le commandement du pape Célestin déposé, avoit esté à Paris

consacré en patriarche de Jhérusalem quant il vint à Rome fu de par le

pape Boniface dégradé.

En iceluy an mourut le roy d'Alemaigne. Si s'assemblèrent les esliseurs

à Coulogne, et s'accordèrent, tous et eslirent un vaillant homme, mais

il n'estoit mie moult riche, et fu appellé Adoulphe[140]. Tantost comme

il fu coroné à Ais, si fist assembler les barons d'Alemaigne et leur

monstra que le roy de France avoit grant partie de l'empire par devers

luy, laquelle chose il ne pooit soufrir pour le serrement qu'il avoit à

l'empire fait. Et tantost eslurent deux chevaliers, et leur baillèrent

des lettres au roy, et les envoièrent par devers le roy de France à

Corbuel. Ilec luy présentèrent les lettres de par le roy d'Alemaigne,

lesquelles estoient sus ceste forme:

«Adoulphe, par la grace de Dieu, roy des Romains tous dis

accroissans[141], à très grant prince et puissant seigneur Phelippon

roy de France. Comme, par vous, les possessions, les droitures,

les juridictions et les traites des terres de nostre empire, par

empeeschement noient convenable, sont détenus par moult de temps, et

follement sont fortraites, si comme il apert clerement en divers lieux;

nous signifions à vous par ces présentes lettres, que nous ordennerons

à aler contre vous avec toute nostre puissance, en poursuivement de si

grant injure que nous ne poons souffrir. Donné à Nurenberge la seconde

kalende de novembre, l'an de l'Incarnacion mil deux cent quatre-vingt

et quatorze.»

[Note 140: C'est ici la répétition de la mention de l'élection

d'Adolphe de Nassau.--Le latin de Nangis dit seulement, au lieu du

long récit qui va suivre: «Romanorum rex Adulphus, regi Angliæ Eduardo

pecuniâ contra regem Franciæ confederatus, fecit regem Franciæ ex parte

suâ, post octavas Nativitatis Dominicæ diffidere; sed auxiliariis sibi

deficientibus, nequivit perficere quod optabat.» (Spicileg, t. III, p.

50.)]

[Note 141: _Tous accroissant_. «Semper Augustus.»]

Quand le roy de France ot receus ses lettres, si manda son conseil par

grant délibéracion, et leur bailla la réponse de leur lettres. Tantost

les chevaliers se départirent de court et vindrent à leur seigneur,

et luy baillèrent la lettre de réponse. Il brisa le seel de la lettre

qui moult estoit grande; et quant elle fu ouverte, il n'y trouva riens

escript, fors _Troup Alemant_. Et ceste réponse fu donnée par le conte

Robert d'Artois, avec le grant conseil du roy. Si avint que le roy

d'Angleterre qui guerre avoit au roy de France envoia par devant ledit

Adoulphe, roy des Romains, en luy requérant que, pour une somme de

deniers, il se voulsist aler avec luy contre le roy de France. Lequel

Adoulphe luy ottroia, car il avoit bien en mémoire la response des

lettres qu'il avoit envoiées au roy de France, comme dessus est devisé.

Si envoia deffier le roy de France de par luy[142]; mais quant il cuida

assembler grant quantité de gens d'armes pour accomplir ce qu'emprins

avoit, pluseurs luy défaillirent qui ne vouloient pas estre avec le

roy d'Angleterre. (Si ne pot parfaire ce qu'il avoit empris en son

entencion. Mais, après une pièce de temps, se fist la pais entre le

roy de France et ledit Adoulphe, par ceste manière que ledit Adoulphe

auroit à femme la soeur au roy de France; et par tant fu la paix

confermée).

[Note 142: Le récit de nos chroniques contredit celui des historiens

modernes, qui présentent les premières lettres de l'empereur comme un

effet du traité honteux fait par lui avec le roi d'Angleterre.--Au

reste, je dois à l'obligeance de M. Michelet, chef de la section

historique aux archives du royaume, la preuve que notre chroniqueur a

suivi un bruit populaire mal fondé, en citant le mot encore aujourd'hui

célèbre de Philippe-le-Bel. L'original de la véritable réponse de ce

prince est conservé dans le Trésor des Chartes. (J. 6.0, nº 14.)

«Philippus d. g. Fr. rex, magnifico principl A. regi Alemanniæ. Nuper

vestras, ut primâ facie apparebat, patentes recepimus litteras, in

hæc verba: Adolphus, etc. (comme plus haut.) Quare mittimus ad vos,

religiosos viros dilectos nostros fratres Simonem de ordine hospitalis

... ac Galcherum de ordine militiæ Templi de Remis domorum preceptores,

ad sciendum si à vobis tales litteras processerunt. Quæ si de vestrâ

conscientiâ emanarint, nisi de contrario nos certificaveritis, cum eâ

carum tenore diffidationis materia colligatur, vobis intimamus quod

tanquam diffidati à vobis deinceps erga vos proponimus nos habere.

Datum Parisiis, die Mercurii, antè mediam qundragesimam, anno Domini

Mº CCº nonagesimo quarto. (1295.)» _Scel en cire blanche pendant sur

simple queue._]

Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 86 / 290 题