III.

_De la bataille de Lembourc._

[99]En celuy an, quant messire Henry de Lucembourc fu mort, il luy

demoura trois fils, des quiex l'ainsné estoit conte de Lucembourg, et

avoit à femme la fille monseigneur Jehan d'Avesnes, de laquelle il ot

le très noble empereur Henry conte de Lucembourc. Et les autres deux

frères, par l'enortement de leur deux soeurs, la contesse de Flandres

et la contesse de Hainaut, se traistrent à leur oncle le conte de

Guerle[100], et luy requistrent que, pour Dieu, il leur voulsist aidier

encontre le duc Jehan de Breban, qui par force leur tolloit la conté

de Lembourc[101], et ne leur en vouloit faire nulle raison. Tantost le

conte de Guerle, qui à cuer prist ceste chose, manda tous ses parens

et amis, et assembla si très grant ost que ce fu merveille à veoir; et

estoit s'entencion de destruire la duchié de Breban; car l'en tenoit le

conte de Guerle pour un des plus riches hommes d'Alemaigne. Quant le

duc de Breban sot que si grant gent venoient sur lui, tantost assembla

tant de gent comme il pot avoir, et se traist vers Lembourc en une

ville que on nomme Ouronne[102]. Quant le conte Guy de Flandres vit les

grans assemblées des deux parties, si parla à sa femme et à la contesse

de Hainaut, lesquelles soustenoient de corps et d'avoir leur frères,

et eust moult volentiers traictié de la paix, car moult faisoient leur

frères par leur conseil. Et les contesses respondirent au conte: «Sire,

pour Dieu, ne vous en mellés, encore n'est-il mie temps de parler de la

paix, né encore ne sont pas fèves meures»; et le conte n'en parla plus.

Si approchièrent les deux osts qui haioient l'un l'autre de mortel

haine. Quant les batailles furent rengiées les unes contre les autres,

le conte de Guerle commanda à ses banières qu'il alassent avant, et le

duc de Breban si fist les siennes aler avant; ilec comença la bataille

fort et crueuse et dura grant pièce, mais à un poindre que le conte de

Lucembourc fist, fu abatu de son cheval et illec fu tué. Combien que le

conte de Guerle eust plus de gens assés que le duc de Breban n'avoit,

ainsi comme Dieu le voult se tourna la desconfiture sur luy, et furent

les trois fils de Lucembourc mors en la bataille, et pluseurs autres

chevaliers; et y fu pris l'archevesque de Couloigne. Et quant le conte

de Guerle vit la desconfiture, si tourna en fuie; mais Guy de Saint-Pol

vit qu'il s'enfuioit et le suivi luy douziesme de compaignons, et le

prist en fuiant et l'amena en prison au duc. Quant le duc ot eue celle

victoire et conquis Lembourc par bataille, tantost fist escarteler les

armes de Lembourc aux siennes et laissa son cri de _Louvain_ et cria

_Lembourc à celuy qui l'a conquis_. Quant le conte Guy de Flandres oï

les nouvelles, tantost vint à la contesse qui riens n'en savoit, et

ele luy dit: «Sire, avez-vous oï nulles nouvelles?» Le conte respondi:

«Certes, dame, oïl, mauvaises; l es fèves sont meures, car vos frères

sont mors.» Tantost s'en courut la contesse en sa chambre, faisant

le plus grant deuil du monde. Mais les amis qui virent la guerre mal

séant, firent traictier de la paix, et après ce long traictié fu la

pais accordée et faicte par telle manière: Que Henry, le fils au conte

de Lucembourc qui avoit es té mort en la bataille, prendroit à femme

la fille au duc de Breban. Et en ot le dit Henry un fils et une fille;

et fu le fils appelé Jehan et ot à femme la roine de Behaigne[103],

et la fille fu mariée au roy Charles de France. Et le conte de Guerle

et l'arcevesque de Couloigne se rançonnèrent[104] de grant avoir

et partant furent délivrés. Cette bataille fu faicte à Ouronne en

Breban, l'an de l'incarnation mil deux cens quatre vingt et sept selon

aucunes croniques, et, selon les autres, mil deux cens quatre vingt et

huit[105].

[Note 99: Ce troisième chapitre ne se trouve pas dans la _Chronique

universelle_ de Nangis; il justifie le récit des _Chroniques de

Flandres_.]

[Note 100: _Guerle_. Gueldres. En latin _Gelria_.]

[Note 101: _Lembourc_. Et non pas _Luxembourg_, comme ont mis sottement

les éditions gothiques. C'est la première fois que je relève leurs

bévues, et certainement je pouvois en retrouver l'occasion à chaque

page. J'ai tenté de faire mieux, et si plus tard quelques hommes

studieux profitent de mes veilles, ils me rendront la justice que je

n'obtiens pas encore.]

[Note 102: _Ouronne_. Ce doit être _Wering_ sur le Rhin, entre

_Cologne_ et _Dusseldorf_.]

[Note 103: _Behaigne_. Bohême.]

[Note 104: _Se rançonnèrent_. Se rachetèrent.]

[Note 105: Vely, qui n'a connu d'autre récit de la bataille que celui

de Villani, a fait ici autant d'erreurs que de phrases.]

En ce meisme an, les Gréjois se départirent de la subjection du pape

et de toute la court de Rome, et firent un pape nouvel et cardinals

nouviaux. En ce meisme an, en la cité de Triple, fu veue d'un abbé[106]

de Cistiaux et de deux moines avec luy une vision merveilleuse de la

main d'un escrivant sus le corporal, là où le moine avoit devant soy

le corps Jhésuchrist consacré; et estoit escript de la dicte main

sus le corporal une pronostication de pluseurs choses à venir moult

merveilleuse et forment obscure.

[Note 106: _D'un abbé_. Par un abbé.]

Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 71 / 290 题