XLIII.

_De la mort Pierre d'Arragon la veille de l'assomption Nostre-Dame._

Pierre le roy d'Arragon estoit en moult grant aguait par quelle manière

et coment il peust soustraire et oster la vitaille qui venoit du port

de Rose au roy de France. Si avint un jour qu'il assembla sa gent à pié

et à cheval; et furent bien trois cens à cheval et deux mille à pié,

et s'en vint celle part où il cuidoit mieulx trouver le sommage. Et se

tint ilec repostement tant que il peust trouver ou attendre ce que il

queroit. Une espie apperceut bien tout son affaire et son contenement,

et s'en vint hastivement au connestable de France qui avoit à nom Raoul

d'Eu, et à Jehan de Harecourt qui estoit mareschal de l'ost, et leur

dist la place et le lieu où il estoit en aguait.

Quant il orent ce oï, si prisrent avec eux le conte de la Marche et

bien jusques à cinq cens hommes armés de fer, et vindrent là où le

roy d'Arragon estoit en aguait. Quant il furent près, si congnurent

bien que le roy d'Arragon avoit trop greigneur nombre de gent que il

n'estoient; et avec tout ce il ne cuidoient point né ne savoient que

le roy d'Arragon fust en la compaignie. Si ne sorent que faire ou de

combatre ou de laissier. Quant Mahieu de Roye chevalier preux et sage

leur dist: «Seigneur, véez-la nos ennemis que nous avons trouvés, et il

est veille de l'assumption Nostre-Dame, la doulce vierge pucelle Marie

qui à la journée d'huy nous aidera; prenez bon cuer en vous, car il

sont escommeniés et dessevrés de la compaignie de saincte églyse; il ne

nous convient point aler Oultre-mer pour sauver nos ames, car cy les

poons-nous sauver.»

Adonc s'accordèrent tous à ce qu'il disoit, et coururent sus à leur

ennemis moult fièrement. Si commença la besoigne fort et aspre, et

s'entredonnèrent moult de grans colées. Le fais de la bataille chéy sur

les Arragonnois, il tournèrent en fuye; mais les François les tindrent

court et les enchacierent de près: si en navrèrent moult, et en demoura

au champ jusques à cent de mors, sans ceux qui furent navrés en fuiant.

Le roy Pierre fu navré à mort né ne pot estre prins né retenu; car

luy-meisme coupa les resnes de son cheval et se mist à la fuie. Ne

demoura guaires qu'il mourut de la plaie qui luy fu faite. Les François

se partirent du champ et s'en vindrent à leur tentes et gardèrent

combien il leur failloit de leur gent; si trouvèrent qu'il n'en y avoit

occis que deux tant seulement.

De ce furent-il moult lies et contèrent au roy la manière et coment il

avoient ouvré, et quelle manière de gent il avoient trouvé. Le roy en

fu moult merveilleusement lie, et mercia la doulce dame de l'onneur et

de la victoire que Nostre-Seigneur luy avoit donnée à luy et à sa gent;

encore eust-il esté plus lie sé il eust sceu que le roy Pierre eust

esté navré à mort.

Les grandes chroniques de France (5/6) selon que elles sont conservées en l'Eglise de Saint-Denis en France · 第 64 / 290 题